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Réseaux sociaux, IA et fake news
A la UneLes démystificateurs du Sahel

Tribune. Réseaux sociaux, IA et manipulation : repenser la vérité à l’ère de la désinformation

by Fousseni TOGOLA 4 juin 2026
written by Fousseni TOGOLA 9 minutes read

À l’ère des algorithmes omniprésents et de l’intelligence artificielle générative, la bataille pour la vérité ne se joue plus seulement dans les rédactions ou les universités. Elle se déroule désormais au cœur des plateformes numériques, où l’information circule à une vitesse inédite et où le doute lui-même devient un enjeu de pouvoir.
Il y a une scène dans La République de Platon que nos ingénieurs en intelligence artificielle auraient dû relire avant de déployer leurs algorithmes. Des prisonniers enchaînés au fond d’une caverne prennent des ombres pour la réalité. Ils ne savent pas qu’ils ne savent pas. Cette ignorance-là, confortable, autosuffisante, résistante à la lumière, est précisément celle que cultivent à grande échelle nos espaces informationnels contemporains. La caverne a changé de matériau : elle est désormais faite d’écrans, alimentée par des flux de données, et ses ombres s’appellent trending topics, statistiques officielles ou vidéos virales. Le prisonnier qui oserait s’en échapper court le risque, comme autrefois, d’être ridiculisé ou ignoré.

Ce constat n’est pas rhétorique. Il pose une question philosophique et politique d’une urgence concrète : dans un espace public saturé d’informations non vérifiées, souvent fabriquées à des fins d’influence, est-il encore possible de distinguer le vrai du faux ? Et si oui, à quelles conditions ?

De la mésinformation à la désinformation : une distinction qui engage tout

La confusion terminologique est elle-même une forme de désarmement intellectuel. Il convient donc de commencer par là. La mésinformation désigne la circulation d’informations erronées sans intention délibérée de tromper — l’erreur sincère, le partage hâtif, la rumeur crue de bonne foi. La désinformation, elle, implique une volonté : c’est la diffusion intentionnelle de contenus faux ou trompeurs pour orienter l’opinion, déstabiliser une institution, remporter une élection ou alimenter une guerre narrative. Entre les deux, la malinformation exploite des faits réels mais les détourne de leur contexte pour nuire.

Cette taxonomie n’est pas un luxe académique. Elle détermine les réponses : on ne lutte pas de la même manière contre une erreur commise par ignorance et contre une opération d’influence conduite par des acteurs disposant de moyens industriels. Les plateformes numériques, dans leur indifférence algorithmique, amplifient indistinctement les deux — et c’est précisément là que réside leur responsabilité politique.

L’héritage de Bacon ou le piège de l’évidence

Pour comprendre pourquoi nos sociétés sont si vulnérables à ces phénomènes, il faut remonter à une conviction philosophique très ancienne que Karl Popper a identifiée sous le nom de doctrine de la vérité manifeste. Cette doctrine, portée notamment par Francis Bacon et René Descartes, repose sur une idée séduisante : la vérité est accessible à tout esprit attentif et méthodique ; il suffit d’observer avec rigueur pour la découvrir. La nature est un Grand Livre ouvert, et l’homme possède les facultés pour le lire.

Cette conception optimiste a produit la science moderne. Mais elle porte aussi en elle un dangereux angle mort. Si la vérité est manifeste, alors l’erreur ne peut venir que de la paresse, du préjugé ou de la manipulation. Cette logique conduit à sous-estimer la complexité des mécanismes cognitifs qui nous font croire ce qui nous arrange — ce que Bacon lui-même appelait les idoles : préjugés tribaux, illusions personnelles, séductions du langage, dogmes de l’autorité. Dans l’écosystème numérique, ces idoles ont trouvé leurs algorithmes.

La méthode inductive baconienne — accumuler des observations pour en tirer des lois générales — montre ici toutes ses limites. Répéter une fausse information suffisamment souvent finit par lui conférer une apparence de vérité. Le biais de confirmation transforme chaque exposé partisan en preuve supplémentaire d’une conviction préexistante. Et lorsque chaque détenteur de smartphone devient producteur d’information, la frontière entre fait et opinion devient non pas floue mais activement brouillée.

Le principe de falsifiabilité comme boussole épistémologique

Face à cette impasse, la philosophie des sciences propose une ressource que l’on mobilise encore trop peu dans le débat public : le principe de falsifiabilité de Karl Popper. Une proposition est scientifiquement valide non pas parce qu’on peut l’accumuler de confirmations, mais parce qu’on peut la soumettre à des tests susceptibles de la réfuter. Une affirmation qui ne peut, en principe, être contredite par aucune observation ne relève pas de la connaissance : elle relève du dogme.

