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Hôpital du Mali : plus de 100 millions FCFA d’irrégularités relevés par le BVG

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Deux rapports du Bureau du Vérificateur Général, l’un financier, l’autre consacré à la performance, dressent le bilan précis de quatre années de gestion de l’Hôpital du Mali, référence nationale en cancérologie et en chirurgie spécialisée. Gouvernance hors mandat, plateau technique vieillissant, spécialités manquantes, plus de 100 millions de FCFA d’irrégularités financières. Les deux documents, consultés intégralement par notre rédaction, dessinent le portrait d’un établissement stratégique que les autorités de la Transition sont désormais appelées à remettre à niveau.

Don de la République populaire de Chine à l’État malien, inauguré en 2010 sur la rive droite du fleuve Niger, à Missabougou, l’Hôpital du Mali s’est imposé en quinze ans comme l’un des quatre établissements publics hospitaliers de troisième référence du pays, aux côtés du Point G, de Gabriel Touré et de l’hôpital de Kati. Établissement doté de la personnalité morale et de l’autonomie financière, il emploie 326 agents pour une capacité de 225 lits et héberge, entre autres, l’unique service public de radiothérapie du Mali. Sur les exercices 2022 à 2024, ses ressources cumulées, subvention de l’État et recettes propres confondues, se sont élevées à plus de 17,6 milliards de FCFA, pour environ 16,5 milliards de FCFA de dépenses exécutées.

C’est cet établissement, jamais vérifié auparavant par le Bureau du Vérificateur Général (BVG), que l’institution dirigée par le Vérificateur général a soumis à un double contrôle, financier et de performance, portant sur la période allant de 2022 à septembre 2025. Les deux rapports, transmis à l’Hôpital du Mali en phase contradictoire avant leur version définitive datée du 16 juillet 2026, ont été intégralement consultés par notre rédaction. Ils dessinent la situation d’un établissement pris en étau entre l’ampleur de sa mission nationale et des moyens de gestion qui peinent à en assurer la conduite rigoureuse.

Un Conseil d’administration qui a statué en dehors de tout mandat légal

Le rapport de performance ouvre son constat sur la gouvernance de l’établissement. Les 23 membres du Conseil d’administration, nommés par décret en janvier 2021 pour un mandat de trois ans renouvelable, ont vu leurs prérogatives s’éteindre légalement le 25 janvier 2024. Selon les vérificateurs, l’organe a néanmoins continué de siéger et de délibérer sur la marche de l’établissement après cette date, sans qu’un nouveau décret ne soit intervenu, ni qu’un registre officiel des délibérations, coté et paraphé par le ministère de tutelle, ne vienne garantir la traçabilité juridique de ces décisions. Le BVG recommande au ministère de la Santé et du Développement social d’engager sans délai les procédures de renouvellement, et à la présidence du Conseil de veiller désormais à la tenue régulière de ce registre.

Le rapport financier documente un manquement de même nature en matière de reddition des comptes. Les comptes de gestion adoptés par le Conseil d’administration sur la période sous revue n’ont jamais été soumis, au préalable, à la certification d’un commissaire aux comptes, contrairement à ce qu’impose la réglementation sur la comptabilité publique. Une omission qui, selon les vérificateurs, prive ces décisions de la sécurité juridique et de la fiabilité financière normalement attendues d’un établissement public hospitalier.

Un cadre organique dépassé et une organisation restée à l’écart des textes

Sur le plan administratif, le rapport de performance relève que le cadre organique de l’hôpital, l’outil qui détermine les emplois nécessaires à son fonctionnement, n’a pas été actualisé pour tenir compte de l’évolution réelle des activités. Vingt-six agents, dont deux assistants physiciens médicaux affectés à la radiothérapie et trois assistants odontostomatologues rattachés à la neurochirurgie, exercent ainsi des fonctions non prévues par les textes en vigueur, alors même que les vérificateurs les jugent indispensables à la sécurité des traitements et à la prise en charge des patients.

