Cherchez le mot dans votre dictionnaire, ou demandez-le à votre chatbot préféré : le « fréquentalisme » n’y figure pas. Il n’existe, pour l’instant, que dans l’esprit d’un promeneur solitaire, un peu goguenard, étonné de voir avec quelle vitesse le Mali a changé de statut sur la scène internationale. Hier encore, on l’accusait de s’être isolé volontairement, d’avoir chassé les forces étrangères de son sol, claqué la porte des organisations régionales qui prétendaient lui dicter sa conduite. Et voilà qu’en quelques semaines, le même pays redevient fréquentable aux yeux mêmes de ceux qui l’avaient mis à l’index.
Le tour est bien joué. Ceux qui promettaient hier le chaos à Bamako sont aujourd’hui les premiers à faire antichambre. Ceux qui parlaient de « junte » avec une moue de dégoût diplomatique articulent désormais, sans trembler, l’expression « président de la Transition ». En l’espace de quelques semaines, les Nations Unies, la Cédéao ou encore l’Union africaine ont fait du Mali une destination presque courue, chacune y allant de sa déclaration de disponibilité, comme si l’on se pressait soudain au chevet d’un patient qu’on avait, la veille encore, déclaré incurable.
Passons en revue le tableau de chasse de l’été. Le représentant spécial de l’Union africaine pour le Sahel s’est rendu à Bamako les 12 et 13 juillet, sans que cela ne débouche, notons-le, sur la moindre levée de la suspension malienne au sein de l’organisation panafricaine. La disponibilité, on le voit, a ses limites, surtout quand elle ne coûte qu’un billet d’avion. La Cédéao, de son côté, a prorogé jusqu’en décembre le mandat de son négociateur en chef, l’increvable Lansana Kouyaté, chargé de convaincre l’Alliance des États du Sahel de revenir à la table sans jamais dire tout à fait de quoi il s’agirait d’y discuter. Sergueï Lavrov a fait sa tournée sahélienne, Alger et Bamako ont rouvert leur ciel et renvoyé leurs ambassadeurs après quinze mois de bouderie, et la justice de l’Uemoa a fini, discrètement, par annuler les sanctions économiques de 2022. La victoire tardive, mais victoire tout de même.
Et pendant qu’on y est : le mois d’août à lui seul aura vu défiler à Bamako le numéro deux du PNUD et secrétaire général adjoint de l’ONU, Haoliang Xu, venu du 13 au 16 pour parler « partenariat stratégique » et financements innovants, puis l’ancienne présidente éthiopienne Sahle-Work Zewde, envoyée personnelle du Secrétaire général, reçue le 18 par le Président de la Transition en personne pour deviser, s’il vous plaît, de l’avenir du dispositif onusien en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Deux visites de haut rang en une semaine, pour un pays que l’on disait, il y a un an à peine, retranché du monde. Il ne manquait plus que les confettis.
Franchement, la diplomatie ouest-africaine ressemble parfois à ces pièces plongées dans le noir où l’on jure reconnaître un visage, avant de comprendre qu’on n’a fait qu’apercevoir son propre reflet dans la vitre. Difficile d’y voir clair, plus difficile encore d’y déceler une doctrine. Est-ce le Mali qui a changé, lui qui n’a rien cédé de ses principes souverainistes depuis 2020 ? Ou sont-ce plutôt ses accusateurs d’hier qui, sentant le sable sahélien leur glisser durablement entre les doigts, ont choisi de renouer le dialogue avant qu’il ne soit trop tard pour peser sur quoi que ce soit ? Le fréquentalisme, en somme, n’est peut-être que la politesse que l’on doit à ceux dont on a fini par comprendre qu’ils ne partiront pas.
En attendant que les linguistes tranchent et que les dictionnaires se décident, une chose est sûre : de l’isolationnisme d’hier, le Mali est bel et bien passé, sans avoir rien changé à sa ligne, au fréquentalisme d’aujourd’hui. Reste à savoir, pour Bamako comme pour ses nouveaux courtisans, qui, de l’isolé ou de ses accusateurs, aura le plus de chemin à parcourir pour que cette fréquentation retrouvée ne soit pas qu’une simple politesse de circonstance.
Foula D. Massé
