On range trop vite 1984 dans la catégorie des romans d’anticipation. C’est une erreur. Ce livre n’anticipe rien. Il décrit. Il décrit notre monde avec une précision qui donne le vertige, à condition de vouloir le voir.
J’ai relu 1984 la semaine dernière. Pas pour le plaisir littéraire, encore que. Je l’ai relu parce que l’actualité me l’imposait. Parce que certaines phrases du roman me revenaient spontanément à l’esprit en lisant les journaux, en écoutant les discours officiels, en observant la façon dont des faits avérés disparaissent sans laisser de trace dans l’espace public. Et j’ai eu, page après page, le même sentiment inconfortable : George Orwell n’a pas écrit une dystopie. Il a écrit un rapport.
Rendre la vérité indicible
1984 paraît en 1949. Orwell mourait quelques mois plus tard, à quarante-six ans, puisé par la tuberculose et par ce livre qui lui avait coûté ce qui lui restait de forces. Il avait voulu mettre en garde. Il avait vu le totalitarisme de près, en Espagne où il avait combattu, en URSS dont il avait analysé le mensonge fondateur, en Grande-Bretagne où il avait observé comment les démocraties elles-mêmes pouvaient fabriquer du consentement. Il pensait écrire pour 1984. Il écrivait pour 2026.
« Le passé a été aboli. L’abolition a été oubliée. Le mensonge est devenu vérité, puis est devenu le seul fait dont on se souvienne. »
“George Orwell, 1984Le passé a été aboli. L’abolition a été oubliée. Le mensonge est devenu vérité, puis est devenu le seul fait dont on se souvienne.
Lire l’actualité, c’est relire cette phrase.
Commençons par la novlangue, le Newspeak du roman. Dans l’Océania d’Orwell, le pouvoir ne censure pas les mots. Il les réduit. Il élimine les nuances, appauvrit le vocabulaire, supprime les termes qui permettraient de penser autrement. Le but n’est pas de forcer les gens à dire ce qui est faux. C’est de leur rendre impossible de dire ce qui est vrai. Quand les mots manquent, la pensée s’arrête.
La sauvegarde du mensonge
Regardez autour de vous. La novlangue contemporaine ne vient pas d’un Ministère de la Vérité centralisé. Elle vient de partout à la fois. Ce qui la rend plus efficace encore. Le « contenu » a remplacé le récit, l’écrit, la réflexion. Un mot neutre, logistique, qui évide l’information de toute prétention à la vérité. Le « narratif » a remplacé la réalité, comme si tout récit était également construit, également fictif, également valide. La « post-vérité » a été promue concept analytique alors qu’elle décrit simplement un monde où mentir ne coûte plus rien.
Chacun de ces glissements lexicaux accomplit ce qu’Orwell avait prédit : rendre plus difficile à penser ce qui est en train de se passer. Quand on ne peut plus appeler le mensonge un mensonge. Quand on doit dire « information non vérifiée », « allégation contestée », « point de vue alternatif », le mensonge est à moitié sauvegardé.
Les Winston Smith du 21e siècle
Venons-en au Ministère de la Vérité. Le Miniver dans le roman, avec son ironie acide. Sa fonction n’est pas de produire la vérité. C’est de la gérer. Winston Smith, le protagoniste, travaille à réécrire les archives des journaux pour les mettre en conformité avec les décisions présentes du Parti. Si une prédiction s’est avérée fausse, on corrige la prédiction. Si un allié est devenu ennemi, on efface l’alliance. Le passé n’est pas un fait. C’est une ressource que le pouvoir administre.
Vous trouvez cela lointain ? En 2016, des dizaines de milliers de tweets et de publications Facebook relatifs à la campagne électorale américaine ont été supprimés ou modifiés après le scrutin. Des discours officiels circulent sur les réseaux avec des coupes invisibles. Des déclarations politiques sont effacées de plateformes après avoir accompli leur travail de persuasion. En Afrique, des gouvernements réécrivent en temps réel leur communication sur des événements sécuritaires, sachant que les archives numériques sont éphémères et que la mémoire collective est courte.
