Accueil » Blog » Actu » Mali : pourquoi la Charte nationale fait le pari des pratiques ancestrales contre les conflits

Mali : pourquoi la Charte nationale fait le pari des pratiques ancestrales contre les conflits

0 comments 5 views 9 minutes read

En inscrivant dans la loi les pratiques ancestrales de résolution des conflits, les autorités maliennes de la Transition font un choix civilisationnel audacieux. Loin des modèles importés, elles misent sur ce que les communautés ont toujours su faire : se parler, s’écouter, se réconcilier.

Il y a une scène que l’on observe encore dans certains villages du delta intérieur du Niger, dans le Manden ou sur les rives du fleuve Sénégal. Deux familles en litige, une terre disputée, des mots durs échangés depuis des semaines. Et puis un matin, un vieux arrive. Pas un juge. Pas un gendarme. Un vieux, respecté, connu de tous, porteur d’une mémoire longue comme le fleuve. Il s’assoit. Il parle peu. Il écoute beaucoup. Et le soir, les deux familles mangent ensemble.

Ce vieux, la Charte nationale pour la Paix et la Réconciliation nationale du Mali vient de lui donner un titre officiel. Et avec ce titre, une légitimité institutionnelle que des décennies de gouvernance à l’occidentale lui avaient déniée.

Promulguée le 22 août 2025 par le Président de la Transition, le Général d’Armée Assimi Goïta, la Charte consacre un titre entier aux « mécanismes endogènes de règlement des conflits ». Commissions foncières, diplomatie coutumière, médiation des notables, parenté à plaisanterie, conventions locales sur les ressources naturelles : tout ce que les communautés maliennes pratiquent depuis des siècles sans attendre la permission de l’État est désormais reconnu, valorisé, intégré dans l’architecture institutionnelle de la paix.

C’est un tournant. Et il mérite qu’on s’y arrête.

Le constat d’échec d’un modèle importé

Pour comprendre pourquoi ce choix est important, il faut d’abord comprendre pourquoi il était nécessaire. Pendant des décennies, la gestion des conflits au Mali a reposé sur des institutions héritées de la colonisation : tribunaux formels, forces de l’ordre, administration centrale déconcentrée. Des structures légitimes en théorie, mais souvent inaccessibles, lentes, coûteuses, et culturellement étrangères à la majorité de la population.

Dans les zones rurales, là où vivent la plupart des Maliens, le chemin vers le tribunal le plus proche peut représenter plusieurs jours de voyage. Le coût d’un avocat dépasse souvent plusieurs mois de revenus. Et la langue juridique, abstraite et technique, reste hermétique à ceux qui n’ont jamais fréquenté l’école française.

Résultat : les conflits fonciers, les disputes intercommunautaires, les litiges pastoraux ont prospéré dans le vide laissé par des institutions trop lointaines. Et dans ce vide, les groupes armés ont prospéré, proposant leur propre justice, expéditive et violente, mais au moins immédiate et compréhensible.

Les autorités de la Transition ont lu ce diagnostic avec lucidité. La Charte le formule sans ambages : il faut « le recours privilégié aux modes alternatifs et aux mécanismes endogènes de prévention, de gestion et de règlement des conflits. » Non pas pour remplacer la justice formelle, mais pour la compléter, la rapprocher, la rendre enfin accessible.

Les commissions foncières : une justice de proximité qui a fait ses preuves

Le foncier est, au Mali comme dans une grande partie du Sahel, la mère de toutes les querelles. Terres agricoles convoitées par les éleveurs en transhumance, espaces pastoraux réduits par l’avancée des cultures, zones d’orpaillage disputées entre communautés, périmètres irrigués dont les droits d’eau sont sources de conflits permanents : la question foncière est au cœur d’une violence qui ne dit pas toujours son nom.

Les Commissions foncières — les COFO — existent au Mali depuis les années 2000. Instances multi-acteurs regroupant représentants de l’administration, élus locaux, chefs coutumiers, organisations paysannes et éleveurs, elles ont pour mission de prévenir et gérer les conflits liés à la terre avant toute saisine des tribunaux. Leurs décisions, consignées dans des procès-verbaux, peuvent être homologuées par un juge.

Sur le terrain, leur bilan est globalement positif là où elles fonctionnent réellement. Dans plusieurs communes de la région de Mopti, les COFO ont permis de désamorcer des conflits agriculteurs-éleveurs qui, sans leur intervention, auraient pu dégénérer en affrontements meurtriers. Leur force tient à leur composition : tout le monde est autour de la table, tout le monde se connaît, et les décisions prises reflètent les réalités locales mieux que n’importe quel texte de loi rédigé à Bamako.

La Charte renforce leur rôle et leur légitimité. Elle prévoit que « les décisions obtenues d’accord-parties, en matière de conciliation ou de médiation, peuvent être consignées par écrit, certifiées et enregistrées par l’Administration en vue de leur homologation par la justice. » Un pont solide entre la coutume et le droit, entre le village et l’État.

La diplomatie coutumière : l’art de la paix sans témoin

Plus discrète mais tout aussi efficace, la diplomatie coutumière est peut-être le mécanisme le plus original que la Charte reconnaisse. Le texte la définit comme « un ensemble de pratiques informelles conduites par les Autorités et Légitimités traditionnelles, conformément aux us et coutumes », reposant sur « des traditions et d’autres valeurs partagées pour mener des conciliabules, des conciliations, des médiations, des arbitrages, des missions de bons offices et des intermédiations. »

Concrètement, c’est le chef de village qui traverse la nuit pour aller parler à son homologue du village voisin avant que les jeunes ne s’affrontent à l’aube. C’est le doyen de la famille qui convoque une palabre et fait asseoir les belligérants jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé. C’est la délégation de notables qui se rend auprès d’un groupe armé pour négocier la libération d’otages ou le retrait d’une zone habitée.

