Home A la Une [Chronique] Au Mali, le mariage comme ascenseur social : et quand il tombe en panne ?

[Chronique] Au Mali, le mariage comme ascenseur social : et quand il tombe en panne ?

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Des femmes ont misé leur avenir sur un mari prometteur. Quand la promesse ne tient pas, c’est toute une vie qui s’effondre.

Il existe, à Bamako comme ailleurs au Mali, une équation silencieuse que beaucoup de familles font sans jamais la formuler à voix haute : marier sa fille à un homme qui a des moyens, ou qui promet d’en avoir, revient à lui offrir un avenir. Pas seulement un mari. Un statut, une sécurité matérielle, parfois même une revanche sociale sur des origines modestes. Le mariage, dans cette logique, cesse d’être seulement une union sentimentale pour devenir ce que les sociologues appellent un ascenseur social. Un mécanisme censé faire grimper, en un seul geste, toute une trajectoire de vie.

Le problème, avec les ascenseurs, c’est qu’ils tombent parfois en panne. Et quand celui-là s’arrête, ce n’est pas un simple désagrément. C’est souvent une chute libre.

Un pari existentiel plus qu’un choix de vie

Pour comprendre l’ampleur de ce qui se joue, il faut sortir un instant du romantisme occidental du mariage d’amour et regarder les chiffres. À Bamako, la Commune V a enregistré, en 2025, 1 315 divorces pour seulement 712 mariages célébrés. Un rapport presque inversé, qui suffirait à lui seul à interroger la solidité du contrat matrimonial dans la capitale malienne. Autre donnée frappante : environ trois divorces sur quatre sont aujourd’hui demandés par les femmes elles-mêmes. Signe d’un refus croissant de subir des unions déséquilibrées dès le départ. Mais ce sursaut de dignité a un prix. Et ce prix, ce sont souvent elles qui le paient le plus cher après la rupture.

Car le droit malien, en matière de divorce et de succession, reste structurellement défavorable aux femmes. Beaucoup d’entre elles arrivent au mariage sans diplôme monnayable, sans épargne propre, parfois sans avoir jamais eu de compte en banque à leur nom. Leur unique investissement, c’était lui. Son ambition, son réseau, sa capacité supposée à réussir. Quand ce pari échoue, il n’y a pas de parachute. Pas de pension automatique, pas de partage équitable des biens, pas de retour possible vers une carrière interrompue depuis dix ou quinze ans.

La double peine des femmes cheffes de ménage

Les données disponibles sur les femmes cheffes de ménage au Mali sont, à cet égard, éloquentes. Les veuves et les femmes divorcées ou séparées représentent une part disproportionnée des ménages les plus pauvres du pays. Ce n’est pas un hasard statistique, c’est la conséquence directe d’un système où le mariage a longtemps fait office de seule protection sociale disponible pour une grande partie des femmes, en l’absence d’accès égal à l’éducation, à l’emploi salarié ou au crédit.

Ce n’est donc pas tant l’échec individuel d’un couple qui devrait interpeller. Mais l’échec collectif d’une société à offrir aux femmes d’autres voies vers l’autonomie que celle, hasardeuse, de choisir le « bon » mari. Un choix qui repose souvent, il faut le dire sans détour, sur des critères de surface, dont généralement l’apparence de réussite, le prestige perçu, la pression familiale à ne pas « rater » l’occasion, plutôt que sur une évaluation sereine de la compatibilité et de la solidité réelle du projet commun.

Changer d’ascenseur, pas seulement de mari

On pourrait se contenter de déplorer la fragilité croissante du mariage malien, comme le font régulièrement les tribunes moralisatrices sur « la crise des valeurs familiales ». Mais cette lecture manque l’essentiel. La vraie question n’est pas de savoir comment sauver le mariage comme institution. Elle est de savoir pourquoi il continue de porter, seul, un poids qu’aucune autre structure sociale ne vient partager.

Tant que l’éducation des filles, l’accès des femmes au marché du travail formel et l’égalité successorale resteront des chantiers secondaires, le mariage continuera d’être perçu comme le seul ascenseur disponible pour une partie de la jeunesse féminine malienne. Et cet ascenseur continuera de tomber en panne, avec les mêmes conséquences dévastatrices, tant qu’aucun escalier de secours ne sera construit à côté.

Oumarou Fomba 

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