La mission des médiateurs de la CEDEAO auprès de l’AES s’enlise, prise dans un mélange d’erreurs stratégiques et d’incompréhensions des réalités sahéliennes. Entre aspirations populaires ignorées, divergences mal analysées et calculs temporels hasardeux, cette médiation peine à produire des résultats, tandis que l’AES consolide ses positions face aux vents contraires.
Les médiateurs de la CEDEAO ressemblent à des marins embarqués sur un navire mal préparé, traversant des eaux agitées sans carte fiable ni boussole adaptée. Leur mission auprès de l’AES (Alliance des États du Sahel) reflète une série de faux calculs, d’aveuglements stratégiques et de méprises sur la profondeur des courants politiques et populaires qui agitent cette région. Dans le sahel où les crises sont multiples et les aspirations en mutation constante, leur échec semble inévitable, car ils voguent à contre-courant des réalités sahéliennes.
Une carte démodée des aspirations populaires
L’une des principales erreurs des médiateurs de la CEDEAO réside dans leur incapacité à comprendre les nouvelles aspirations des peuples sahéliens. Les populations de cette région, éprouvées par des décennies d’insécurité, de pauvreté et de promesses non tenues, ne se contentent plus de solutions importées ou de schémas politiques imposés de l’extérieur. Elles aspirent à une rupture radicale avec un passé perçu comme inefficace et corrompu. Ces aspirations populaires sont comme des courants invisibles, mais puissants, redéfinissant les contours du pouvoir et du leadership.
Cependant, la CEDEAO continue de naviguer avec une carte ancienne, tracée à une époque où les élites politiques régionales pouvaient prétendre représenter la volonté populaire. Aujourd’hui, cette dynamique a changé. Les peuples sahéliens soutiennent de plus en plus des gouvernants qui incarnent la souveraineté nationale, même si ces derniers empruntent des chemins jugés non conventionnels par les standards internationaux. En ignorant ces transformations, la CEDEAO se retrouve à contre-courant, naviguant dans des eaux qu’elle ne comprend plus.
Une vision monoculaire des divergences
Les désaccords entre la CEDEAO et l’AES ne sont pas des malentendus superficiels. Ils sont les symptômes d’une divergence fondamentale sur la manière de gouverner et de résoudre les crises sahéliennes. Pourtant, les médiateurs de la CEDEAO analysent ces divergences avec une vision monoculaire, incapable d’en saisir la complexité.
D’un côté, les dirigeants de l’AES, des militaires, se présentent comme des praticiens pragmatiques, focalisés sur des solutions immédiates et adaptées au contexte local. De l’autre, la CEDEAO reste ancrée dans une vision normative, insistant sur un retour rapide à l’ordre constitutionnel, souvent perçu comme déconnecté des réalités du terrain. Cette incompréhension mutuelle est comparable à deux navigateurs qui ne regardent pas dans la même direction, condamnant leur collaboration à l’échec.
Sous-estimer la détermination des nouveaux capitaines
Une autre erreur stratégique de la CEDEAO réside dans son incapacité à évaluer correctement la détermination des militaires actuellement au pouvoir dans les pays de l’AES. Ces dirigeants, loin d’être des occupants temporaires du pouvoir, ont consolidé leur position en s’appuyant sur un double soutien : celui des forces armées qu’ils dirigent et celui des populations locales qui, pour beaucoup, les considèrent comme des protecteurs face à des menaces existentielles comme le terrorisme.
Cette résilience sahélienne, forgée par des années de crises, constitue un facteur que la CEDEAO continue de sous-estimer. Les peuples sahéliens, habitués à survivre dans des conditions extrêmes, soutiennent largement les nouvelles autorités, non pas par idéologie, mais parce qu’ils les perçoivent comme les seules capables d’apporter des solutions concrètes à des problèmes immédiats. En réduisant ces gouvernants à de simples « occupants illégitimes », la CEDEAO ignore l’enracinement progressif de ces régimes dans leurs contextes respectifs.
Un calcul du temps voué à l’échec
Le temps est souvent une arme stratégique en politique, mais pour la CEDEAO, il s’est transformé en piège. En fixant des délais irréalistes pour le retour à l’ordre constitutionnel, les médiateurs ont misé sur l’idée qu’un des dirigeants de l’AES perdrait le pouvoir avant l’échéance. Ce pari s’est révélé erroné, car ces gouvernements, loin de faiblir, ont consolidé leurs bases en profitant du soutien populaire et en montrant une capacité de résilience que la CEDEAO n’avait pas anticipée.
Aujourd’hui, le même jeu du « gain de temps » se poursuit à travers la prorogation du délai officiel du départ des pays de l’AES de l’organisation ouest africaine. Mais cette prolongation ne fait que renforcer l’idée que la CEDEAO n’a pas les moyens de faire pression sur l’AES. Ce mauvais calcul du temps, comparable à un sablier fissuré, érode non seulement la crédibilité de la CEDEAO, mais aussi son autorité dans la région.
Le naufrage d’un navire sans boussole
Face à ces erreurs stratégiques, la CEDEAO donne l’impression d’être un navire sans boussole, dérivant au gré des événements. Son incapacité à s’adapter aux réalités sahéliennes et à réviser ses priorités montre une institution prisonnière de ses schémas traditionnels. Au lieu de chercher à comprendre les aspirations des peuples et la détermination des nouveaux dirigeants, elle s’entête à imposer des solutions standardisées, souvent perçues comme des ingérences.
Si la CEDEAO souhaite retrouver sa pertinence dans la région, elle devra changer de cap. Cela passe par une révision profonde de sa stratégie, en reconnaissant que les aspirations populaires, la résilience sahélienne et la souveraineté des nouveaux dirigeants ne sont pas des obstacles, mais des réalités avec lesquelles elle doit composer. À défaut, elle risque de continuer à dériver, tandis que l’AES trace son propre chemin, porté par des vents qu’elle a appris à dompter.
Chiencoro Diarra