Ce principe, élaboré dans le champ de la philosophie des sciences, offre une transposition féconde au domaine informationnel — ce que l’on pourrait appeler une falsifiabilité informationnelle. Il s’agit d’exiger de toute information prétendant à la vérité qu’elle se soumette à la critique : quelles sources ? Quelles preuves contraires ont été envisagées ? Quelles institutions indépendantes ont vérifié ? Une information qui se dérobe systématiquement à la vérification, qui se protège derrière l’accusation de complot dès qu’on la conteste, ressemble structurellement à une pseudo-théorie scientifique : elle a la forme du savoir sans en accepter les contraintes.

Cette approche ne prétend pas résoudre mécaniquement le problème de la désinformation. Popper lui-même savait que la connaissance n’est jamais définitivement établie : elle progresse par l’élimination successive des erreurs, non par l’accumulation de certitudes. Mais elle fournit une culture du doute critique qui manque cruellement au débat public numérique, lequel tend au contraire à récompenser la certitude affichée, l’affect mobilisé, le chiffre sorti de son contexte.

La caverne des données : une désinformation venue d’en haut

Il serait naïf de réduire la désinformation à ses formes populaires — rumeurs de réseaux sociaux, théories complotistes de bas étage. Myret Zaki l’a montré avec précision dans son analyse de la désinformation économique : les chiffres officiels, les statistiques institutionnelles, les rapports d’experts peuvent tout aussi bien constituer des ombres projetées sur un mur numérique. Des données vraies mais sélectionnées, des indicateurs précis mais déconnectés de réalités locales complexes, des vérités partielles présentées comme des totalités — voilà une forme de désinformation sophistiquée qui échappe aux outils du fact-checking ordinaire.

Le Rapport sur les risques mondiaux du Forum économique mondial classait en 2024 la désinformation en tête des risques globaux à court terme. Ce diagnostic est partagé par les Nations Unies, qui ont souligné dans leur rapport de 2022 l’ampleur des manipulations informationnelles dans les contextes de conflit armé. L’Afrique de l’Ouest, traversée par des guerres narratives intenses depuis plusieurs années, en offre un terrain d’observation particulièrement éloquent : les vidéomans maliens, ces producteurs de contenus viraux souvent sans vérification, illustrent comment la chaîne de production de l’information peut se fragmenter jusqu’à devenir incontrôlable.

Le fact-checking : nécessaire mais insuffisant

Le développement des dispositifs de vérification de l’information — fact-checking, vérification collaborative — constitue une réponse indispensable. Mais elle se heurte à des limites structurelles que ses praticiens sont les premiers à reconnaître. La viralité d’une fausse information dépasse presque toujours la portée de sa correction. Les biais cognitifs font que les démentis, même étayés, consolident parfois les croyances erronées plutôt qu’ils ne les ébranlent — ce que les chercheurs appellent l’effet de tir par derrière. Et le fact-checking lui-même peut être instrumentalisé, comme le rappellent les travaux récents sur son utilisation dans les stratégies d’influence en Afrique francophone.

À ces limites s’ajoute une question plus fondamentale : que vérifie-t-on, et selon quels critères de vérité ? Dans un contexte où la confiance envers les institutions s’érode, la crédibilité du vérificateur est elle-même un enjeu. La légitimité épistémique — c’est-à-dire le droit socialement reconnu à dire ce qui est vrai — est devenue un terrain de lutte politique.

Repenser l’espace public : pour une épistémologie démocratique

La démocratie repose sur une hypothèse que l’on formule rarement mais qui conditionne tout : que les citoyens peuvent former des jugements raisonnés à partir d’informations fiables. Lorsque cet espace commun de vérifiabilité s’effondre, ce n’est pas seulement l’information qui est en crise — c’est le contrat démocratique lui-même.

Kant définissait les Lumières comme la sortie de l’homme hors de sa minorité intellectuelle dont il est lui-même responsable. L’ère numérique a produit une minorité d’un nouveau genre : non pas l’ignorance faute de moyens, mais la désinformation malgré l’abondance. Une minorité entretenue, parfois, par des acteurs qui ont tout intérêt à ce que les citoyens ne distinguent plus le vrai du faux — parce que le brouillage de la vérité est une technique de pouvoir.

