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IA militaire : comment les drones autonomes transforment les guerres du XXIe siècle

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Le chapitre « IA, conflits et paix » du Global Peace Index 2026 dresse un tableau saisissant : les frappes de drones ont été multipliées par 115 en sept ans, le temps entre détection d’une cible et tir est passé d’une journée à cinq secondes, et 37 000 Palestiniens ont été identifiés comme cibles par un algorithme en vingt secondes de revue humaine par frappe. Pendant ce temps, l’Afrique est largement absente des 118 États qui ne participent à aucune instance de gouvernance de l’IA militaire.

Le chiffre donne le vertige et mérite d’être lu attentivement : entre 2018 et 2025, les frappes de drones ont augmenté de 11 500 %. Pas de 11 500 unités supplémentaires — de 11 500 pour cent. On est passé de 364 événements recensés en 2018 à plus de 42 000 en 2025. Pas moins de 565 groupes armés différents — États et acteurs non étatiques confondus — ont conduit au moins une attaque par drone sur cette période. Le nombre d’États ayant enregistré au moins une frappe de drone a plus que doublé.

C’est l’une des conclusions les plus frappantes du chapitre consacré à l’intelligence artificielle dans la guerre, publié dans la 20e édition du Global Peace Index (GPI) de l’Institut for Economics & Peace (IEP). Ce chapitre constitue la première analyse systématique et comparative de l’intégration de l’IA dans les conflits armés actuels — Ukraine, Gaza, Iran — et de ses implications pour la gouvernance mondiale.

Ukraine : le laboratoire mondial de la guerre autonome

C’est en Ukraine que la révolution des drones autonomes est la plus avancée. D’ici fin 2025, l’agence ukrainienne de défense avait livré 2,4 millions de drones FPV (first-person view) en un an, avec une capacité de production nationale atteignant jusqu’à cinq millions d’unités annuelles via plus de 500 fabricants domestiques. La guerre en Ukraine représente à elle seule 57 % de toutes les frappes de drones mondiales en 2025.

Les systèmes ukrainiens ne sont plus de simples projectiles télécommandés. Plusieurs d’entre eux utilisent désormais la vision artificielle et l’IA embarquée dans la phase terminale d’une frappe. Le drone Saker Scout peut identifier 64 catégories d’équipements militaires russes et conduire des frappes autonomes après avoir perdu sa liaison GPS ou radio. Du côté russe, le V2U — loitering munition dont la technologie a été confirmée par les services ukrainiens en juin 2025 — utilise une puce Nvidia Jetson Orin pour sélectionner ses cibles de manière entièrement autonome, sans opérateur une fois en vol.

« En mai 2025, sept unités V2U ont rompu leur mission planifiée, formé de manière autonome un pattern d’attente, puis coordonné des frappes sur une colonne de véhicules et de civils. », rapporte le Global Peace Index 2026, IEP. 

Le temps entre la détection d’une cible et le tir est passé d’environ une journée avec les missiles de croisière des années 1990, à moins d’une minute avec le système GIS Arta ukrainien, à cinq secondes avec le V2U russe. Cette compression du « kill chain » à vitesse machine est l’une des transformations les plus profondes de la guerre moderne — et l’une des moins régulées.

Gaza : quand un algorithme désigne 37 000 personnes à la mort

Si l’Ukraine montre la prolifération des drones, Gaza illustre quelque chose de plus inquiétant : l’entrée de l’IA dans le cœur cognitif du ciblage militaire. Le rapport du GPI 2026 analyse en détail deux systèmes révélés par des enquêtes journalistiques et confirmés par des sources militaires.

Le premier, Habsora — « l’Évangile » —, a été présenté par un porte-parole des Forces de défense israéliennes comme un système produisant automatiquement des cibles à grande vitesse. Selon l’ancien chef d’état-major des FDI, une fois activé, le système générait 100 nouvelles cibles par jour, contre une cinquantaine par an auparavant. Le second, Lavender, a identifié jusqu’à 37 000 Palestiniens comme militants présumés. Le taux d’erreur interne était connu : 10 %. La revue humaine était réduite à environ vingt secondes par cible — le temps de confirmer que la cible était de sexe masculin. Un système complémentaire, baptisé « Where’s Daddy ? », permettait de frapper les cibles lorsqu’elles rentraient chez elles le soir.

