Pendant que tant de gouvernements, au Sahel comme ailleurs dans le monde, s’enlisent dans les promesses sans lendemain, les autorités de la Transition sahélienne mesurent leur action à l’aune d’un seul critère : ses effets concrets sur la vie des populations. Souveraineté sécuritaire, reprise en main des ressources, lutte contre la corruption. Le bilan, encore inachevé, tranche avec des décennies d’échecs.
Protagoras l’affirmait il y a vingt-cinq siècles : « l’homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont pour ce qu’elles sont et de celles qui ne sont pas pour ce qu’elles ne sont pas ». Sentence relativiste que l’on a souvent réduite, à tort, à un simple éloge du doute. Elle dit en réalité quelque chose de plus exigeant. Il n’existe pas de vérité qui vaille hors de son épreuve par l’expérience humaine concrète. Une réforme n’est pas juste parce qu’elle est proclamée, ni légitime parce qu’elle est conforme à un modèle importé. Elle l’est si, et seulement si, l’homme qui la vit — le paysan de Ségou, la commerçante de Ouagadougou, l’éleveur de Tillabéri — peut en mesurer les effets dans sa vie quotidienne.
l’homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont pour ce qu’elles sont et de celles qui ne sont pas pour ce qu’elles ne sont pas
Une gouvernance mondiale qui confond souvent l’annonce et l’action
C’est à cette aune, et à celle-là seule, qu’il faut juger les réformes engagées par les autorités de la Transition dans les pays de l’Alliance des États du Sahel. Non à celle des chancelleries, non à celle des organismes multilatéraux dont les grilles de lecture, souvent héritées d’un autre siècle, peinent à rendre compte du réel sahélien.
Le constat, d’abord, est cruel pour les tenants du statu quo ancien. Depuis les indépendances, nombre de dirigeants ouest-africains ont promis souveraineté, sécurité et développement sans jamais rompre avec les dépendances structurelles qui vidaient ces promesses de leur substance. Ailleurs dans le monde, des chefs d’État aux moyens autrement plus considérables échouent, année après année, à endiguer l’insécurité, à reprendre la main sur leurs ressources stratégiques ou à restaurer la confiance de leurs peuples envers l’État. La litanie des rapports, des sommets et des plans quinquennaux sans lendemain n’est pas propre au Sahel. Elle est la marque d’une gouvernance mondiale qui confond souvent l’annonce et l’action.
Reprendre la mesure de sa propre économie
Ce que les autorités de la Transition ont entrepris, en revanche, s’est traduit par des actes vérifiables. Sur le plan sécuritaire, la mutualisation des efforts militaires entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, désormais structurée au sein de la Confédération des États du Sahel, avec la mise en place de la force unifiée fort des milliers d’hommes, a permis une coordination inédite face à des groupes armés qui, eux, n’ont jamais respecté les frontières héritées de la colonisation. Le retrait des forces étrangères — dont la présence prolongée n’avait pas empêché l’expansion territoriale des groupes terroristes — a été suivi d’opérations conjointes revendiquées et documentées, loin du silence diplomatique qui entourait naguère les échecs.
Sur le plan économique, la révision des codes miniers a permis de renégocier des termes que beaucoup jugeaient à juste titre déséquilibrés, et de faire remonter vers les budgets nationaux une part plus significative de la rente aurifère. La création d’instruments financiers propres à la Confédération, la volonté affichée de sortir des logiques monétaires exogènes, participent du même mouvement. Celui de reprendre la mesure de sa propre économie, plutôt que de la laisser fixée ailleurs.
Sur le plan institutionnel enfin, la lutte engagée contre la corruption, la relecture des contrats jugés léonins, la volonté de transparence dans la gestion des industries extractives, sont autant de ruptures avec des pratiques que des décennies de gouvernance civile n’avaient pas su, ou pas voulu, corriger.
La procédure n’est pas une fin en soi
On objectera, et l’objection est recevable, que ces transitions ajournent l’échéance démocratique et que la mesure de l’homme ne saurait s’affranchir totalement de celle du citoyen. C’est un débat légitime, que la presse doit continuer de poser sans complaisance. Mais il serait intellectuellement malhonnête d’en faire l’unique étalon, quand tant de démocraties formelles, ailleurs sur le continent et au-delà, organisent scrupuleusement des scrutins qui ne changent rien à l’insécurité, à la corruption ou à la misère de leurs peuples. La procédure n’est pas une fin en soi si elle ne produit rien que l’homme puisse mesurer dans son existence.
C’est là tout l’enseignement du relativisme protagoricien appliqué à la politique. Il n’y a pas de modèle de gouvernance qui soit bon en soi, hors de l’épreuve de ses effets. Les autorités de la Transition sahélienne n’ont pas la prétention d’avoir tout résolu ; les défis sécuritaires, économiques et sociaux restent immenses. Mais elles ont eu le courage de mesurer leur action à l’aune de ce que vivent réellement leurs peuples, plutôt qu’à celle des satisfecit extérieurs. C’est précisément là, contre les échecs répétés de tant de leurs prédécesseurs et de tant d’autres chefs d’État dans le monde, que réside leur réussite la plus singulière.
F. Togola