Répondre à ce défi exige plusieurs engagements simultanés. D’abord, une éducation à l’information qui ne se contente pas d’enseigner des outils de vérification, mais qui cultive une posture épistémologique : le doute méthodique, l’habitude de la réfutation, la conscience des biais. Ensuite, une régulation des plateformes numériques qui ne soit pas simplement réactive — supprimer les contenus après diffusion — mais qui repense les architectures algorithmiques qui amplifient les contenus les plus polémiques au détriment des plus fiables. Enfin, une défense active de l’indépendance des médias, condition sine qua non d’un espace informationnel qui puisse encore prétendre au service de la vérité.

Mill écrivait que la liberté de la presse n’a de sens que si elle est assortie de la possibilité réelle de la contradiction. Aujourd’hui, ce n’est pas la contradiction qui manque — elle est partout. C’est la capacité à distinguer entre une contradiction fondée sur des arguments et des preuves, et une contradiction fondée sur l’intérêt ou la manipulation.

La vérité n’est pas une donnée, c’est une pratique

La vérité manifeste n’existe pas. Elle ne s’impose pas d’elle-même à l’esprit attentif, comme le croyaient Descartes ou Spinoza. Elle est le produit d’un effort collectif, permanent, critique, institutionnellement soutenu. Elle exige des chercheurs, des journalistes, des citoyens, des institutions — et des plateformes — qui acceptent d’être contredits.

Popper avait raison sur ce point essentiel : ce n’est pas la certitude qui fait avancer la connaissance, c’est la volonté de se soumettre à la réfutation. Dans un espace public numérique qui récompense l’assurance et punit le doute, il est urgent de renverser cette économie de l’attention. Non pas pour retrouver une vérité absolue que nul n’a jamais possédée, mais pour reconstruire les conditions d’un débat où les faits comptent encore davantage que les émotions — et où la démocratie peut, dans cet espace, demeurer possible.

F. Togola 

4 juin 2026 0 comments
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Aliments contaminés
ActuSanté

Aliments contaminés : l’Afrique paie le tribut le plus lourd d’une crise mondiale silencieuse

by Sahel Tribune 4 juin 2026
written by Sahel Tribune 6 minutes read

Un rapport de l’OMS publié le 4 juin 2026 chiffre pour la première fois avec précision l’ampleur des maladies d’origine alimentaire : 866 millions de cas et 1,5 million de morts chaque année dans le monde. L’Afrique et l’Asie du Sud-Est concentrent à elles seules près des trois quarts des malades et 60 % des décès. Un signal d’alarme qui appelle des politiques de sécurité alimentaire urgentes sur le continent.

Chaque repas est une loterie. C’est, ramené à l’essentiel, ce que dit le rapport de l’Organisation mondiale de la santé publié ce 4 juin 2026, à trois jours de la Journée mondiale de la sécurité sanitaire des aliments. Les chiffres sont vertigineux : dans le monde, les aliments contaminés ou insalubres provoquent chaque année environ 866 millions de maladies et 1,5 million de décès. Des chiffres longtemps sous-estimés, faute de données nationales suffisantes — et que cette nouvelle analyse, la plus exhaustive jamais réalisée, permet enfin de quantifier avec précision.

L’OMS a passé au crible 42 dangers d’origine alimentaire — bactéries, virus, parasites, métaux lourds, substances chimiques — dans 194 pays, sur la période 2000-2021. Le verdict est sans appel : si le fardeau total des maladies d’origine alimentaire a diminué depuis 2000, d’importantes inégalités régionales persistent. Et l’Afrique figure parmi les régions les plus exposées.

L’Afrique en première ligne : une crise d’équité

Pour le continent africain, ce rapport n’est pas une surprise — c’est une confirmation documentée d’une réalité vécue au quotidien par des millions de familles. L’OMS est explicite : l’Afrique et l’Asie du Sud-Est représentent à elles seules près des trois quarts des maladies d’origine alimentaire et 60 % des décès mondiaux liés à la consommation d’aliments insalubres. Une surreprésentation écrasante, qui reflète des inégalités structurelles profondes dans l’accès à l’eau potable, à l’assainissement, aux systèmes de conservation des aliments et aux soins de santé.