Le Ministère de la Vérité n’est pas un bâtiment. C’est un écosystème. Il est fait de plateformes qui modifient leurs politiques de modération en silence, de moteurs de recherche qui altèrent le référencement sans notification, de médias qui effacent des articles embarrassants sans errata, de gouvernements qui publient des démentis sans jamais admettre qu’ils ont menti. Winston Smith travaillait seul dans un bureau. Aujourd’hui, il y a des millions de Winston Smith, et la plupart ignorent qu’ils le sont.
Le passé récent est déjà un champ de bataille informationnel
Reste le plus vertigineux : la réécriture du passé. Dans 1984, le slogan du Parti est : « Qui contrôle le passé contrôle l’avenir ; qui contrôle le présent contrôle le passé. » Ce n’est pas une formule littéraire. C’est une stratégie opérationnelle. Contrôler le récit de ce qui s’est passé, c’est contrôler les leçons qu’on en tire, les responsabilités qu’on en déduit, les choix qu’on fait en conséquence.
Qui contrôle le passé contrôle l’avenir ; qui contrôle le présent contrôle le passé.
Karl Popper, que je mobilise généralement dans ma réflexion sur la désinformation, avait identifié ce mécanisme comme l’un des plus dangereux qui soit pour une société ouverte. Une société qui ne peut plus vérifier son propre passé ne peut plus apprendre de ses erreurs. Elle ne peut plus réfuter ses propres mythes fondateurs. Elle est condamnée à les rejouer indéfiniment, sous des formes nouvelles, avec des acteurs différents, et le même désastre au bout.
Au Sahel, je vois cela à l’œuvre chaque jour. Des guerres dont les origines sont réécrites au fur et à mesure qu’elles se déroulent. Des responsabilités qui se déplacent selon les alliances du moment. Des victimes dont le nombre change selon qu’il est communiqué par tel ou tel camp. Le passé récent est déjà un champ de bataille informationnel. L’histoire de demain sera écrite par ceux qui auront contrôlé les archives d’aujourd’hui.
Mais voici ce qu’Orwell avait compris, et qu’on oublie souvent en ne retenant de 1984 que sa noirceur : la résistance est possible. Winston Smith échoue. C’est vrai. Il est brisé, retraité, réduit à aimer Big Brother. Mais il résiste d’abord. Il écrit dans un journal. Il cherche des preuves. Il veut savoir ce qui s’est vraiment passé. Ce geste, modeste, solitaire, voué à l’échec dans le roman, est le geste fondateur de toute épistémologie. Vouloir savoir. Refuser que quelqu’un d’autre décide à votre place ce qui est vrai.
L’exigence
Popper dirait : Winston Smith était un réfutateur. Il voulait mettre à l’épreuve les affirmations du Parti, chercher ce qui les rendrait fausses, conserver une trace de ce qui avait réellement eu lieu. C’est précisément ce que le Parti ne peut pas tolérer. Non pas l’opinionnant, mais le vérificateur.
La vraie leçon de 1984 n’est pas le désespoir. C’est l’exigence. L’exigence de conserver des archives fiables. L’exigence de nommer les choses avec précision. L’exigence de refuser les glissements sémantiques qui rendent le mensonge impensable à appeler. L’exigence de demander, face à toute affirmation officielle : qu’est-ce qui me prouve que c’est vrai ? Et qu’est-ce qui me permettrait de conclure que c’est faux ?
Orwell écrivait en 1948, en inversant les deux derniers chiffres pour titrer son roman. Il voulait que la date semble proche, urgente, presque présente. Il aurait pu écrire 2026. L’urgence n’aurait pas été moindre. Elle serait seulement plus difficile à nier.
Fousseni Togola
