Après les frappes d’AFRICOM au Nigeria, Washington tente de prouver son efficacité sécuritaire pendant que le Mali et certains pays africains traversent une crise majeure. Analyse d’une rivalité d’influence entre États-Unis, France et Russie au Sahel.
Deux frappes en deux jours. Les 16 et 17 mai 2026, l’AFRICOM — le commandement militaire américain pour l’Afrique — a annoncé en grande pompe avoir éliminé Abou Bilal al-Minuki, présenté comme « le terroriste le plus actif au monde» et directeur des opérations internationales de l’État islamique, lors d’opérations menées dans le nord-est du Nigeria en coordination avec les forces armées nigérianes. Le général Dagvin Anderson, patron de l’AFRICOM, n’a pas caché sa satisfaction : « Soyez-en assurés, nos deux nations poursuivront et neutraliseront sans relâche les menaces terroristes. »
Le message est clair. Peut-être trop.
Un théâtre d’opérations, une vitrine commerciale
Car derrière la rhétorique antiterroriste, il faut lire ce que ces opérations signifient réellement sur l’échiquier géopolitique africain. Washington frappe au Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique, puissance économique régionale, membre influent de la CEDEAO — et le fait savoir. Deux communiqués officiels en quarante-huit heures : l’Amérique ne mène pas seulement une opération antiterroriste, elle organise une démonstration de force à destination de l’ensemble du continent.
Le timing n’est pas fortuit. Pendant que les drones et les forces spéciales américaines s’activent dans le nord-est du Nigeria, à quelques milliers de kilomètres de là, au Mali, l’Africa Corps — le bras armé de Moscou en Afrique, successeur du groupe Wagner — vit l’un des moments difficiles de son engagement sahélien. Le 25 avril 2026, une offensive coordonnée du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) et du Front de libération de l’Azawad (FLA) a frappé simultanément Bamako, Kati, Mopti, Sévaré, Gao et Kidal. Le ministre de la Défense malien, le Général Sadio Camara, a été tué dans l’attentat kamikaze qui a soufflé sa résidence à l’aube. Et depuis Kidal, les efforts restent concentrés autour de Kidal, symbole de la reconquête du Nord malien en 2023.
La “faillite russe” comme argument de vente américain
Ce parallèle n’est pas un simple hasard calendaire. Il constitue le fond de commerce de la stratégie américaine de reconquête africaine.
Car l’Africa Corps, présenté par les autorités maliennes de la transition ainsi que par le peuple malien comme une panacée à la crise sécuritaire malienne après le retrait unilatérale de la force française Barkhane en 2022, semble montré ses limites, voire échoué, selon des observateurs de la scène politique et sécuritaire malienne. Mais les faits sont là, implacables.
Les morts attribuables aux groupes islamistes militants au Mali augmentent, rappelle le Centre d’études stratégiques de l’Afrique. Le groupe Wagner, que l’Africa Corps a remplacé depuis juin 2025, « n’est pas parvenu à neutraliser l’insurrection » — et « cet échec a eu une influence néfaste sur l’armée malienne », soulignait dès décembre 2025 le rapport The Sentry. C’est ce tableau que Washington agite devant les gouvernements africains afin de mieux huilé sa stratégie d’influence sur ce continent en proie à des crises sécuritaires persistantes.
L’art de vendre ce qu’on a déjà raté ailleurs
Mais l’Amérique a-t-elle le droit de se présenter en alternative crédible ? La question mérite d’être posée avec la même sévérité.
L’AFRICOM a été créé en 2007 avec des ambitions similaires — partenariats sécuritaires, formation, renseignement partagé. Deux décennies plus tard, les résultats sont nuancés. En Somalie, malgré des années d’opérations et des centaines de frappes de drones contre Al-Shabaab, l’organisation contrôle encore de larges pans du territoire. Au Sahel, les États-Unis ont formé pendant des années des officiers malgré tout la crise sécuritaire demeure. L’opération au Nigeria, aussi spectaculaire soit-elle, ne résout pas le problème structurel : sans gouvernance locale solide, sans réconciliation politique, aucune frappe — américaine, française ou russe — ne saurait combler le vide que les terroristes s’empressent de remplir.
L’élimination d’Abou Bilal al-Minuki est une victoire tactique réelle. Mais l’État islamique, comme Al-Qaïda, a montré depuis vingt ans une capacité redoutable à régénérer ses cadres dirigeants. Chaque chef éliminé laisse un vide que ses successeurs s’emploient aussitôt à occuper.
Le Nigeria, pivot d’une reconquête d’influence
Ce que cherche véritablement Washington au Nigeria, c’est un point d’appui solide dans un Ouest africain en pleine recomposition. Avec Lagos comme capitale économique continentale, Abuja comme partenaire diplomatique fiable et une armée nigériane en demande de coopération face à Boko Haram et à l’État islamique en Afrique de l’Ouest, le Nigeria représente exactement le partenaire dont l’AFRICOM a besoin pour incarner un modèle alternatif aux partenariats existant sur le continent.
La communication autour des frappes des 16 et 17 mai — avec ses accents triomphants, ses références explicites à la « valeur exceptionnelle du partenariat américano-nigérian » — est à ce titre parfaitement calibrée. Elle ne s’adresse pas seulement à Abuja. Elle s’adresse à Accra, à Dakar, à Cotonou, à tous ceux qui observent la situation sécuritaire en Afrique de l’ouest et se demandent s’il existe une alternative à ces crises sécuritaires.
La réponse de Washington : nous sommes là, nous sommes efficaces, et regardez ce qui arrive quand vous choisissez des partenaires différents de nous. En un mot, Washington ou le chaos.
L’Afrique entre deux miroirs brisés
Le problème est que ni l’un ni l’autre miroir n’est intact. En Afrique de l’ouest, tous les partenaires qui arrivent vendent la sécurité aux pays confrontés à l’insécurité , comme l’avait fait la France des années avant au Mali, sans que les résultats attendus ne soient toujours au rendez-vous. Les États-Unis vendent aujourd’hui leur savoir-faire en capitalisant sur ces échecs — sans pour autant garantir davantage que leurs prédécesseurs n’ont pu l’offrir en deux décennies de présence intermittente sur le continent.
Ce qui manque dans cette compétition d’influence à coups de frappes et de communiqués triomphaux, c’est précisément ce que ni Washington ni Moscou ni la France ne semblent disposés à offrir : un engagement patient dans la durée, aux côtés de sociétés civiles africaines, de gouvernements élus et d’armées professionnelles — et non en substitut de ces dernières.
Tant que la sécurité africaine sera traitée comme un marché à conquérir, elle restera un problème à perpétuer.
Foula D. Massé
Foula D. Massé est analyste politique. Il est auteur de l’essai Pour une paix rationnelle : de la théorie critique de la société à la réforme du pouvoir en Afrique, publié en 2025, chez les Editions du Net.
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