L’organisation interne de l’établissement s’écarte également du modèle réglementaire applicable aux hôpitaux de troisième référence, censés être structurés en départements regroupant plusieurs services. L’Hôpital du Mali continue de fonctionner sur la base de services cloisonnés et autonomes, ce qui, selon le BVG, nuit à la coordination transversale des soins et dilue les responsabilités. À cela s’ajoutent l’absence d’une stratégie formalisée de communication et d’orientation des usagers. L’établissement ne dispose pas d’un bureau d’accueil clairement identifiable, ni d’un registre de réclamations coté et paraphé, ainsi que des lacunes dans la tenue et l’archivage des dossiers médicaux, en partie encore consignés sur des supports papier dispersés dans les services, faute de système informatisé centralisé. Les vérificateurs relèvent enfin que l’exiguïté et le partage contraint de nombreux bureaux, notamment au service informatique et à la pharmacie, réduisent la capacité de pilotage des responsables de service.

Radiothérapie : plus de six mois d’attente en moyenne pour les malades du cancer

C’est le chapitre le plus sensible des deux rapports. L’Hôpital du Mali héberge l’unique centre public de radiothérapie du pays, mais ne dispose que d’un seul accélérateur linéaire en état de marche, très en dessous du ratio recommandé par l’Organisation mondiale de la santé, qui préconise un appareil pour 250 000 à 300 000 habitants. Le scanner spécifiquement dédié au repérage des tumeurs avant traitement est, lui, hors service. Conséquence directe : entre septembre 2024 et septembre 2025, sur 602 patients programmés pour une radiothérapie, seuls 209 ont pu effectivement y accéder, soit un taux de prise en charge de 34,71 %, même si 75 % des patients traités ont atteint une rémission complète.

Les vérificateurs chiffrent à 94,6 jours en moyenne le délai entre l’arrivée d’un patient atteint de cancer et sa première consultation spécialisée, et à 188,9 jours, plus de six mois, celui séparant son admission du démarrage effectif des séances de traitement. Le rapport recense, sur la période considérée, 17 décès parmi les patients enregistrés dans le service de radiothérapie. 14 sont survenus avant que le patient n’ait pu être consulté par un médecin du service, et trois après la consultation mais avant le début du traitement. Le BVG indique que ces décès sont susceptibles d’être liés aux délais excessifs pris avant la consultation, le passage au scanner et la mise sous machine, et pointe également l’absence de physiciens médicaux fonctionnaires au sein du service.

Procréation médicalement assistée et bloc opératoire : un plateau technique vieillissant

L’unité de procréation médicalement assistée (PMA), censée accompagner les couples confrontés à l’infertilité, est confrontée à des ruptures récurrentes d’intrants essentiels et à l’indisponibilité prolongée d’un équipement critique, ce qui compromet la continuité de ses activités et réduit les chances de succès des traitements, selon les termes du rapport.

Au bloc opératoire, sur les cinq salles existantes, une salle réservée aux urgences reste fermée depuis février 2024, faute d’anesthésistes et d’infirmiers de bloc opératoire diplômés d’État en nombre suffisant. Les vérificateurs relèvent qu’un seul des trois amplificateurs de brillance est fonctionnel, que le système de climatisation et de renouvellement d’air est hors service depuis plus de cinq ans, que le craniotome et l’aspirateur de tumeurs cérébrales ne fonctionnent plus, et que trois tables opératoires sont indisponibles depuis plus d’un an. Le nombre de salles d’opération n’a, par ailleurs, pas évolué depuis l’ouverture de l’hôpital en 2010. Sur un échantillon de patients suivis en chirurgie thoracique, le délai entre l’accord d’anesthésie et l’intervention effective varie de six à 241 jours, avec une moyenne de 31,4 jours.

