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Le Bénin tend la main à l’AES : vers la fin de la crise entre Porto-Novo, Niamey et Ouagadougou ?

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Le 2 juin 2026, le président béninois Romuald Wadagni a effectué en un seul jour deux visites officielles à Niamey et à Ouagadougou. Un geste diplomatique d’une portée considérable, qui referme deux ans de tensions ouvertes entre le Bénin et les pays de l’Alliance des États du Sahel — frontière fermée, pipeline bloqué, accusations mutuelles de déstabilisation.

En un seul mardi, le président du Bénin a posé deux gestes diplomatiques que beaucoup jugeaient improbables il y a encore six mois : une visite officielle à Niamey, chez le général Abdourahamane Tiani, puis un déplacement à Ouagadougou, chez le capitaine Ibrahim Traoré. Deux capitales de l’Alliance des États du Sahel (AES), deux hommes arrivés au pouvoir par des coups d’État militaires — et avec lesquels le Bénin de Patrice Talon avait entretenu des relations pour le moins glaciales. Romuald Wadagni, successeur de Talon depuis le 24 mai, a visiblement décidé d’écrire une autre page.

Le contexte : deux ans de rupture ouverte

Pour mesurer la portée de ce double déplacement, il faut rappeler ce que furent les relations entre le Bénin et ses voisins sahéliens depuis le coup d’État qui renversa Mohamed Bazoum au Niger, le 28 juillet 2023. Porto-Novo fut l’un des pays qui appliqua le plus strictement les sanctions décidées par la CEDEAO — fermeture de la frontière, suspension des flux commerciaux. Niamey, en retour, maintint sa frontière fermée avec le Bénin bien après la levée des sanctions régionales, brandissant une accusation grave. « Le Bénin abrite des bases françaises destinées à entraîner des terroristes pour déstabiliser le Niger. », expliquait le Gouvernement de transition du Niger, en 2023-2024 — accusation réfutée par Paris et Porto-Novo. 

Cette accusation empoisonna durablement les relations bilatérales. Elle s’accompagna d’une crise économique et énergétique aux conséquences concrètes : le pipeline Niger-Bénin, infrastructure colossale de 2 000 kilomètres construite pour 6 milliards de dollars afin d’acheminer le pétrole brut d’Agadès jusqu’au terminal de Sèmè-Kpodji, fut pris en otage par la brouille diplomatique.

L’arme du pipeline : quand le pétrole devient otage

Le pipeline Niger-Bénin est l’une des infrastructures les plus stratégiques d’Afrique de l’Ouest. Mis en service en mars 2024, il avait permis le chargement du premier navire en mai 2024 — une étape historique pour le Niger, qui exportait ainsi pour la première fois son pétrole brut sur le marché international. Les projections tablaient sur 90 000 barils par jour, soit un potentiel de plusieurs milliards d’euros de recettes annuelles pour Niamey.

Mais dès le 6 juin 2024, le général Tiani ordonnait la fermeture totale des vannes. La raison officielle invoquée : l’arrestation par les autorités béninoises de cinq ressortissants nigériens pour « atteinte à la sécurité de l’État ». La raison de fond : une rupture diplomatique totale, dans laquelle le pipeline devenait l’instrument de pression d’un régime aux abois économiquement mais déterminé à ne pas céder sur le terrain symbolique.

Un pipeline bloqué, une frontière fermée, des accusations de complot. En un seul jour, Wadagni a tenté de refermer deux ans d’hostilité ouverte.

Niamey : la frontière comme premier chantier

C’est à Niamey que le signal le plus concret a été envoyé. Le communiqué conjoint Niger-Bénin du 2 juin 2026, signé à l’issue des entretiens entre Wadagni et Tiani, mentionne explicitement l’engagement des deux pays à lever « tous les obstacles au renforcement de la coopération », et cite nommément la « réouverture de la frontière Bénin-Niger ». Un comité d’experts a été mandaté pour recenser ces obstacles, avec un délai de quinze jours pour rendre son rapport aux deux chefs d’État.

