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Mali : de l’insécurité des « coupeurs de tête » au terrorisme

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Des « coupeurs de tête » d’hier au terrorisme d’aujourd’hui, l’histoire malienne récente illustre une intuition philosophique dérangeante : la paix n’est peut-être pas une destination, mais un combat que nulle nation n’achève jamais. Une méditation, de Descartes à Popper, sur ce que cette impossibilité nous apprend de la condition humaine.

Si les lions avaient des historiens, ils écriraient aussi l’histoire de leurs chasses. Ce proverbe africain, souvent cité pour dénoncer la partialité de tout récit dominant, s’applique tout autant à l’opposition que l’homme s’est plu à construire entre lui-même et la nature. Le premier s’est longtemps rêvé maître et possesseur de la seconde, pour reprendre la formule fameuse de Descartes dans le Discours de la méthode, qui appelait à une connaissance de la nature nous permettant de « nous rendre comme maîtres et possesseurs » d’elle. Pourtant, quelques décennies plus tard, Spinoza opposait à cette ambition une mise en garde restée tout aussi célèbre : l’homme, écrivait-il dans l’Éthique, n’est pas « un empire dans un empire » (homo non est imperium in imperio). Il appartient lui-même à la nature, soumis à ses lois, et non extérieur à elle.

À y regarder de plus près, force est de constater que l’homme demeure ballotté par des forces qui échappent, aujourd’hui encore, à toute explication pleinement rationnelle. Des forces que l’on serait tenté de qualifier de métaphysiques, tant elles résistent à la maîtrise que Descartes annonçait. Le bonheur, la paix, la stabilité, la santé, la prospérité : voilà les vertus que l’humanité entière poursuit, en s’efforçant d’échapper aux vices qui leur font face. Tous les efforts humains tendent vers la réalisation de cet idéal. Et pourtant, les vices ne cessent de se succéder dans le monde selon un cycle qui a tout d’une dialectique sans synthèse finale.

Des coupeurs de tête au terrorisme : une transformation, non une fin

Le Mali offre, à cet égard, une illustration saisissante de ce cycle. Dans la mémoire collective de plusieurs générations, subsiste le souvenir d’une époque où les hommes voyageaient la crainte au ventre : celle des « coupeurs de tête », qui rendaient la vie quotidienne des communautés rurales particulièrement périlleuse. Les femmes, parties tôt le matin vers les champs, la cueillette du karité ou les foires hebdomadaires, y étaient exposées à des agressions d’une violence extrême. Cette forme d’insécurité, ancrée dans la mémoire orale de nombreuses familles maliennes, n’avait alors rien à voir avec le terrorisme. Un phénomène que le pays ignorait encore.

Sa résolution, en son temps, fut vécue comme une bouffée d’oxygène. Mais nul n’imaginait qu’il s’agissait moins de la fin d’un cycle de violence que de sa transformation. Depuis les indépendances, le Mali vit au rythme d’une insécurité sans cesse renouvelée, tantôt qualifiée de terrorisme, tantôt de jihadisme, tantôt de conflit intercommunautaire. Les tentatives pour en venir à bout n’ont, la plupart du temps, fait que déplacer le problème ou lui donner un nouveau visage. On songe aux différents accords signés depuis les indépendances pour tenter d’y mettre fin : l’accord de 1992 avec les mouvements touaregs, celui de 2006, puis l’accord d’Alger de 2015, conclu sous médiation algérienne. Ce dernier ayant fini, selon l’analyse de l’International Crisis Group, par être dénoncé par les autorités maliennes en janvier 2024.