Ce n’est pas une question de pratiques culturelles ou d’insuffisances individuelles. C’est une question de systèmes : des chaînes alimentaires insuffisamment contrôlées, des marchés où la chaîne du froid est absente, des réglementations alimentaires peu appliquées, une surveillance épidémiologique fragmentée. Les populations les plus touchées sont les moins équipées pour se défendre contre une menace qu’elles ne voient pas — les bactéries invisibles dans la viande avariée, les métaux lourds dans le poisson, les parasites dans l’eau de boisson. « La sécurité alimentaire n’est pas une question abstraite : elle concerne chaque repas, chaque famille, chaque jour. Pour la première fois, les pays disposent de leurs propres données pour identifier les zones les plus touchées. », a déclaré Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, Directeur général de l’OMS. 

Les enfants africains : les premières victimes

Le rapport réserve ses données les plus alarmantes aux enfants de moins de cinq ans. Ce groupe d’âge, qui ne représente que 9 % de la population mondiale, supporte près d’un tiers de l’ensemble des maladies d’origine alimentaire. Les jeunes enfants courent trois fois plus de risques de tomber malades à cause d’aliments contaminés que les adultes. Et pour eux, la diarrhée — l’une des manifestations les plus fréquentes — peut être mortelle.

Mais le danger ne s’arrête pas à la survie immédiate. L’exposition au méthylmercure et au plomb présents dans certains aliments peut nuire durablement au développement cérébral de l’enfant, entraînant des troubles neurologiques et des déficiences intellectuelles permanentes. Des générations entières d’enfants africains peuvent être affectées dans leurs capacités cognitives par ce qu’ils mangent — non pas parce qu’ils mangent mal, mais parce que les aliments disponibles ne sont pas suffisamment contrôlés.

Les métaux lourds : la menace invisible qui tue le plus

Si les risques biologiques — bactéries, virus, parasites — causent la grande majorité des maladies (860 millions de cas), c’est paradoxalement l’exposition aux substances chimiques qui est responsable de la majorité des décès. En 2021, les risques chimiques ont été à l’origine de 73 % des décès liés aux aliments contaminés. L’arsenic inorganique concentre 42 % de ces décès, le plomb 31 % — principalement parce que ces expositions augmentent le risque de maladies cardiovasculaires et de cancers à long terme.

Ces métaux lourds pénètrent dans la chaîne alimentaire par des voies souvent liées à l’activité industrielle et minière : contamination des sols et des nappes phréatiques, rejets industriels dans les cours d’eau, pratiques agricoles non contrôlées. Dans des zones d’exploitation minière artisanale — nombreuses en Afrique de l’Ouest et centrale — la contamination au plomb et au mercure constitue une menace directe pour les populations riveraines. Une fois introduits dans la chaîne alimentaire, ces contaminants sont souvent impossibles à éliminer.

Le coût économique : 647 milliards de dollars de productivité perdue

Le rapport de l’OMS ne se limite pas aux conséquences sanitaires. Il chiffre également le coût économique de cette crise silencieuse : en 2021, les maladies d’origine alimentaire ont entraîné une perte de productivité estimée entre 310 et 647 milliards de dollars par an selon la méthode de calcul retenue — le chiffre le plus élevé tenant compte des différences de coût de la vie entre pays. Pour des économies africaines déjà fragilisées par les crises sécuritaires, climatiques et financières, ce fardeau invisible représente un frein structurel au développement. « Ce rapport est un signal d’alarme, mais aussi une feuille de route. Les maladies d’origine alimentaire persistent et sont aggravées par le changement climatique, qui accroît les risques de contamination, et par la résistance aux antimicrobiens, qui rend les infections plus difficiles à traiter. Chaque retard a des conséquences mortelles. », a expliqué Yuki Minato, responsable technique OMS pour la sécurité sanitaire des aliments, The Lancet Global Health,.

Ce que les gouvernements africains doivent faire

Le rapport de l’OMS ne se contente pas de mesurer — il prescrit. Pour les pays africains, les recommandations se déclinent à trois niveaux. En amont, prévenir la contamination à la source : meilleures pratiques agricoles, contrôles industriels plus stricts, réglementation environnementale renforcée autour des sites miniers et industriels. En milieu de chaîne, améliorer l’accès à l’eau potable et à l’assainissement, généraliser les bonnes pratiques de conservation et de transformation des aliments — pasteurisation, chaîne du froid, hygiène des marchés. En aval, renforcer la surveillance épidémiologique et l’accès aux soins pour les populations les plus vulnérables.