Obstétrique, urologie, curiethérapie : des spécialités absentes malgré le statut de référence

Le rapport de performance relève que l’Hôpital du Mali, en dépit de son statut d’établissement de troisième référence, ne dispose toujours pas d’unité d’obstétrique fonctionnelle. Entre janvier 2022 et décembre 2024, seuls 75 accouchements y ont été réalisés, tandis que 110 femmes enceintes en travail ont dû être référées vers d’autres structures. L’établissement ne dispose pas non plus d’unité de curiethérapie, qui aurait permis de compléter la radiothérapie externe pour certains cancers, ni de service d’urologie, alors que cette spécialité est particulièrement sollicitée par les patients âgés. Ces absences, selon les vérificateurs, limitent la capacité de l’hôpital à assurer une prise en charge complète et continue, du diagnostic jusqu’au traitement.

Pédiatrie et néonatologie : des berceaux partagés entre plusieurs nouveau-nés

Le service de pédiatrie, crédité de 60 lits dans le rapport d’activités 2024 de l’hôpital, n’en compte en réalité que 28 effectivement fonctionnels, dont quatre en néonatologie, pour seulement huit barboteurs et huit potences, quand la norme recommande un exemplaire de chaque par lit. Le BVG constate qu’à l’unité de néonatologie, chaque berceau accueille simultanément entre un et quatre nouveau-nés, en violation de la norme d’un bébé par berceau, et qu’une seule des six lampes chauffantes de l’unité est fonctionnelle. Dans la salle dédiée aux prématurés, quatre des neuf couveuses sont en panne depuis mars 2025, et les deux respirateurs installés depuis 2017 n’ont jamais fonctionné faute d’accessoires livrés à leur réception ; une seule infirmière y assure la surveillance de cinq couveuses, contre deux recommandées par les bonnes pratiques. Les deux salles de l’unité de réanimation pédiatrique, enfin, sont dépourvues de tout équipement médical, ce qui empêche l’hôpital d’y prendre en charge sur place les urgences vitales de l’enfant.

Aux urgences, des séjours prolongés bien au-delà des 72 heures réglementaires

L’Unité d’hospitalisation de courte durée des urgences, censée stabiliser les patients pour 72 heures au maximum avant leur orientation, affiche des durées de séjour comprises entre quatre et treize jours sur l’échantillon examiné par les vérificateurs, avec une moyenne de 7,6 jours. Le taux d’occupation des 40 lits du service a atteint 100 % au moment du passage de la mission, une saturation que le BVG attribue à l’engorgement du service, à l’insuffisance des lits disponibles dans les services d’aval et à une gestion des flux de patients jugée insuffisamment pilotée.

Plus de 100 millions de FCFA d’irrégularités financières

Le second rapport, consacré à la gestion financière de l’hôpital sur les mêmes exercices, chiffre à 100 758 832 FCFA le montant total des irrégularités constatées. Sur ce total, 3 754 120 FCFA correspondent à des fausses factures utilisées par le régisseur d’avances pour justifier des dépenses au nom d’un prestataire fermé depuis 2019 et qui a formellement démenti les avoir émises ; ce montant a été reversé par le régisseur sur le compte bancaire de l’hôpital lors de la phase contradictoire. Le solde, soit 97 004 712 FCFA, correspond à un écart non justifié entre les quantités de réactifs de laboratoire achetées sur marché et celles effectivement retrouvées dans les états de stock du service, réparti à hauteur de 15,3 millions de FCFA pour 2022, 34,6 millions pour 2023 et 47,1 millions pour 2024. Ce dossier, ainsi que celui de l’attribution irrégulière de marchés détaillée ci-dessous, ont été transmis par le Vérificateur général à la Section des comptes de la Cour suprême et dénoncés au procureur de la République financier.

Les vérificateurs relèvent en effet que les commissions d’ouverture des plis et d’évaluation des offres ont, à plusieurs reprises, rejeté les offres financièrement les moins-disantes pour des motifs jugés non fondés (l’absence, dans un dossier, d’un document en réalité présent, ou l’exigence d’une seconde attestation de service fait non prévue par le règlement) au profit de soumissionnaires ne remplissant pourtant pas eux-mêmes les critères de qualification requis, notamment lors d’un appel d’offres de 2023 portant sur l’évacuation des ordures et l’entretien des bâtiments de l’hôpital.