Pour les frappes sur les cibles identifiées comme militants juniors, les commandants autorisaient jusqu’à quinze à vingt morts civils par frappe. Une enquête conjointe publiée en août 2025, basée sur une base de données militaire israélienne révélée, estimait 8 900 combattants Hamas et Jihad islamique tués — sur environ 53 000 morts palestiniens recensés à la même période par les autorités sanitaires de Gaza.

L’infrastructure pour la guerre par IA est déjà sur le terrain. L’infrastructure pour la paix par IA reste fragmentée, sous-financée et non coordonnée.

Iran 2026 : la guerre à vitesse machine

La troisième démonstration opérationnelle de l’IA militaire est la plus récente. L’Opération Epic Fury, conduite en février 2026 par les États-Unis et Israël contre les infrastructures nucléaires, de commandement et de missiles iraniens, a montré ce que signifie la guerre multi-domaine à vitesse machine. Selon les déclarations américaines et israéliennes : 200 avions israéliens ont frappé environ 500 cibles, pendant que les forces américaines conduisaient 900 frappes — le tout dans les douze premières heures. L’Iran a répondu simultanément dans neuf pays avec plusieurs centaines de missiles et de drones.

La coordination de cette simultanéité — ciblage, synchronisation inter-armées, gestion des contre-mesures — à cette échelle et à cette vitesse n’est pas réalisable sans systèmes de planification et d’allocation des cibles assistés par IA. C’est précisément ce que les systèmes comme le Maven Smart System du Pentagone — dont le contrat est passé de 480 millions de dollars à 1,3 milliard en douze mois — sont conçus pour faire.

118 États absents de toute gouvernance IA — et l’Afrique ?

Face à cette révolution militaire, la réponse internationale est dramatiquement insuffisante. Le GPI 2026 recense sept grandes initiatives internationales de gouvernance de l’IA. Sur les 193 États membres de l’ONU, 118 ne participent à aucune d’entre elles. La carte de la gouvernance IA mondiale est presque l’inverse de la carte de la conflictualité : les pays qui souffrent le plus des guerres — Sahel, Corne de l’Afrique, Afrique centrale — sont les plus absents des instances qui décident des règles de l’IA militaire.

Le Sommet de Bletchley en 2023, celui de Séoul en 2024, la résolution de l’ONU sur les armes létales autonomes de novembre 2025 : ce sont des amorces de cadre, mais toutes non contraignantes. Et significativement, lors du Sommet de Paris en février 2025, les États-Unis et le Royaume-Uni ont refusé de signer la déclaration finale — première fracture majeure entre les signataires originels de Bletchley. L’IA militaire s’accélère. La gouvernance, elle, recule.

L’IA pour la paix : une promesse en attente de financement

Le GPI 2026 documente également l’autre face de l’IA — ses usages pour la paix. L’IA est utilisée pour la médiation, la documentation des crimes de guerre, l’accès linguistique aux informations humanitaires et l’alerte précoce des conflits. Des outils comme ceux du Yale Humanitarian Research Lab ont permis de localiser 19 500 enfants ukrainiens déportés dans 210 établissements russes et biélorusses grâce à l’imagerie satellitaire.

Mais le contraste de financement est abyssal. Les programmes documentés d’IA pour la paix fonctionnent à trois à quatre ordres de grandeur en dessous des investissements en IA militaire. Pour faire simple : pour chaque million de dollars investi dans l’IA pour la paix, des milliers de millions sont investis dans l’IA pour la guerre. Pour l’Afrique — continent qui concentre certains des conflits les plus meurtriers mais qui est quasi absent de la compétition technologique mondiale —, cette asymétrie n’est pas seulement injuste. Elle est potentiellement existentielle.

Oumarou Fomba 


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