L’OMS appelle à une approche dite « Une seule santé » — intégrant la santé humaine, animale, végétale et environnementale — pour faire face à des menaces dont la complexité dépasse les cloisonnements sectoriels habituels. Santé, agriculture, environnement, commerce : les ministères doivent travailler ensemble, s’appuyer sur les nouvelles données nationales disponibles pour cibler leurs interventions, et investir dans la surveillance comme dans la prévention.

Le thème de la Journée mondiale de la sécurité sanitaire des aliments, le 7 juin 2026, résume l’enjeu avec une économie de mots qui dit tout : « Du fardeau aux solutions : des aliments sûrs pour tous. » Pour l’Afrique, qui supporte une part disproportionnée de ce fardeau, le chemin des solutions passe par des investissements politiques et financiers que les données de l’OMS rendent désormais impossibles à ignorer.

A.D

4 juin 2026 0 comments
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Macky Sall et Macron
ActuPolitique

Macron–Macky Sall : l’entrevue qui brouille les lignes

by Sahel Tribune 3 juin 2026
written by Sahel Tribune 3 minutes read

L’ancien président sénégalais fait campagne pour la tête de l’ONU avec la bienveillance de Paris — mais sans le soutien de Dakar. Une rencontre à l’Élysée qui pose autant de questions qu’elle n’apporte de réponses.

C’est une image soigneusement mise en scène, et c’est précisément là que réside le problème. Le 3 juin, Macky Sall a diffusé sur ses réseaux sociaux une photographie le montrant serrant la main d’Emmanuel Macron dans le grand escalier de l’Élysée, la veille — un cliché que l’Élysée, lui, a préféré taire. Cette asymétrie de communication en dit long sur la nature réelle de cette rencontre.

L’ancien chef de l’État sénégalais brigue le poste de secrétaire général des Nations unies, en lice pour succéder à Antonio Guterres le 1er janvier 2027. Pour asseoir sa candidature sur la scène internationale, il sollicite les capitales qui comptent. Paris, puissance permanente au Conseil de sécurité, en est une. Jusqu’ici, rien d’anormal. « Nous n’avons pas été impliqués depuis le début, même pas par l’intéressé. », avait fait savoir Bassirou Diomaye Faye en mai 2026. 

Une campagne sans mandat national

Ce qui interroge davantage, c’est le vide institutionnel que révèle cet activisme diplomatique. Le président Bassirou Diomaye Faye l’a dit sans détour début mai : son gouvernement a choisi « une posture neutre » et n’a « pas été impliqué depuis le début ». Autrement dit, Macky Sall mène une campagne internationale pour représenter — potentiellement — l’ensemble des États membres de l’ONU, sans même avoir obtenu l’aval de son propre pays.

Cette situation est pour le moins singulière. Quel poids réel peut avoir un candidat dont le pays d’origine décline de le soutenir officiellement ? La bienveillance française, aussi réelle soit-elle, ne saurait combler ce déficit de légitimité nationale.

L’Élysée n’a confirmé ni la réunion ni un éventuel soutien à la candidature. C’est Macky Sall lui-même qui a donné une dimension publique à l’entretien, transformant une rencontre discrète en argument de campagne.

Paris joue la discrétion, macky joue l’affichage

L’Élysée n’a formulé aucun commentaire. Pas de communiqué, pas de déclaration, pas même une confirmation officielle de la réunion. Ce silence choisi contraste avec l’enthousiasme médiatique de Macky Sall, qui a pris soin de diffuser la photo en français et en anglais, signalant clairement à quel public international il s’adressait.

Dans son entourage, l’élan est immédiat. Néné Tall, cadre de l’Alliance pour la République, n’a pas hésité à commenter : « Pendant ce temps, les grands hommes discutent de l’avenir du monde. » La formule, aussi maladroite que révélatrice, trahit une stratégie de valorisation par l’image plus que par le fond — un affichage de légitimité qui se substitue au débat programmatique.

Car sur le fond, que sait-on réellement de la vision onusienne de Macky Sall, au-delà de la formule — « rationaliser, simplifier, optimiser » — présentée devant l’Assemblée générale en avril ? Des principes qui sonnent plus comme un slogan de consultant que comme un projet politique pour une organisation de 193 membres.

Le pari risqué d’une image trop parisienne

Dans le contexte actuel du continent africain, où le sentiment anti-français reste vif dans plusieurs pays et où la France cherche elle-même à redéfinir sa posture en Afrique, afficher la bienveillance de l’Élysée comme un atout pourrait se révéler une stratégie à double tranchant. Si elle peut séduire certaines chancelleries occidentales, elle risque d’alimenter la méfiance de nombreux États du Sud global — bloc de voix crucial dans toute élection à l’ONU.