C’est peu, et c’est beaucoup. La frontière Bénin-Niger est fermée depuis bientôt trois ans du côté nigérien. Sa réouverture débloquerait non seulement les flux commerciaux terrestres — le Bénin est l’un des corridors d’approvisionnement naturels du Niger enclavé — mais ouvrirait la voie à une reprise des exportations pétrolières via le pipeline, dont la valeur économique pour Niamey est considérable.

« Les deux Présidents ont réaffirmé leur commune volonté de dynamiser la coopération bilatérale, pour la hisser à la hauteur de leurs ambitions et des attentes légitimes de leurs peuples respectifs, qui aspirent à la paix, à la sécurité et au développement. », selon le Communiqué conjoint Niger-Bénin, Niamey, du 2 juin 2026. 

Ouagadougou : le port de Cotonou comme levier

À Ouagadougou, l’enjeu est d’une autre nature. Le Burkina Faso est un pays enclavé qui dépend très largement du port autonome de Cotonou pour son approvisionnement en biens importés. Le communiqué conjoint burkinabé-béninois l’énonce sans détour : les deux chefs d’État ont « apprécié le rôle stratégique du port autonome de Cotonou dans l’approvisionnement du Burkina Faso » et se sont engagés à renforcer la coopération en matière de transit, de transport et de logistique.

Pour le capitaine Traoré, qui a rompu avec la France et multiplié les ruptures diplomatiques depuis son arrivée au pouvoir en 2022, le maintien d’un corridor commercial fiable vers la mer est une nécessité économique vitale. Pour Wadagni, le rôle de Cotonou comme hub régional — menacé par les tensions avec l’AES sous Talon — est une priorité stratégique. Les deux intérêts convergent.

Ce que dit ce double geste de Wadagni

Au-delà des dossiers bilatéraux, la journée du 2 juin 2026 est un signal politique fort adressé à toute la sous-région. Wadagni, à peine élu, choisit de faire de la réconciliation avec l’AES l’un de ses premiers actes de politique étrangère. Ce faisant, il rompt avec la posture de Talon — qui avait maintenu le cap des sanctions CEDEAO et refusé toute normalisation tant que la frontière restait fermée — et envoie un message à Paris, Washington et Bruxelles : le Bénin peut dialoguer avec les régimes sahéliens sans pour autant renier ses alliances occidentales.

Pour les pays de l’AES, la visite de Wadagni est un succès diplomatique réel. Elle valide leur stratégie de résistance aux pressions de la CEDEAO et montre que même les États qui avaient appliqué les sanctions les plus strictement reviennent à la table. Le général Tiani a répondu à l’invitation de Wadagni : il se rendra officiellement au Bénin à une date à fixer par voie diplomatique. Le capitaine Traoré a fait de même pour Ouagadougou.

Les zones d’ombre qui subsistent

Pour autant, il serait prématuré de parler de réconciliation accomplie. Le communiqué de Niamey est prudent : il crée un comité d’experts, fixe un délai de quinze jours, mais ne prend aucun engagement ferme sur la réouverture effective de la frontière ni sur la reprise des exportations pétrolières. Les accusations nigériennes sur les « bases françaises » au Bénin n’ont jamais été officiellement retirées. Le pipeline reste à l’arrêt.

Du côté burkinabé, la Cinquième Commission mixte de coopération a été programmée « dans les meilleurs délais » — une formulation diplomatique qui peut signifier beaucoup ou rien. L’AES reste, structurellement, dans une posture de méfiance envers les États membres de la CEDEAO, dont le Bénin fait partie.

Mais dans une sous-région où les ruptures s’accumulent depuis 2020 — cinq coups d’État, deux alliances rivales, une fragmentation croissante des espaces économiques —, la journée du 2 juin 2026 marque quelque chose de rare : deux pays qui choisissent de parler, et d’écouter. C’est un début.

Oumarou Fomba 


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