Home A la Une Un homme, deux verdicts : la double vie judiciaire de Kamel Daoud

Un homme, deux verdicts : la double vie judiciaire de Kamel Daoud

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Relaxé à Paris dans une affaire de diffamation, mais toujours sous le coup d’une condamnation prononcée en Algérie, Kamel Daoud se retrouve au centre d’un double contentieux autour de son roman « Houris ». Deux décisions judiciaires, deux approches du droit et, en arrière-plan, une question plus profonde : qui peut raconter la mémoire de la décennie noire algérienne ?

Il existe, en ce mois de septembre, deux Kamel Daoud sur le plan judiciaire. L’un, absous mardi par le tribunal correctionnel de Paris, qui a jugé « non constituée » la diffamation que lui reprochait Saâda Arbane pour des propos tenus dans Le Figaro. L’autre, toujours visé par un mandat d’arrêt délivré par la justice algérienne, condamné le 22 avril à Oran à trois ans de prison ferme et cinq millions de dinars d’amende, sans avocat pour le représenter, sans même avoir pu comparaître. Entre les deux verdicts, un seul et même roman : Houris, prix Goncourt 2024, dont le sort judiciaire à géométrie variable dit peut-être plus long sur notre époque que n’importe quelle chronique littéraire.

Une femme, un dossier médical, un roman

Tout commence par une histoire de blessure. Houris raconte celle d’Aube, jeune femme rendue muette après qu’un islamiste lui a tranché la gorge le 31 décembre 1999, en pleine décennie noire algérienne. Cette guerre civile qui opposa, entre 1992 et 2002, l’armée aux groupes islamistes et fit environ 200 000 morts. Onze jours après la remise du Goncourt, une jeune Algérienne, Saâda Arbane, elle-même rescapée d’un massacre de cette période, affirme reconnaître dans le roman des éléments intimes de son propre parcours. Selon elle, ces informations lui auraient été dérobées par la psychiatre qui l’a suivie plusieurs années : Aïcha Dehdouh, l’épouse de Kamel Daoud. L’écrivain a toujours réfuté toute utilisation de l’histoire personnelle de la jeune femme, affirmant dans une tribune au Point que « en dehors de la blessure apparente, il n’y a rien de commun » entre le vécu de Mme Arbane et le personnage d’Aube.

C’est sur cette base que deux procédures parallèles se sont engagées, l’une en Algérie, l’autre en France. La première a débouché, en avril, sur une condamnation retentissante. Le tribunal d’Oran a jugé Daoud coupable d’avoir violé l’article 46 de l’ordonnance d’application de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, ce texte de 2005 qui punit l’exploitation des « blessures de la tragédie nationale » lorsqu’elle porterait atteinte aux institutions de l’État ou à l’image de l’Algérie. Une première historique. Selon l’écrivain lui-même, jamais cette loi n’avait encore été appliquée à une œuvre de fiction. « Dix ans de guerre, près de 200 000 morts, des milliers de terroristes amnistiés… et un seul coupable : un écrivain », avait-il ironisé sur X.

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Dix ans de guerre, près de 200 000 morts, des milliers de terroristes amnistiés… et un seul coupable : un écrivain

À Paris, une autre lecture du même différend

Le volet français du dossier, tranché mardi, portait sur un terrain plus étroit. Une déclaration de Kamel Daoud au Figaroen 2025, où il évoquait la possibilité d’une plainte d’« Alger » contre lui en France. Pour le tribunal parisien, cette formule ne permettait pas d’identifier Saâda Arbane comme cible, faute de preuve qu’elle ait pu être reconnue par des tiers à travers ces mots. Un raisonnement strictement juridique, fondé sur les critères classiques du droit de la diffamation, qui a conduit à la relaxe de l’écrivain et à la condamnation de la plaignante à verser des dommages symboliques. Ses avocats, Colomba Grossi et William Bourdon, ont aussitôt contesté cette lecture, estimant que Mme Arbane restait « parfaitement identifiable » à travers la métonymie du mot « Alger », et dénonçant une « attaque préméditée » contre leur cliente, présentée selon eux comme « un agent d’un régime honni ».

Deux tribunaux, deux droits, deux définitions de ce qui constitue une atteinte à autrui. Quand la justice algérienne punit l’évocation littéraire d’un traumatisme collectif au nom de la paix civile, la justice française, elle, protège la liberté de l’écrivain tant qu’aucune identification nominative n’est prouvée. Entre les deux, le contentieux le plus intime, celui qui oppose Saâda Arbane à Kamel Daoud sur la question de savoir si son histoire personnelle a bien nourri, sans son consentement, les pages d’un roman primé, n’a, lui, toujours pas trouvé son tribunal. Les procédures pour atteinte à la vie privée engagées des deux côtés de la Méditerranée n’ont, à ce jour, pas encore été jugées.

Reste une question que ni Paris ni Oran ne semblent en mesure de trancher seuls : à qui appartient, au juste, le récit d’une guerre civile : à l’écrivain qui la transforme en littérature, à l’État qui prétend en apaiser le souvenir par la loi, ou à la femme qui l’a vécue dans sa chair et qui, entre deux verdicts, cherche encore la sienne.

Oumarou Fomba 

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