Entre mars et juin, des quartiers entiers de la capitale malienne se retrouvent sans eau. Paradoxe : la multiplication des forages, censée résoudre la crise, en est devenue l’une des principales causes. Une leçon d’hydrologie urbaine en terrain de changement climatique.
Chaque année, de mars à juin, des quartiers entiers de Bamako basculent dans la pénurie. Les robinets sont secs. Les forages sont, eux aussi, souvent à sec. Ce paradoxe n’est pas une fatalité. C’est le symptôme d’une politique de l’eau construite sans vision hydrologique, dans une ville qui se réchauffe, s’étend et s’assèche simultanément.
Une ville qui s’assèche en plein essor
Bamako est l’une des métropoles africaines dont la croissance démographique est la plus rapide. Elle abritait moins d’un million d’habitants au tournant des années 2000 ; elle en compte aujourd’hui plus de trois millions dans son aire urbaine, avec une projection à la hausse continue. Cette expansion dévore les terres agricoles périphériques, imperméabilise les sols qui absorbaient autrefois les eaux de pluie, et démultiplie les besoins en eau potable à une vitesse que les infrastructures publiques peinent à suivre.
La Société Malienne de Gestion de l’Eau Potable (SOMAGEP), opérateur public du réseau d’eau au Mali, n’a pas les capacités d’investissement pour couvrir l’intégralité de la capitale qui double de taille en moins de deux décennies. Les quartiers périphériques (Banconi, Kalabancoro, Faladié, Sénou) restent partiellement ou totalement non raccordés au réseau. Dans ce vide, la multiplication des forages privés, institutionnels et communautaires est apparue comme la réponse évidente. C’est cette réponse qui produit aujourd’hui un nouveau problème.
Une étude de l’INRS-Eau (Canada) sur la nappe phréatique de Bamako relève que la ville reçoit en moyenne 1 050 mm de précipitations annuelles, mais avec un déficit d’écoulement calculé à environ 1 000 mm, soit presque la totalité des pluies perdue par évaporation et ruissellement. La fenêtre de mars à juin correspond précisément à la période la plus sèche et la plus chaude, avec des températures maximales dépassant régulièrement les 40 °C.
Le forage : une solution qui creuse sa propre perte
Le principe du forage est simple : un trou vertical dans le sol, communiquant avec la nappe phréatique la moins profonde, équipé d’une pompe et d’une ou plusieurs têtes de robinets. Selon les spécialistes en hydraulique consultés par notre rédaction, chaque tête de robinet peut alimenter jusqu’à 250 personnes par jour. Les forages des œuvres sociales du président Assimi Goïta disposent de trois à quatre têtes, soit une capacité théorique de 750 à 1 000 usagers par installation.
Théorique, car la réalité de terrain est bien différente entre mars et juin. En période de pénurie, de nombreux forages s’assèchent à leur tour. Le phénomène a une explication hydrologique précise : la multiplication des forages, dont la grande majorité s’alimente à la même nappe phréatique superficielle, exerce une pression cumulée qui épuise cette nappe plus vite qu’elle ne se recharge. Comme le relève une analyse publiée sur Bamada.net, ces nombreuses sollicitations conduisent à l’assèchement de poches d’eaux souterraines.
La mécanique est implacable. Chaque nouveau forage est une pompe supplémentaire sur un réservoir commun non renouvelé. En saison sèche, quand les pluies ont cessé depuis octobre et que la prochaine mousson n’est attendue qu’en juin, la nappe n’a d’autre ressource que ce qu’elle a emmagasiné. Si les prélèvements dépassent cette réserve, la nappe s’effondre. Et tous les forages qui y puisent se retrouvent à sec simultanément, transformant la multiplication de l’offre en aggravation de la pénurie.
Le changement climatique comme amplificateur
Ce phénomène d’épuisement des nappes n’est pas propre à Bamako, ni même au Mali. Mais le changement climatique l’aggrave de manière documentée. Le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) note qu’au Mali, « depuis des années, les pluies sont rares et le rechargement de la nappe phréatique devient problématique, d’autant plus que cette dernière est surexploitée dans certaines zones ». Les premières tentatives de forage se soldent de plus en plus souvent par un échec.
depuis des années, les pluies sont rares et le rechargement de la nappe phréatique devient problématique, d’autant plus que cette dernière est surexploitée dans certaines zones
Selon le Programme d’Action National pour l’Adaptation (PANA) du Mali soumis à la CCNUCC, les nappes phréatiques du pays ont connu leur niveau le plus bas en 1987, et la variabilité climatique accentue depuis lors les oscillations entre périodes d’excès et périodes de déficit sévère.
