Home A la Une On marie nos filles, on éduque nos fils : le double standard éducatif au Mali

On marie nos filles, on éduque nos fils : le double standard éducatif au Mali

0 comments 441 views 9 minutes read

Au Mali, les inégalités entre hommes et femmes se construisent dès l’enfance. Répartition des tâches, autorité, obéissance et expression de soi façonnent les futurs rapports conjugaux.

Au Mali, l’inégalité conjugale ne commence pas le jour du mariage. Elle commence bien avant, dans la cour familiale, dans la répartition des tâches domestiques, dans les mots qu’on dit aux filles et ceux qu’on dit aux garçons, dans ce qu’on leur apprend à attendre de la vie. Quand deux enfants élevés selon des logiques opposées se retrouvent un jour face à l’autel, ils n’apportent pas seulement leurs personnalités dans le foyer. Ils apportent des années de programmation silencieuse. Et cette programmation-là, aucune cérémonie ne l’efface.

Deux enfances dans la même maison

Observez une concession malienne un matin de semaine, à six heures. Les filles sont debout. Elles balaient, elles puisent de l’eau, elles préparent le petit déjeuner, elles réveillent et préparent les plus jeunes. Leurs frères, eux, dorment encore. Ou s’ils sont éveillés, ils n’ont rien de particulier à faire. Rien qui leur soit explicitement assigné, en tout cas. Ils attendront que le petit-déjeuner soit prêt.

Cette scène, reproduite dans des millions de foyers maliens chaque matin, n’est pas anodine. Elle est le premier cours d’une formation qui durera toute l’enfance. Les filles y apprennent leur rôle : le service, l’anticipation des besoins des autres, l’effacement de soi. Les garçons y apprennent le leur : être servis, attendre, recevoir. Ni les uns ni les autres n’ont demandé à suivre ce cours. On les y a inscrits dès la naissance, sans leur consentement et souvent sans la conscience de ceux qui l’enseignent.

Car c’est là l’aspect le plus troublant de ce double standard éducatif. Il est, pour l’essentiel, invisible à ceux qui le reproduisent. Les mères qui lèvent leurs filles à l’aube pour les initier aux tâches domestiques ne se pensent pas comme des agents d’oppression. Elles transmettent ce qu’elles ont reçu, ce qui leur a permis de survivre, ce qui leur semble être le meilleur équipement possible pour la vie que leurs filles auront. Les pères qui laissent leurs fils dormir ne pensent pas qu’ils forment des hommes incapables de réciprocité conjugale. Ils reproduisent un modèle de masculinité qu’on leur a présenté comme naturel.

Ce que les chiffres disent de cette enfance inégale

Les données disponibles sur l’éducation au Mali dessinent le contour précis de cette inégalité dès l’enfance.

Selon le rapport 2023 de l’UNICEF sur l’éducation en Afrique de l’Ouest, le taux de scolarisation des filles au Mali reste inférieur de près de 12 points à celui des garçons au niveau du secondaire. Mais au-delà de la scolarisation formelle, c’est la charge de travail domestique qui constitue le premier obstacle à l’égalité des chances. L’Enquête démographique et de santé du Mali (EDSM-VI, 2018) indique que les filles maliennes consacrent en moyenne deux à trois fois plus de temps que les garçons aux tâches non rémunérées au sein du foyer, du temps soustrait à l’étude, au jeu, au développement personnel.

Selon les données de la Banque mondiale sur le capital humain au Mali, un enfant malien né aujourd’hui atteindra, à l’âge adulte, 352 % seulement de sa productivité potentielle, en raison des déficits combinés d’éducation et de santé. Pour les filles, ce chiffre est structurellement inférieur, en raison précisément de ces inégalités d’investissement éducatif dès l’enfance.

L’Organisation internationale du Travail (OIT) estime que les femmes maliennes consacrent en moyenne 4,5 heures par jour à des travaux domestiques non rémunérés, contre moins d’une heure pour les hommes. Cette asymétrie ne commence pas à l’âge adulte. Elle est le produit direct d’une enfance où l’on a appris aux unes à travailler et aux autres à être servis.

La grammaire secrète de l’autorité

L’inégalité éducative ne se joue pas seulement dans la répartition des tâches. Elle se joue dans le langage, dans le ton, dans ce qu’on autorise et ce qu’on réprime chez chacun.

Un garçon qui exprime une opinion lors d’une réunion familiale est écouté, parfois applaudi. Une fille qui fait de même est rappelée à l’ordre, trop directe, trop bavarde, manquant de modestie. Un garçon qui refuse une demande qu’il juge injuste apprend à négocier, à argumenter, à défendre sa position. Une fille qui refuse apprend qu’elle est désobéissante, ingrate, difficile à marier.

Ces petites corrections quotidiennes, administrées sans malveillance consciente, construisent sur des années des personnalités profondemement différentes. L’une apprend que sa voix compte, que ses besoins méritent d’être exprimés, que le monde attend ses désirs. L’autre apprend que sa voix dérange, que ses besoins passent après ceux des autres, que le monde attend sa soumission.

Quand ces deux personnes se marient, elles ne se retrouvent pas face à face en égaux qui apprennent à se connaître. Elles reproduisent, dans l’espace conjugal, la hiérarchie qu’on leur a enseignée dans l’espace familial. L’homme commande parce qu’on lui a appris qu’il le devait. La femme obéit parce qu’on lui a appris qu’elle le devait. Et tous deux s’étonnent, des années plus tard, de ne pas se comprendre.