Le dialogue autant que la force semblent avoir été éprouvés, sans que l’insécurité ne cède durablement du terrain, au point que le think tank belge relève un doublement paradoxal des violences dans la période qui a suivi cette rupture : 405 incidents et 1 081 morts recensés par ACLED entre mai et novembre 2023, puis 457 incidents et 1 091 morts sur la période équivalente suivante. Les autorités de la Transition ont, depuis, misé sur une réponse résolument différente : la constitution, avec le Burkina Faso et le Niger, d’une force conjointe de l’Alliance des États du Sahel, pensée comme rupture avec les architectures sécuritaires précédentes. Reste que l’embuscade de Tabrichat, en juillet dernier, où l’ONU a réclamé une enquête sur des exécutions sommaires présumées de soldats maliens capturés, rappelle qu’aucune des solutions successivement expérimentées n’a, jusqu’ici, rompu le cycle. Comme l’observait déjà en 2016 l’expert indépendant des Nations unies sur les droits de l’homme au Mali, Suliman Baldo, appelant la communauté internationale à agir pour mettre fin au cycle de violence, l’impunité et l’insécurité persistantes continuaient de frapper le nord et le centre du pays, en dépit des avancées constatées dans la mise en œuvre des accords.

L’éternel mirage de l’eldorado politique

Cette persistance du désordre n’est cependant pas propre au Mali. Malgré l’existence des Nations unies, héritières de la défunte Société des Nations, quel pays au monde peut aujourd’hui se targuer de vivre dans l’eldorado promis par ses propres dirigeants ? La stabilité, le bonheur, la croissance ou le développement demeurent des mirages dans un monde marqué par l’imperfection. Des idéaux pour lesquels chacun se bat, mais que nul ne parvient jamais pleinement à atteindre. Un proverbe bambara, souvent cité au Mali, résume cette condition avec une économie de mots que la philosophie occidentale envierait : « tous meurent en état de grossesse ». Nul n’atteint jamais l’entièreté de ses ambitions. Ce royaume de paix et de stabilité que chaque État promet à son peuple reste, en ce sens, un combat qu’aucune nation ne parviendra jamais totalement à remporter. Un constat que confirme, d’une autre manière, le rapport de la Fondation Jean-Jaurès sur l’enlisement politique et sécuritaire du Mali, qui relève que l’échéance électorale elle-même, promise puis reportée, a fini par être repoussée jusqu’en 2030, sans qu’aucun des quatre axes de la charte de transition n’ait pleinement abouti.

Vivre, c’est résoudre des problèmes

C’est ici que la philosophie de Karl Popper éclaire, d’un jour nouveau, cette apparente impasse. Pour Popper, dont l’un des derniers ouvrages porte précisément le titre Toute vie est résolution de problème, l’existence humaine se définit moins par l’atteinte d’un état de perfection que par la confrontation permanente à des difficultés, individuelles et collectives, que nous cherchons sans cesse à surmonter. Sans problème à résoudre, quelle serait la valeur de l’existence ? Sans maladie, quelle raison d’être aurait la médecine ? Sans guerre, comment prospéreraient les industries de l’armement, et que deviendraient tous ceux qui vivent, au nom de la paix, de la gestion des conflits ? Sans crise financière ou économique, que feraient les spécialistes de ces questions ?

En un mot, la fin des problèmes équivaudrait presque à la fin de l’humanité elle-même : privé de tout défi à relever, l’homme n’aurait plus rien à faire, et le dégoût de l’existence le saisirait. C’est là, précisément, l’intuition que développe le pari de Pascal, pour qui l’homme a besoin d’un divertissement, au sens fort du terme, pour échapper au vide et à l’ennui d’une vie sans obstacle. Peut-être faut-il alors renoncer à voir dans la persistance de la violence malienne, sahélienne ou mondiale, la preuve d’un échec définitif des politiques de paix, et y voir plutôt la manifestation la plus tenace d’une condition humaine que ni Descartes, ni les traités de paix, ni les forces conjointes ne parviendront jamais à dépasser entièrement. Reste alors, pour les chercheurs, les décideurs et les organisations qui s’y consacrent, non l’illusion d’une solution finale, mais l’exigence, renouvelée à chaque génération, de rendre ce combat plus juste, plus digne, et un peu moins meurtrier que celui qui l’a précédé.

Foula Massé

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