Macky Sall devra arbitrer entre deux logiques contradictoires : celle qui consiste à capitaliser sur des réseaux franco-africains bien entretenus, et celle qui exige de se présenter comme un candidat du monde entier, au-delà des alignements historiques. Pour l’heure, l’image de l’escalier de l’Élysée penche clairement du premier côté.

A.D

3 juin 2026 0 comments
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motocyclettes de cylindrée de 125 cm³
A la UneSécurité

Le Mali suspend pour un an l’importation et la vente de motos de 125 cm³ et plus

by Sahel Tribune 3 juin 2026
written by Sahel Tribune 2 minutes read

Un arrêté interministériel signé le 3 juin 2026 interdit sur l’ensemble du territoire national l’importation, le transit, la commercialisation et la distribution des motocyclettes de cylindrée égale ou supérieure à 125 cm³, ainsi que de leurs accessoires. La mesure, d’une durée d’un an renouvelable, s’accompagne d’obligations déclaratives pour les commerçants concernés.

Le gouvernement malien a pris une mesure de grande portée dans le secteur de la moto. L’arrêté interministériel n°2026-1313/MEF-MDAC-MJDH-MTI-MIC-SG, signé conjointement par les ministres chargés de l’Économie et des Finances, de la Défense et des Anciens combattants, de la Justice et des Droits de l’homme, des Transports et des Infrastructures, ainsi que de l’Industrie et du Commerce, suspend avec effet immédiat toute importation, tout transit, toute commercialisation, toute vente et toute distribution à titre gratuit des motocyclettes de cylindrée de 125 cm³ et plus sur l’ensemble du territoire national.

La mesure porte également sur les accessoires de ces engins, définis par l’arrêté comme l’ensemble des composants entrant dans leur fabrication et leur montage. Sa durée est fixée à un an, avec possibilité de renouvellement.

Obligations déclaratives dans un délai de 90 jours

L’arrêté prévoit un régime transitoire pour les stocks existants. Les commerçants qui disposent de motocyclettes de 125 cm³ et plus — ou de commandes en cours — à la date d’entrée en vigueur du texte disposent de quatre-vingt-dix jours pour les déclarer auprès de la Direction générale du Commerce, de la Consommation et de la Concurrence, ou de l’une de ses directions régionales. Les modalités de gestion de ces stocks et commandes seront précisées par une décision du ministre chargé du Commerce, après consultation des ministres chargés des Finances, des Forces armées et de la Sécurité.

Pour garantir l’application de ces obligations, les agents habilités du ministère du Commerce sont autorisés à effectuer des contrôles dans tout lieu suspecté de détenir ou de stocker des motocyclettes non déclarées relevant du champ d’application de l’arrêté. Les manquements aux dispositions du texte sont passibles de sanctions conformément à la réglementation en vigueur.

Exception prévue par le texte

L’arrêté exclut expressément de son champ d’application les acquisitions de motocyclettes de 125 cm³ et plus effectuées au profit des Forces armées et de sécurité, qui ne sont donc soumises ni à l’interdiction d’importation ni aux obligations déclaratives.

Le texte implique cinq départements ministériels, reflet du caractère interministériel d’une mesure qui touche à la fois aux enjeux économiques, commerciaux, sécuritaires et logistiques. L’arrêté ne précise pas les motifs ayant conduit à cette décision, qui intervient dans un contexte sécuritaire tendu au Mali, où les autorités de transition ont engagé ces dernières années une série de réformes touchant à de nombreux secteurs d’activité.

La rédaction

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Rencontre de Bamako
ActuSeko ni Donko

Rencontres de Bamako – Biennale africaine de la photographie : refabuler les récits pour une identité nouvelle

by Ibrahim Kalifa Djitteye 3 juin 2026
written by Ibrahim Kalifa Djitteye 4 minutes read

La Maison Africaine de la Photographie a accueilli, le mardi 2 juin 2026, une rencontre d’échange avec les photographes et artistes visuels autour du thème « Refabulations ». En présence du Dr Salia Malé, représentant le ministre Mamou Daffé, les discussions ont permis de poser les bases d’une biennale qui veut donner à l’Afrique la possibilité de se raconter à travers son propre imaginaire.

