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Comment Njeddo Dewal aide à comprendre les défis contemporains du Sahel

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Republié depuis 1985 dans la collection « Pocket », le récit qu’Amadou Hampâté Bâ a recueilli de la bouche des griots peuls du Mâssina n’a rien d’une curiosité folklorique. Njeddo Dewal, mère de la calamité, premier volet des Contes initiatiques peuls, raconte l’irruption du malheur dans un pays d’abondance, et la longue guerre qu’il faut mener pour l’en chasser. Quarante ans après sa publication en français, et près d’un siècle après sa collecte, ce conte parle à un Sahel qui affronte, lui aussi, sa part de calamité.

Hampâté Bâ ouvre son récit par la description d’un Éden peul, le pays de Heli et Yoyo, « pays septénaire » traversé de sept fleuves et de sept montagnes, où le miel était si abondant qu’il ne se vendait pas, où la foudre elle-même épargnait les arbres et les toits de chaume. C’est un monde d’harmonie primordiale, hérité de la cosmogonie peule que le conteur déroule en préambule : Guéno l’Éternel, créateur de Neddo l’Homme primordial, gardien et gérant de l’univers visible et invisible. « En ce pays, tout mal était inconnu. », lit-on dans Njeddo Dewal, mère de la calamité.

Cette utopie n’est pas gratuite. Elle installe la mesure de la chute à venir. Car de la lignée du « Vieil Homme », incarnation du Bien, et de sa sœur la « Petite Vieille chenue », incarnation du Mal, naît la généalogie mythique dont Njeddo Dewal est l’héritière (sorcière absolue, mère de la Misère, du Mauvais sort, de l’Animosité et du Détestable).

La calamité qui assèche un pays

Ce que Njeddo Dewal inflige à Heli et Yoyo n’est pas un mal abstrait. C’est une catastrophe précisément décrite, que tout lecteur sahélien reconnaît immédiatement. La sorcière retient les pluies bienfaitrices, tarit les cours d’eau au point qu’un voyageur assoiffé n’y trouve plus une gorgée à boire, empêche les troupeaux de se reproduire, surchauffe la terre « au point de briller les talons ». Sept années durant, le pays entier vit sous cette chape. « Durant ces sept années, le pays continuera de subir le grand malheur dont l’a frappé Njeddo Dewal en retenant les pluies bienfaitrices. », écrit Hampâté Bâ.

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Durant ces sept années, le pays continuera de subir le grand malheur dont l’a frappé Njeddo Dewal en retenant les pluies bienfaitrices.

La sécheresse comme arme, le tarissement comme siège, la durée (sept ans) comme mesure de l’épreuve collective. Le conte peul du XIXe ou du XXe siècle décrit, presque terme à terme, ce que les paysans et les pasteurs du Sahel ont vécu lors des grandes sécheresses de 1973 et de 1984, et ce qu’ils revivent aujourd’hui sous une forme conjuguée (dérèglement climatique, avancée du désert), et cette autre calamité plus récente qui, elle aussi, assèche les routes, ferme les marchés et empêche les troupeaux de circuler : la violence terroriste.

Bâ-Wâm’ndé, ou la dignité qui prépare la victoire

Le conte ne s’arrête pas au constat du malheur. Il organise sa réparation. Bâ-Wâm’ndé, « l’homme de bien », entreprend la quête qui doit engendrer l’enfant providentiel, Bâgoumâwel, seul destiné à vaincre la grande calamiteuse. Mais avant d’affronter la sorcière, le héros doit d’abord affronter sa propre humanité. Sur le marché, cherchant un infirme à qui faire l’aumône rituelle, il croise un homme lourdement handicapé qui s’étonne de ne pas être raillé. La réponse de Bâ-Wâm’ndé est un des sommets moraux du texte. Amadou Hampâté Bâ rapporte : « Celui qui rit de l’apparence d’une chose rit indirectement de celui qui l’a façonnée. »

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Celui qui rit de l’apparence d’une chose rit indirectement de celui qui l’a façonnée.

C’est un détail que la lecture rapide néglige, et qui pourtant porte tout l’édifice symbolique. La victoire sur la calamité collective se prépare par le respect de la dignité de chacun, y compris, surtout, les plus vulnérables. Hampâté Bâ, ethnologue autant que conteur, ne sépare jamais l’éthique individuelle de la survie du corps social. C’est là, précisément, ce que le Sahel contemporain redécouvre à ses dépens. Aucune sécurité collective ne se construit sans cohésion sociale, sans un contrat moral qui inclut chaque composante de la communauté.

Une lecture pour le Sahel d’aujourd’hui

Trois strates de sens, au moins, rendent ce conte étonnamment contemporain.

La première est climatique et écologique. Dans une région où les mêmes causes, pluies erratiques, pâturages détruits, points d’eau disputés, produisent aujourd’hui les mêmes effets qu’au temps mythique de Heli et Yoyo, le récit rappelle que la sécheresse n’a jamais été un simple accident météorologique dans l’imaginaire sahélien, mais une épreuve de sens, dont la sortie exige un sursaut collectif autant que technique.

La seconde est politique. Le geste de Bâ-Wâm’ndé et de Bâgoumâwel est celle d’une souveraineté à reconquérir sur une force occulte qui a confisqué les sources de vie du pays. La sorcière cache le fétiche qui fonde ses pouvoirs au cœur d’un lac inaccessible, hors de portée du commun des mortels. On lira sans grand effort, dans cette allégorie, la figure d’un mal enkysté dans les profondeurs du corps social, qu’aucune intervention extérieure ne saurait déloger à la place des enfants du pays eux-mêmes. C’est bien un fils de la terre, né d’elle et pour elle, qui doit affronter Njeddo Dewal. Nul étranger ne pouvait porter ce combat à sa place. L’actualité des Autorités de la Transition et de la Confédération des États du Sahel, engagées dans une reconquête de souveraineté assumée comme un combat de longue haleine, trouve dans ce vieux récit peul une résonance qui dépasse la coïncidence.

La troisième est mémorielle. Hampâté Bâ a consacré sa vie à sauver de l’oubli cette parole recueillie « crâne par crâne », de Bouytôring à Hellêrè, transmise sept semaines durant avant d’atteindre, un siècle plus tard, l’imprimé. Sa formule la plus célèbre, sur le vieillard qui meurt comme une bibliothèque qui brûle, trouve dans ce texte sa meilleure illustration. Njeddo Dewal n’est pas seulement une calamité climatique ou politique. Elle est aussi ce qui menace la transmission elle-même, la parole initiatique, la mémoire des peuples. Redonner à ce conte toute sa place dans les bibliothèques sahéliennes, c’est déjà un acte de résistance à l’oubli que la sorcière incarne.

Une grammaire pour penser l’épreuve, et pour en sortir

Njeddo Dewal, mère de la calamité n’est pas un conte pour enfants au sens restreint où on l’entend trop souvent en Occident. C’est une littérature de combat, où le mal a un nom, une généalogie, une géographie et une durée, sept années, ni plus ni moins, et où le bien ne triomphe jamais par miracle mais par la conjonction de la piété, de la ruse, de la solidarité avec les exclus et d’une abnégation qui traverse les générations. En cela, le texte d’Hampâté Bâ n’a pas vieilli. Il continue de proposer au Sahel, confronté à ses propres sécheresses et à ses propres sorcières, une grammaire pour penser l’épreuve, et pour en sortir.

F. Togola

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