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Vacances scolaires : ce que deviennent les enfants africains 

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À travers les romans « Fatoma, le broussard » et « Enfant des ruines », cette analyse explore la réalité des vacances scolaires en Afrique : travail domestique, lecture, vulnérabilité sociale et risque d’enrôlement dans les zones de conflit.

Il y a dans la littérature africaine contemporaine deux enfants qui ne se ressemblent pas, mais qui partagent le même destin dès que les portes de l’école se ferment. Fatoma Traoré, le broussard de Toumouni né sous la pluie de 1991, héros du roman éponyme de Fousseni Togola (Fatoma, le broussard, KDP, 2026). Et Seydou, l’enfant brillant arraché à son enfance par la guerre dans Enfant des ruines (L’Harmattan, 2025), du même auteur. Deux garçons, deux Afriques, deux façons d’habiter le temps libre. Mais dans les deux cas, une vérité qui dérange : pour des millions d’enfants africains, les vacances scolaires ne sont pas un repos. Elles sont une autre école — plus dure, plus silencieuse, et souvent plus formatrice.

Fatoma, ou les vacances comme continuation du labeur

Dans Fatoma, le broussard, les vacances n’existent pas au sens occidental du terme. Dès que le lycée de Toubanisso ferme ses portes, le garçon reprend sa place dans l’ordre immuable du foyer Traoré : l’étable, le puits, les corvées. C’est lui qui, à l’aube, sort avec les seaux pour arroser le jardin de sa mère Assou. C’est lui qui part en brousse chercher du fourrage pour les moutons et les chèvres. C’est lui qui pile le mil, nettoie la cour, accomplit ce que ses sœurs encore trop jeunes ne peuvent pas faire.

Ses camarades de Toumouni l’avaient d’ailleurs surnommé « Bintou » — le prénom féminin — en signe de cette étrange condition d’enfant-serviteur accomplissant des tâches dévolues généralement aux filles. Ce surnom, mi-moquerie mi-reconnaissance, dit tout de ce que les vacances signifient pour un fils de famille rurale au Sahel : non pas la liberté, mais le transfert de charges. L’école absorbait le garçon ; la maison le reprend.

Ce qui frappe dans la description que fait Togola de ces vacances, c’est l’absence totale de culpabilité chez les adultes. Tiéfing, le père, n’ignore pas ce que fait Fatoma. Il le sait, et il l’organise. Pour lui, le travail physique est une pédagogie autant que l’école. « L’école, c’est la souffrance », dit-il à son fils blessé. Ce principe traverse toute sa conception de l’enfance : souffrir forme, endurer construit, peiner prépare.

Pourtant Togola résiste à la caricature. Car Fatoma, dans cette vie de labeur, ne cesse jamais de lire. Entre deux corvées, un cahier. Dans la brousse, un livre. Les vacances deviennent pour lui une école parallèle, clandestine, intime. Il note des mots inconnus, questionne son père sur l’histoire du Zanzane, complète par la lecture ce que l’école lui a donné en fragments. La bibliothèque du lycée ne lui manque pas — il en invente une, portative, dans ses poches.

Seydou, ou les vacances volées par la guerre

Dans Enfant des ruines, la question des vacances prend une dimension radicalement autre. Seydou, lui, n’a pas de vacances : la violence les lui a confisquées une fois pour toutes. Le roman de Togola décrit avec une précision chirurgicale ce que la guerre fait au temps de l’enfance. Elle le détruit d’abord physiquement — le village est pillé, la famille décimée, la maison réduite à des ruines. Puis elle le colonise psychologiquement : les groupes armés imposent à leurs recrues enfants un emploi du temps de caserne qui est à l’exact opposé des vacances. Lever avant l’aube, entraînements épuisants, privation de sommeil, récitation de versets dévoyés. Pas de jeu, pas de repos, pas de transmission familiale. Juste le dressage.

Ce tableau n’est pas une fiction pure. Les Nations Unies estiment qu’au Sahel, plusieurs milliers d’enfants sont enrôlés chaque année dans des groupes armés, souvent précisément pendant les périodes où l’école est fermée. Les vacances, dans les zones de conflit, sont la saison de recrutement des groupes jihadistes. L’absence de cadre scolaire, la disponibilité des corps et des esprits, la rupture des liens familiaux — autant de fenêtres d’opportunité pour l’endoctrinement. Togola le montre sans équivoque : ce n’est pas pendant les cours que Seydou est capturé. C’est dans le vide laissé par la destruction de sa vie d’avant.

