Home A la Une 1963, Kidal : ce que la première rébellion enseigne encore au Mali d’aujourd’hui

1963, Kidal : ce que la première rébellion enseigne encore au Mali d’aujourd’hui

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À la veille du 22 septembre, il n’est pas inutile de rouvrir un dossier que l’on cite plus souvent qu’on ne le lit vraiment. Celui de la première rébellion, matée par Modibo Keïta entre 1963 et 1964. Cette séquence fondatrice éclaire, par contraste autant que par continuité, la stratégie que déploie la Transition face au même défi, six décennies plus tard.

Il y a des dates qui se prêtent mal aux commémorations tranquilles. Le 22 septembre 1964, quatre ans jour pour jour après la proclamation de l’indépendance, le commandant du cercle de Kidal, le capitaine Diby Sillas Diarra,  célébrait, dans la capitale des Ifoghas elle-même, un anniversaire qui n’avait rien d’anodin : celui d’une région tout juste reprise en main par l’État malien, au terme d’une insurrection commencée fin 1962. Cette rébellion, connue sous le nom d’Alfellaga, portée par des figures touarègues comme Zeyd ag Attaher ou Elledi ag Alia, restera dans l’histoire comme la première d’une longue série de soulèvements qui, de 1990 à 2012 puis jusqu’à la crise actuelle, n’ont cessé de resurgir dans le nord malien. Comprendre comment Modibo Keïta l’a alors éteinte, ce n’est pas céder à la nostalgie d’un passé glorieux. C’est disposer d’un cas d’école pour évaluer, avec les outils mêmes de l’analyse contre-insurrectionnelle, ce qui distingue la démarche actuelle des tentatives précédentes.

La limite structurelle de toute victoire purement sécuritaire

Le président malien lui-même a livré, lors d’une conférence de presse tenue à Alger le 21 août 1964, la grille de lecture la plus précise de sa propre stratégie. Il l’articulait autour de trois piliers : une pression militaire continue, poursuivant les insurgés « jusqu’à leur dernier retranchement », dans les massifs et les grottes de l’Adrar des Ifoghas où ils avaient l’habitude de se replier ; une campagne de sensibilisation politique, menée par le parti unique, l’US-RDA, pour couper les rebelles de tout soutien logistique ou moral au sein des populations locales ; et une coopération frontalière étroite avec l’Algérie, dont la fermeture des frontières a interdit aux insurgés tout repli, tout ravitaillement en armes et en vivres depuis l’extérieur. Ce triptyque ( pression militaire, isolement politique de l’adversaire vis-à-vis de la population, verrouillage des lignes de soutien extérieures) n’a rien d’une improvisation empirique. C’est très exactement l’ossature que la doctrine contre-insurrectionnelle moderne, théorisée quelques années plus tôt par des praticiens comme David Galula, recommande à tout État confronté à une guérilla irrégulière.

Reconnaissons-le avec la rigueur qu’exige tout travail d’analyse sérieux : cette stratégie a fonctionné à très court terme, mais n’a rien résolu sur le fond. Les griefs qui avaient nourri l’Alfellaga (marginalisation économique du Nord, effacement des structures pastorales traditionnelles au profit d’une réforme agraire pensée depuis le Sud, espoirs déçus d’autonomie régionale) sont restés, eux, intacts sous la pacification militaire. Le nord malien renommé « pénitencier » par les autorités de l’époque elles-mêmes, selon les mots du discours prononcé à Kidal en ce même 22 septembre 1964, l’a payé cher. Les mêmes causes ont produit les mêmes effets en 1990, en 2006, puis en 2012, à chaque fois avec une intensité supérieure à la précédente. C’est la limite structurelle de toute victoire purement sécuritaire qui ne s’accompagne pas d’une inclusion politique durable des populations concernées.

Les instruments d’inclusion politique des autorités actuelles 

C’est précisément sur ce point que la démarche des autorités actuelles de la Transition s’écarte, par construction, du seul précédent de 1963. Le triptyque militaire de Modibo Keïta trouve aujourd’hui son équivalent contemporain dans la reconquête territoriale menée par les Forces armées maliennes, appuyées par leurs partenaires de l’Africa Corps, et dans la coopération sécuritaire renforcée au sein de l’Alliance des États du Sahel, qui joue désormais le rôle que tenait autrefois le verrouillage de la frontière algérienne : priver les groupes armés de profondeur stratégique régionale. Mais ce triptyque s’accompagne, cette fois, d’un volet que 1963 ignorait presque totalement : la Charte nationale pour la Paix et la Réconciliation nationale, adoptée en 2025, le déploiement progressif des vestibules des autorités et légitimités traditionnelles dans chaque région du pays, ou encore le rôle donné aux Danbé Kolosibaw dans la médiation communautaire. Ce sont là des instruments d’inclusion politique que le jeune État de 1964, encore fragile et pressé par l’urgence, n’avait ni le temps ni les moyens de construire.

Soixante et un ans après le discours de Kidal, le pari du Mali d’aujourd’hui est donc, en un sens, de réussir enfin la seconde moitié de l’équation que Modibo Keïta n’avait eu le temps de résoudre qu’à moitié : non plus seulement rétablir l’ordre par la force, mais consolider, dans la durée, l’adhésion des populations du Nord à un projet national dont elles se sentiraient pleinement parties prenantes. C’est à cette aune, plus qu’à celle d’un simple décompte de territoires repris, que se mesurera, dans les années qui viennent, la solidité réelle de la paix que le pays s’efforce de bâtir.

Foula D. Massé 

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