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Lettre à mon fils, étudiant loin des siens

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Sur le modèle humaniste de la lettre de Gargantua à Pantagruel, une lettre imaginaire d’un père sahélien à son fils étudiant, sur les langues, les sciences, la souveraineté du savoir et la conscience qui doit les accompagner.

Mon fils,

Feu ton grand-père, homme de peu de lettres mais de beaucoup de sagesse, disait que l’arbre qui ne connaît pas ses racines ne peut porter de fruits qu’un vent d’orage n’emporte au premier souffle. C’est dans cet esprit que je t’écris, non pour te commander, mais pour te confier ce que l’âge et l’étude m’ont appris, à l’heure où tu quittes le toit familial pour celui du savoir.

Tu es loin de nous à présent, occupé aux études que nous avons voulues pour toi. Sache d’abord ceci : le temps de la jeunesse ne se rachète pas. Ce que tu n’apprendras pas maintenant, avec la mémoire vive et le corps infatigable qui sont les tiens, tu ne l’apprendras jamais avec la même aisance. N’en gaspille donc aucune heure.

Des langues, et de la première d’entre elles : la tienne

J’entends que tu maîtrises le français, langue de tes études, et l’anglais, langue du monde qui s’ouvre à toi ; qu’à cela s’ajoutent, si tu le peux, l’arabe, portant les sciences et les lettres d’un immense héritage, et l’une des grandes langues internationales de l’heure (le mandarin ou le russe), puisque le monde ne tourne plus seulement autour d’un unique astre. Mais garde-toi d’une erreur que commettent trop des tiens : ne méprise jamais le bambara, le songhaï, le peul, le tamasheq, ou quelque autre langue de chez nous que tu portes en toi depuis l’enfance. Celui qui pense qu’on s’élève en oubliant sa langue première se trompe autant que l’arbre qui croirait grandir en reniant sa racine. Une langue n’est pas un vêtement qu’on quitte. C’est la demeure même de la pensée. Apprends à écrire dans la tienne autant que dans celle des autres, et tu comprendras ce qu’aucune traduction ne pourra jamais te donner.

Des sciences, et de leur juste mesure

Je veux que tu apprennes les mathématiques, non par vaine collection de théorèmes, mais parce qu’elles disciplinent l’esprit à la rigueur. Je veux que tu apprennes les sciences de la terre ( l’agronomie, l’hydrologie, la climatologie) car notre région se joue son avenir sur le sol qu’elle cultive et l’eau qu’elle sait ou non retenir. Nul savoir n’est aujourd’hui plus urgent pour nous que celui-là. Apprends aussi les outils de ce siècle : le numérique, les données, ce qu’on nomme l’intelligence artificielle. N’en aie pas peur, et ne t’en fais pas non plus une idole. Ce sont des instruments, et l’instrument vaut ce que vaut la main qui le tient.

N’oublie pas non plus l’histoire, la nôtre d’abord, celle des empires du Ghana, du Mali et du Songhaï, avant celle qu’on t’a enseignée comme si notre terre n’avait commencé d’exister qu’au jour où d’autres y ont posé le pied. Un peuple qui ignore d’où il vient se laisse raconter n’importe quelle histoire par celui qui parle le plus fort.

Du savoir, et de la souveraineté

Tu vis un temps où nos nations reprennent, non sans peine ni tumulte, la mesure de leur destin. Sache que cette souveraineté qu’on proclame sur les places ne vaudra rien si elle ne s’accompagne d’une souveraineté du savoir. On peut retirer une armée étrangère d’un territoire ; on ne libère pas un esprit qui reste dépendant, pour comprendre son propre pays, des seules catégories forgées ailleurs. Étudie donc pour comprendre le monde entier, mais étudie aussi pour te donner les moyens de le comprendre depuis ici, avec les questions qui sont les nôtres, et non seulement celles qu’on nous a apprises à poser.

Ne confonds jamais cette exigence avec le repli. Celui qui se ferme aux autres savoirs par orgueil de soi s’appauvrit autant que celui qui renie les siens par admiration des autres. La vraie force est de tenir les deux mains ouvertes.

De la conscience, sans laquelle rien de ce qui précède n’a de valeur

Enfin, mon fils, retiens ce qu’un sage écrivait déjà voici bientôt cinq siècles à son propre fils : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Tu peux amasser tous les diplômes du monde ; s’ils ne servent qu’à ton seul profit, à ta seule vanité, ou pire, à opprimer ceux dont tu es issu, ils ne vaudront pas l’ignorance honnête d’un homme de bien. Le savoir que je souhaite pour toi n’a de sens que mis au service des tiens (de ta famille, de ton pays, de ce continent qui a plus que jamais besoin de ses fils formés, mais fidèles).

Reviens-nous, quand l’heure sera venue, non chargé du seul mépris de ce que tu auras quitté, mais riche de ce que tu auras appris, et disposé à le faire fructifier ici même, où tes racines t’attendent.

Que Dieu te garde, et que la sagesse ne te quitte jamais.

Ton père.

Fousseni Togola 

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