Les Rencontres de Bamako – Biennale africaine de la photographie se dérouleront du 26 novembre 2026 au 26 janvier 2027 dans plusieurs lieux culturels de Bamako, dont le Musée national, la Maison Africaine de la Photographie et le Palais de la Culture Amadou Hampâté Bâ. Créées en 1994, elles sont devenues le principal rendez‑vous international consacré à la photographie africaine contemporaine, attirant chaque édition des artistes et des penseurs venus du monde entier.

Le thème de cette 15ᵉ édition est porté par la commissaire générale Armelle Dakouo, qui s’est inspirée des réflexions de l’écrivain nigérian Chinua Achebe. Cette orientation traduit une volonté de revisiter les récits africains en les libérant des cadres imposés, afin de donner aux artistes la possibilité de créer de nouvelles narrations enracinées dans l’imaginaire du continent.

Une réflexion sur l’imaginaire africain

Le panel était composé du Dr Salia Malé, de Sonia Guillotin Keïta et d’Abdou Ouologuem, sous la modération d’Elhadj Amadou Diop. Chacun a apporté une vision particulière de ce que signifie refabuler. Les échanges ont montré que ce concept n’est pas seulement théorique, mais qu’il peut devenir une pratique artistique et culturelle, capable de transformer la manière dont l’Afrique est perçue et racontée.

Abdou Ouologuem a expliqué que la refabulation consiste à penser l’Afrique à travers son propre imaginaire. Pour lui, il est essentiel de rompre avec les récits imposés de l’extérieur, qui enferment le continent dans des clichés. Refabuler, c’est inventer de nouvelles histoires, se réapproprier la narration et affirmer une identité culturelle autonome, libérée des carcans hérités de la colonisation et des représentations figées.

Selon le Dr Salia Malé, la refabulation est le fait que les autres t’ont mis dans une situation que tu as fini par accepter, une manière de montrer comment des récits imposés peuvent enfermer une personne ou une communauté dans une réalité subie. Il a ajouté que la refabulation commence aussi lorsque tu refuses des stéréotypes, car ce refus marque le point de départ d’une réinvention des récits et ouvre la voie à une identité culturelle plus libre et affirmée.

La fabulation comme outil créatif puissant

Sonia Guillotin Keïta a rappelé que la fabulation est une faculté humaine universelle. Elle permet de construire de nouveaux récits et de faire émerger des peuples nouveaux. Elle a insisté sur l’importance de cette démarche créative pour inventer des formes narratives libératrices. Refabuler, selon elle, c’est transformer les imaginaires collectifs et ouvrir des horizons culturels inédits, capables de réenchanter le monde et de donner une nouvelle place à l’Afrique.

Les Rencontres de Bamako se positionnent ainsi comme un espace de réflexion et de création. En plaçant la refabulation au cœur de cette 15ᵉ édition, elles invitent les artistes à dépasser les cadres traditionnels et à explorer de nouvelles voies. Bamako devient un laboratoire d’idées, où l’art n’est pas seulement esthétique, mais aussi un outil de transformation sociale et culturelle, capable de toucher les imaginaires et de changer les perceptions.

La photographie comme langage universel africain

La photographie, au centre de cette biennale, est un langage universel. Elle permet de déconstruire les clichés, de proposer des visions inédites et de donner une voix aux invisibles. Les artistes présents ont rappelé que l’appareil photo peut devenir un instrument de résistance et de réinvention identitaire. À travers l’image, il est possible de refabuler le monde et de montrer une Afrique plurielle, créative et affirmée, loin des représentations figées.

Au-delà des interventions individuelles, la rencontre a mis en lumière une dynamique collective. La refabulation ne peut être portée par un seul acteur, mais nécessite une mobilisation des institutions, des artistes et des penseurs. Ensemble, ils peuvent construire des récits pluriels, capables de refléter la diversité des expériences africaines et de nourrir un imaginaire commun. Cette démarche collective est la clé d’une identité renouvelée et partagée.

Vers une identité africaine réinventée durablement

La refabulation apparaît ainsi comme une invitation à dépasser les héritages figés et à construire une identité africaine nouvelle. Elle ne se définit pas par opposition, mais par affirmation. Elle s’appuie sur la créativité, la mémoire et l’imaginaire pour proposer des récits qui parlent au présent et ouvrent des perspectives pour l’avenir. Les Rencontres de Bamako deviennent le lieu où cette réinvention prend forme et se déploie.

Cette rencontre préparatoire a donné le ton de la 15ᵉ édition des Rencontres de Bamako. En plaçant la refabulation au centre des débats, elle a ouvert un espace où l’Afrique se raconte par elle-même. Bamako s’affirme comme une capitale culturelle, où la photographie devient un outil de libération et d’invention. Les artistes sont désormais invités à refabuler le monde, à partir de leur propre imaginaire, et à offrir de nouveaux récits au continent et au reste du monde.