Ces pratiques ont permis de sauver des vies là où les forces de sécurité ne pouvaient pas intervenir. Dans le centre du Mali notamment, des chefs coutumiers ont joué un rôle crucial de médiation entre communautés dogon et peule, entre agriculteurs et éleveurs, entre populations civiles et groupes armés. Souvent au péril de leur vie. Toujours sans reconnaissance officielle.

La Charte répare cette injustice. Elle reconnaît que « lorsqu’elles sont adoptées, de manière continue et généralisée par les communautés, ces pratiques deviennent des règles implicites de comportement » ayant une légitimité propre. C’est une révolution conceptuelle dans un pays où le droit positif a longtemps regardé la coutume avec condescendance.

La parenté à plaisanterie : le rire comme armure contre la haine

Parmi les mécanismes endogènes valorisés par la Charte, la parenté à plaisanterie mérite une mention particulière, tant elle illustre le génie propre des sociétés sahéliennes face au conflit.

Cette institution, que les anthropologues ont longtemps étudiée avec fascination, établit entre certains groupes ethniques ou familles des relations codifiées où l’insulte rituelle, la moquerie assumée et la provocation bienveillante sont non seulement tolérées mais attendues. Entre un Coulibaly et un Traoré, entre un Keita et un Kouyaté, les piques fusent librement. Mais précisément parce qu’elles sont ritualisées, elles désamorcent les tensions réelles avant qu’elles ne deviennent dangereuses.

Dans les zones de tension intercommunautaire, ce mécanisme a parfois été le seul pont qui subsistait entre des groupes que tout semblait opposer. Un Peul et un Dogon qui se taquinent mutuellement sur leurs noms de famille se battront moins facilement qu’un Peul et un Dogon qui se regardent comme des ennemis héréditaires.

La Charte inscrit cette sagesse dans le marbre de la loi. Elle reconnaît que la parenté à plaisanterie permet « de réduire les tensions, les risques de conflit et de régler des litiges » et contribue « au renforcement de la coexistence pacifique. » Ce faisant, elle valide des siècles d’intelligence sociale que la modernité postcoloniale avait tendance à traiter avec désinvolture.

La coopération transfrontalière : la paix sans frontières

La Charte va plus loin encore en intégrant la coopération transfrontalière dans les mécanismes endogènes de paix. Le Mali partage ses frontières avec sept pays, et nombre de ses conflits ont une dimension transfrontalière évidente : les éleveurs peuls qui transhumaient librement avant que les frontières coloniales ne tracent leurs lignes artificielles, les familles séparées par des lignes sur une carte qui ne correspondent à aucune réalité culturelle, les réseaux criminels qui exploitent précisément la porosité de ces mêmes frontières.

Le texte valorise le « principe de bon voisinage » et le concept de « pays-frontière », qui « consiste à faire des frontières des portes ouvertes et non des barrières séparant les peuples. » Il cite en exemple la zone du Liptako-Gourma, espace partagé entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, aujourd’hui réunis au sein de la Confédération des États du Sahel, où la coopération sécuritaire, économique et diplomatique prend une nouvelle dimension.

C’est là une vision géopolitique cohérente : les mécanismes endogènes de paix ne s’arrêtent pas à la frontière nationale. Ils sont par nature transfrontaliers, comme le sont les conflits qu’ils cherchent à résoudre.

Entre reconnaissance et mise en œuvre : le défi qui reste

La Charte accomplit donc quelque chose d’historique : elle réconcilie l’État malien avec sa propre culture. Elle dit que la modernité n’est pas l’abandon de la tradition, mais sa mise au service du présent. Elle dit que les vieux sages, les chefs coutumiers, les griots médiateurs ne sont pas des reliques d’un passé révolu, mais des acteurs essentiels d’un avenir à construire.

Mais une reconnaissance juridique, aussi solennelle soit-elle, ne suffit pas à elle seule. Les commissions foncières manquent souvent de moyens pour fonctionner correctement. Les autorités traditionnelles ont besoin de formation pour adapter leurs pratiques aux nouvelles formes de conflit. Les mécanismes endogènes doivent être articulés avec le système judiciaire formel sans que l’un étouffe l’autre.

Les autorités de la Transition ont conscience de ces défis. La Charte prévoit le « renforcement des capacités des élus et des Autorités et Légitimités traditionnelles », la « formation des acteurs locaux à la résolution des conflits », et la mise en place de plateformes numériques pour accompagner ces mécanismes dans l’ère contemporaine.

C’est un chantier immense. Mais il commence sur de bonnes bases : la conviction que la paix au Mali ne viendra pas de l’extérieur, qu’elle ne s’importera pas avec des modèles étrangers, et qu’elle ne se décrètera pas depuis Bamako.

Elle émergera des villages, des palabres, des palabreurs. Des vieux qui savent écouter. Des griots qui savent raconter l’histoire commune. Des communautés qui, malgré tout, se souviennent qu’elles ont toujours su vivre ensemble.

La Charte leur dit simplement : continuez. L’État est avec vous.

A.D


En savoir plus sur Sahel Tribune

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Veuillez laisser un petit commentaire pour nous encourager dans notre dynamique !