Deux romans, un même diagnostic : le vide est dangereux

Ce que ces deux œuvres posent ensemble, en creux, c’est la question politique du temps libre de l’enfant africain. Dans les deux cas — la brousse sahélienne de Fatoma et les zones de conflit de Seydou — les vacances scolaires révèlent une même vulnérabilité structurelle : l’absence d’une politique publique pensée pour occuper, stimuler, protéger l’enfant quand l’école n’est plus là.

En Europe, les vacances scolaires ont généré toute une industrie de la jeunesse : colonies, centres aérés, sports, activités culturelles, bibliothèques ouvertes l’été. En Afrique subsaharienne, dans les zones rurales et les périphéries urbaines, le modèle dominant reste celui que décrit Fatoma : l’enfant retourne au travail domestique et agricole, parfois de manière intensive. Ce n’est pas nécessairement mauvais — la transmission des savoirs pratiques, le lien intergénérationnel, la fierté du labeur ont une valeur réelle. Togola lui-même ne condamne pas ce modèle. Il le montre dans sa complexité : Fatoma en sort plus fort, plus endurant, plus ancré. C’est la brousse qui lui a donné ce sens du détail et cette capacité d’observation qui feront de lui, plus tard, un lycéen exceptionnel.

Mais ce modèle a ses limites. Il ne protège pas contre la violence. Il ne propose rien aux enfants des villes, déracinés des pratiques rurales mais sans ressources pour occuper leur temps autrement. Et surtout, il ne prépare pas les enfants les plus vulnérables — ceux de Seydou — à résister à la prédation des groupes armés.

Ce que l’harmoniologie d’Anta nous enseigne

Dans Fatoma, il y a une figure qui traverse le roman comme une boussole philosophique : la vieille Anta, mère d’Assou, qui énonce dans un couloir d’hôpital un principe qu’elle appelle l’harmoniologie. « Toute réalité repose sur une interaction vivante entre forces contraires. L’harmonie n’est pas un état figé, mais un ajustement constant. »

Ce principe populaire, formulé sans université ni bibliothèque, est en réalité une philosophie de l’éducation. Il dit que l’enfant qui souffre, qui travaille, qui endure — mais qui reçoit aussi de l’amour, de la transmission, du récit — est un enfant qui s’équilibre. Ce n’est pas le travail seul qui forme Fatoma, c’est l’alternance entre labeur et lecture, entre obéissance et rébellion intérieure, entre le poids de la cour familiale et les rêves d’université.

Les vacances, dans cette optique, ne sont pas un problème en soi. Elles deviennent problématiques quand elles basculent entièrement d’un côté : trop de travail sans répit, trop d’oisiveté sans structure, ou — comme pour Seydou — trop de violence sans contre-récit. L’équilibre est la clé. Et cet équilibre, dans les sociétés africaines contemporaines, ne peut plus être laissé à la seule sphère familiale.

Une interpellation pour les États

À quelques jours des vacances scolaires dans plusieurs pays du Sahel et d’Afrique de l’Ouest, les deux romans de Fousseni Togola arrivent comme une interpellation discrète mais ferme aux décideurs publics. Que font nos États pour l’enfant quand l’école ferme ? Quelles bibliothèques restent ouvertes ? Quels programmes sportifs ou culturels existent dans les quartiers périphériques et les villages ? Quels filets de protection sont tendus pour les enfants des zones de conflit, qui risquent de passer leurs vacances dans les mains de groupes armés ?

Fatoma s’en est sorti parce qu’Assou veillait. Parce que Kouréichi existait. Parce qu’un professeur de français l’a publié dans son journal local. Parce que la vieille Ramata, à Toubanisso, a fait de sa maison un refuge pour les écoliers déracinés.

Seydou s’en est sorti — à moitié — parce qu’il portait en lui ce que ses parents lui avaient transmis avant que la guerre n’arrive.

Mais combien de Fatoma et de Seydou n’ont ni Assou, ni Kouréichi, ni Ramata ?

Les vacances scolaires ne sont pas un détail de calendrier. Elles sont, pour des millions d’enfants africains, le moment où tout peut basculer — vers le haut ou vers le bas. Il est temps que nos politiques publiques le traitent comme tel.

A.D


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