Dans le Séno-Bankass et le bassin du Sourou, la reconstruction ne se joue pas uniquement dans les grands projets. Elle se construit aussi dans les champs, les ateliers, les marchés et les groupements de femmes. À Diallassagou, malgré les déplacements et les difficultés liées à l’insécurité, des productrices et transformatrices maintiennent des activités qui participent à l’économie locale, à l’autonomie des familles et à une forme de souveraineté économique malienne.
Le matin, à Diallassagou, la vie reprend avec ses gestes essentiels : préparer le repas, chercher de l’eau, travailler aux champs, surveiller les troupeaux ou rejoindre le marché. Derrière cette apparente banalité se trouve une réalité économique souvent moins visible : celle de communautés qui continuent à produire et à valoriser leurs ressources malgré les difficultés.
Dans cette économie de proximité, les femmes occupent une place centrale. Elles transforment le sésame, le fonio, l’arachide et le mil, produisent des céréales transformées, des jus et des condiments, pratiquent le maraîchage, décortiquent les céréales et assurent une partie du petit commerce.
Ces activités ne constituent donc pas de simples occupations destinées à compléter les revenus familiaux. Elles contribuent directement à l’alimentation des ménages, à la circulation des produits et au maintien d’une activité économique locale.
Le parcours de Fanta Yossi, présidente de la Cafo et du groupement Djiguisèmè, illustre cette capacité de résistance. Malgré les bouleversements provoqués par les déplacements, les femmes ont conservé des compétences acquises avant la crise, notamment dans le traitement et le conditionnement du sésame et du fonio.
De l’aide ponctuelle à une véritable économie locale
La question n’est toutefois pas seulement de produire. Encore faut-il pouvoir acheter la matière première, la transporter, la stocker, la transformer et vendre le produit fini. C’est précisément sur cette chaîne que se joue une partie de l’avenir économique du territoire.
Une femme expérimentée peut disposer d’un savoir-faire et d’une clientèle, mais rester limitée par l’absence de fonds de roulement, l’irrégularité de l’approvisionnement ou l’accès difficile aux marchés.
Cette réalité invite à dépasser une logique fondée uniquement sur la distribution ponctuelle d’équipements ou l’organisation de formations. Comme le résume Setou Cissé, du groupement Yeredon 1 : « Recevoir un équipement ne fait pas encore une entreprise. »
L’enjeu est donc de construire des activités capables de fonctionner dans la durée : approvisionnement, production, stockage, commercialisation, gestion et réinvestissement doivent être pensés ensemble.
Le potentiel du « produire et transformer au Mali »
Le territoire dispose déjà de nombreuses ressources : mil, fonio, sésame, arachide, gombo, hibiscus et produits forestiers non ligneux. Une partie de cette richesse quitte encore le territoire sous forme brute, limitant la valeur qui revient aux producteurs et aux communautés.
La transformation locale offre une piste concrète. Le mil et le fonio peuvent devenir farine, couscous ou produits prêts à consommer. Le sésame et l’arachide peuvent être transformés en pâte ou en huile. Les produits séchés peuvent être mieux conditionnés afin d’accéder à de nouveaux marchés.
Il ne s’agit pas nécessairement d’installer de grandes unités industrielles. Une transformation progressive, adaptée aux ressources disponibles et aux capacités des groupements, peut déjà créer davantage de valeur sur place.
Cette dynamique peut également générer des emplois indirects dans le transport, le stockage, l’emballage, la maintenance, la vente et la communication, notamment pour les jeunes.
Les femmes, piliers d’une souveraineté de proximité
À Diallassagou, les groupements remplissent une fonction économique mais aussi sociale. Épargner ensemble, gérer une caisse, répartir les responsabilités, produire et vendre collectivement permettent de renforcer les capacités d’organisation.
Dans un territoire marqué par les déplacements et la fragilisation des liens communautaires, cette capacité collective est loin d’être secondaire. Elle contribue à maintenir une société organisée et à préserver les savoir-faire.
La reconstruction économique rejoint ainsi la reconstruction du lien social.
Sécuriser pour produire, produire pour reconstruire
L’agriculture et l’élevage restent néanmoins dépendants d’une condition fondamentale : la possibilité d’accéder aux espaces de production. Souleymane Cissé, président de l’association du bassin du Sourou, rappelle à cet égard que les troupeaux ont besoin d’espaces sécurisés et suffisamment riches en ressources.
La question économique rejoint donc celle de la maîtrise du territoire. Sans conditions minimales de sécurité, il devient difficile de produire, de transporter ou de commercialiser durablement.
À l’inverse, chaque activité maintenue contribue à préserver la présence économique et sociale des populations.
Une autre idée de la souveraineté malienne
C’est peut-être ici que se dessine une conception plus concrète de la souveraineté. Celle-ci ne se limite pas aux frontières, aux institutions ou aux grandes décisions de l’État. Elle se mesure aussi à la capacité d’un territoire à produire, transformer, conserver une partie de la valeur créée et transmettre ses savoir-faire.
À Diallassagou, cette souveraineté du quotidien existe déjà. Elle se construit dans les champs, les ateliers, les marchés et les groupements féminins.
Le défi consiste désormais à mieux relier ces initiatives aux services techniques, aux collectivités, aux institutions financières, aux structures de formation et aux marchés.
Car la reconstruction du Mali ne se fera pas uniquement par de grands investissements. Elle prendra aussi forme dans ces économies locales capables de transformer une ressource du terroir en revenu, un savoir-faire en activité et une activité en espoir.
Dans le pays dogon, continuer à produire malgré les difficultés n’est donc pas seulement un acte économique. C’est une manière de tenir le territoire, de préserver les communautés et de préparer l’avenir du Mali.
Mikailou Cissé