Les températures du Sahel ont augmenté de 0,2 à 0,8 °C par décennie depuis la fin des années 1970. Cette chaleur accrue augmente l’évapotranspiration. L’eau s’évapore plus vite des sols et des végétaux. Ce qui réduit mécaniquement la part des précipitations qui parvient à recharger les nappes. En d’autres termes, même volume de pluie, mais une nappe qui se recharge moins bien. La pression sur les forages s’en trouve amplifiée d’autant.
Des travaux publiés par l’OSUG-Grenoble ont montré que la fréquence des tempêtes extrêmes au Sahel a plus que triplé en 35 ans, sous l’effet du réchauffement du Sahara. Une étude de l’IRD décrit ce phénomène comme une « augmentation de l’intensité hydro-climatique » : pluies plus rares mais plus dévastatrices, séquences sèches plus longues. Résultat concret : moins d’infiltration, moins de recharge des nappes.
Ce que font les autres : la régulation comme antidote
Le problème de Bamako n’est pas l’absence de solutions. Il est l’absence de régulation. D’autres pays, confrontés à des dynamiques similaires, ont su mettre en place des mécanismes de gouvernance des eaux souterraines. Au Maroc, chaque projet de forage est soumis à une autorisation préalable des autorités hydrauliques, comme le relève une analyse de Bamada.net. Cette politique permet de contrôler les prélèvements et d’éviter tout risque d’assèchement des nappes. Le Mali, à ce jour, ne dispose pas d’un tel mécanisme pour les forages urbains.
En Afrique du Nord, une analyse publiée dans la Revue SESAME-INRAE décrit comment « la démultiplication anarchique des forages, destinés à couvrir les besoins agricoles, industriels et urbains, a conduit à surexploiter les ressources souterraines ». En trente ans seulement, l’équilibre de plusieurs oasis a été rompu. C’est le futur probable des quartiers périphériques de Bamako si la multiplication non régulée des forages se poursuit.
la démultiplication anarchique des forages, destinés à couvrir les besoins agricoles, industriels et urbains, a conduit à surexploiter les ressources souterraines
Au nord du Mali, le CICR rapporte des forages creusés sans trouver d’eau : « on a foré très profond, on n’a rien trouvé ». Ce scénario, encore marginal à Bamako, est l’avertissement que la surexploitation non régulée finit toujours par envoyer.
Des pistes concrètes : ce que Bamako peut faire
Cartographier et réguler les prélèvements. Le Mali dispose de données géologiques sur ses aquifères, notamment dans le cadre du programme de gestion intégrée des systèmes aquifères du Bassin de Taoudéni (AIEA). Ces connaissances existent ; elles ne sont pas encore traduites en politique de régulation des forages urbains.
Il s’agira aussi de diversifier les sources, de développer la collecte et le stockage des eaux pluviales à l’échelle des quartiers. Ceci permettrait de réduire la pression sur les nappes en saison sèche. Des réservoirs communautaires, des toitures collectrices, des cuves de quartier : des dispositifs adaptés au contexte, qui existent dans d’autres villes sahéliennes.
Investir dans le réseau SOMAGEP. Tant que des quartiers entiers restent hors réseau public, la pression sur les nappes ne se réduira pas. Un financement climatique (le Mali est éligible au Fonds vert pour le Climat et au Fonds d’adaptation) pourrait cibler précisément ce maîllon.
Réguler les forages privés. L’installation anarchique de forages sans concertation ni autorisation est le principal moteur de l’épuisement des nappes. Une charte locale de gestion des eaux souterraines, co-construite avec les mairies d’arrondissement, les techniciens de la SOMAGEP et les représentants des quartiers, est techniquement faisable. Elle reste politiquement délicate, mais indispensable.
Bamako ne peut pas se permettre l’improvisation hydraulique
La pénurie d’eau de mars à juin à Bamako n’est pas une fatalité climatique. C’est une faillite de gouvernance hydraulique dans un contexte de changement climatique. Les forages sont de bonnes réponses à un mauvais problème. On a voulu résoudre l’insuffisance du réseau public par une multiplication non régulée de points de prélèvement individuels, sans jamais se demander si la nappe pouvait absorber la somme de tous ces prélèvements.
Le résultat est lisible dans les files d’attente des quartiers populaires de Bamako en pleine chaleur de mai. Des enfants qui portent des bidons. Des femmes qui font la queue dès l’aube devant les rares forages qui fonctionnent encore. Et l’ironie amère de voir, à quelques mètres, un forage flambant neuf dont la pompe aspire de l’air.
Il faudra creuser plus profond, techniquement, pour trouver de nouvelles nappes ; et politiquement, pour accepter que la gestion de l’eau soit un bien commun qui ne peut pas être laissé à la somme de décisions individuelles, si bien intentionnées soient-elles. Dans une ville qui se réchauffe, s’étend et s’assèche, l’improvisation hydraulique est un luxe que Bamako n’a plus les moyens de s’offrir.
Chiencoro Diarra