Le rapport financier relève par ailleurs plusieurs manquements de nature administrative : l’absence d’un budget spécifique à la pharmacie hospitalière, pourtant requis par la réglementation ; la signature, par le Directeur général, de quatre attestations de service fait qui auraient dû relever d’un procès-verbal de réception établi par une commission ; l’approbation par le Directeur général, en lieu et place du ministre de tutelle, de plusieurs marchés dont les paiements cumulés ont dépassé le seuil de 25 millions de FCFA au-delà duquel l’approbation ministérielle est obligatoire. Un marché de réactifs initialement estimé à 9,5 millions de FCFA ayant, par exemple, donné lieu à des paiements totalisant 63,6 millions de FCFA. Le BVG relève également que l’hôpital s’est approvisionné auprès de fournisseurs privés en réactifs et médicaments sans disposer des attestations de non-disponibilité délivrées par la Pharmacie populaire du Mali, comme l’exige le schéma national d’approvisionnement pharmaceutique, pour des marchés dont les paiements ont, dans plusieurs cas, largement dépassé les montants indicatifs initialement prévus.

D’autres irrégularités portent sur la réception de dons et de matériels transférés, dont un équipement d’endoscopie pédiatrique offert par l’ONG La Chaîne de l’Espoir en 2022 et divers dons alimentaires reçus en 2024, sans procès-verbal de réception ni enregistrement en comptabilité-matières ; sur l’application d’un taux de TVA de 18 % à des équipements médicaux et informatiques qui auraient dû bénéficier d’une exonération ou d’un taux réduit de 5 % ; sur l’absence de codification et d’immatriculation des biens meubles et immeubles de l’hôpital ; et sur le non-respect, par la régie de recettes, du plafond d’encaisse de 100 000 FCFA fixé par arrêté ministériel, les bordereaux de versement examinés faisant apparaître des montants journaliers atteignant plusieurs millions de FCFA.

Des recommandations pour une refondation plutôt qu’une mise en accusation

Loin de se limiter au constat, les deux rapports assortissent chaque manquement de recommandations opérationnelles. Le ministère de la Santé et du Développement social est appelé à renouveler sans délai le mandat du Conseil d’administration et à doter la radiothérapie d’un nouvel accélérateur, d’un scanner dédié et d’un dispositif de curiethérapie. La Direction générale de l’hôpital est, elle, invitée à restructurer l’établissement en départements, à informatiser et sécuriser l’archivage des dossiers médicaux, à garantir la continuité de l’approvisionnement en réactifs et en intrants de PMA, à rouvrir la salle d’opération fermée, à rendre opérationnelle l’unité de réanimation pédiatrique, à créer les unités d’obstétrique, d’urologie et de curiethérapie manquantes, ainsi qu’à régulariser l’ensemble des procédures de passation de marchés, de gestion des stocks et de réception des dons pointées par les vérificateurs.

Ces deux missions s’inscrivent dans le travail plus large mené par le Bureau du Vérificateur Général, autorité administrative indépendante instituée en 2003 pour renforcer le contrôle de la gestion publique et appuyer la lutte contre la corruption, dont les missions de vérification se sont multipliées ces derniers mois dans le secteur de la santé. Un audit distinct a également mis au jour des irrégularités financières à l’Institut national de santé publique. Pour les autorités de la Transition, qui ont fait de l’assainissement de la gestion publique l’un des axes de la refondation de l’État, l’enjeu sera désormais de transformer ces recommandations en réformes concrètes, afin que l’Hôpital du Mali retrouve les moyens de sa mission première : soigner, dans des délais dignes de ce nom, les patients les plus vulnérables du pays.

Oumarou Fomba 

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