Ce que le mariage révèle de l’enfance

Les observateurs des dynamiques conjugales maliennes (travailleurs sociaux, conseillers conjugaux, magistrats de la famille) décrivent avec une régularité troublante les mêmes configurations dans les foyers en crise.

Le mari qui n’a jamais appris à tenir compte des besoins d’une autre personne, parce que toute son enfance a été organisée autour des siens. La femme qui n’a jamais appris à exprimer un désaccord, parce que toute son enfance l’a formée à l’acquiescement. L’homme qui interprète toute demande d’égalité comme une remise en cause de son autorité, parce qu’on lui a dit depuis l’enfance que son autorité était naturelle et légitime. La femme qui n’ose pas dire qu’elle souffre, parce qu’on lui a dit depuis l’enfance que souffrir en silence est une vertu.

Ces configurations ne sont pas des défauts de caractère. Ce sont des apprentissages. Et comme tous les apprentissages profonds, ils résistent au temps, à la volonté, aux bonnes résolutions. On ne désapprend pas en un jour ce qu’on a mis vingt ans à apprendre.

Le coût économique du double standard

Cette inégalité éducative n’est pas seulement une question de justice sociale. Elle a un coût économique réel et mesurable, que les économistes du développement documentent avec une précision croissante.

Chaque année supplémentaire de scolarisation d’une fille augmente ses revenus futurs de 10 à 20 % en moyenne, selon des experts. Un retour sur investissement supérieur à presque n’importe quel autre type d’investissement dans le développement. À l’inverse, soustraire une fille à l’éducation pour la préparer au mariage représente non seulement une perte pour elle, mais une perte nette pour l’économie nationale.

Le Forum économique mondial, dans son rapport 2023 sur l’égalité des genres, place le Mali parmi les pays où l’écart entre hommes et femmes en matière de participation économique et d’accès aux opportunités est le plus prononcé en Afrique de l’Ouest. Un écart qui prend racine, précisément, dans ces inégalités éducatives de l’enfance.

La Banque africaine de développement (BAD) estime que l’égalisation des niveaux d’éducation entre filles et garçons au Mali pourrait contribuer à augmenter le PIB du pays de plusieurs points de pourcentage sur une génération. Former les filles n’est pas une dépense sociale. C’est l’un des investissements les plus rentables qu’un pays puisse faire.

Ce que les filles apprennent, ce qu’elles auraient pu apprendre

Il y a quelque chose de particulièrement douloureux dans le gâchis que représente ce double standard éducatif. Pas seulement parce qu’il prive les filles de leurs chances. Mais parce qu’il prive aussi les garçons d’apprentissages essentiels.

Un garçon qu’on n’a jamais obligé à tenir compte des besoins d’une autre personne devient un homme qui ne sait pas le faire. Un garçon qu’on n’a jamais forcé à participer aux tâches domestiques devient un homme qui vit dans son propre foyer comme un hôte permanent,  présent mais non impliqué, là mais non participant. Un garçon à qui on n’a jamais appris à exprimer ses émotions autrement que par la colère ou le silence devient un mari avec qui la communication conjugale est un terrain miné.

Ce que l’on prive les garçons d’apprendre dans l’enfance, ce sont les compétences relationnelles fondamentales que tout foyer requiert : l’empathie, la réciprocité, le soin de l’autre, la gestion des conflits par la parole plutôt que par l’autorité.

Vers une autre éducation

Changer ce paradigme ne se décrète pas. Cela suppose un travail long, patient, multigénérationnel. Mais il existe des leviers concrets.

Le premier est scolaire. Intégrer dans les programmes maliens, dès l’école primaire, des modules d’éducation à l’égalité, à la vie familiale, à la gestion des tâches partagées. L’UNESCO, dans son programme pour l’éducation des filles en Afrique de l’Ouest, a démontré que ces interventions précoces produisent des effets mesurables sur les attitudes des enfants vis-à-vis des rôles de genre, des effets qui persistent à l’âge adulte.

Le second est communautaire. Engager les leaders religieux et traditionnels, dont l’autorité morale est déterminante dans les familles maliennes, dans une réflexion sur ce que l’islam et les traditions préislamiques disent réellement de l’égalité dans la famille. Le Coran, relu sans les filtres patriarcaux qui l’ont souvent déformé, contient des dispositions remarquablement égalitaires sur les droits et devoirs réciproques des époux.

Le troisième est médiatique. Produire et diffuser, à la radio, à la télévision, sur les réseaux sociaux en langues nationales, des représentations de la masculinité qui incluent le soin, la participation domestique, l’expression émotionnelle. Des modèles que les garçons puissent voir et vouloir imiter, sans que cela soit perçu comme une menace pour leur virilité.

Le Mali ne changera pas ses foyers sans changer ses enfances. Et il ne changera pas ses enfances sans changer le regard qu’il porte sur ce qu’il est en train d’enseigner, souvent sans le savoir, toujours avec les meilleures intentions, à ses filles et à ses garçons.

Le mariage récolte ce que l’enfance a semé. Il est temps de planter autre chose.

Chiencoro Diarra 

Donnez-nous votre avis

FR|EN FR|EN