Ibrahim Kalifa Djitteye 

3 juin 2026 0 comments
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Education ne peut pas attendre
ActuÉducation

Mali : pourquoi un modèle éducatif souverain est devenu une nécessité nationale

by Sahel Tribune 3 juin 2026
written by Sahel Tribune 6 minutes read

Entre l’école héritée de la colonisation et la tentation d’un retour aux seules traditions ancestrales, le Mali trace en silence une troisième voie : celle d’un modèle éducatif souverain, enraciné et tourné vers l’avenir.

On parle souvent de l’éducation malienne sur le ton de la crise — chiffres de scolarisation insuffisants, taux d’abandon précoce, résultats aux évaluations internationales en deçà des attentes. Ces constats sont réels, et il serait malhonnête de les minimiser. Mais ce récit de la défaillance, répété à satiété dans les rapports des organisations internationales, occulte une vérité plus profonde : le Mali possède un génie éducatif propre, plurimillénaire, qui a traversé les siècles sans jamais cesser de transmettre, de former, de faire grandir. La question n’est donc pas de savoir si le Mali peut s’en sortir. Elle est de savoir s’il aura enfin le droit de le faire à sa manière.

Tombouctou n’a pas attendu Paris pour enseigner

Il faut commencer par là : par ce rappel simple, que l’histoire officielle a trop longtemps relégué en note de bas de page. Au XIVe et XVe siècles, Tombouctou était l’une des capitales intellectuelles du monde connu. Ses madrasas accueillaient des étudiants venus de l’ensemble du monde islamique. Ses bibliothèques conservaient des centaines de milliers de manuscrits couvrant la théologie, les mathématiques, l’astronomie, la médecine et le droit. La Sankore, véritable université avant l’heure, formait des milliers d’étudiants selon des méthodes pédagogiques sophistiquées fondées sur le commentaire, le débat et la mémorisation critique.

Cet héritage n’est pas qu’un ornement rhétorique. Il atteste que les sociétés maliennes ont toujours su penser la transmission du savoir, inventer des institutions éducatives adaptées à leurs contextes et à leurs ambitions. Lorsque la colonisation a imposé son école — son école française, unilingue, centralisée, déconnectée des réalités locales —, elle n’a pas comblé un vide. Elle en a créé un, en marginalisant des formes d’apprentissage qui fonctionnaient, au profit d’un modèle importé pensé pour produire des auxiliaires de l’empire, non des esprits libres.

Enseigner en bambara n’est pas un repli identitaire. C’est redonner à un enfant le droit de penser dans sa propre langue — condition première de toute pensée vraiment libre.

La langue, clé de voûte d’une école qui émancipe

C’est sur la question de la langue que se joue, aujourd’hui, l’essentiel du débat éducatif au Mali. Le français reste la langue exclusive d’enseignement dans l’immense majorité des établissements publics. Pour des millions d’enfants maliens — ruraux, issus de familles non francisées, locuteurs du bambara, du peul, du dogon ou du songhay — cela signifie que l’école commence par une épreuve d’étrangeté : apprendre à compter, à lire, à raisonner dans une langue que personne ne parle à la maison.

Les recherches pédagogiques convergent sur ce point depuis des décennies : un enfant qui apprend à lire dans sa langue maternelle avant d’aborder une langue seconde développe de meilleures compétences cognitives, un rapport plus confiant au savoir, et un taux de réussite scolaire significativement supérieur. Le Mali en a fait l’expérience concrète avec ses classes dites à « curriculum convergent », où l’enseignement débute en langues nationales avant d’introduire le français progressivement. Les résultats sont probants. Et pourtant, ces programmes restent marginaux, sous-financés, traités comme des expériences pilotes plutôt que comme la norme qu’ils devraient être.

Mis en place au Mali vers les années 1990 dans des écoles communautaires, le curriculum convergent enseigne les fondamentaux — lecture, écriture, calcul — en langue nationale durant les trois premières années, avant d’introduire le français comme langue d’enseignement. Les évaluations conduites par des chercheurs maliens et des organismes indépendants montrent des taux de compréhension et de maintien scolaire nettement supérieurs aux classes monolingues françaises. 

Tradition ne veut pas dire immobilisme

Certains, en France comme ailleurs, s’alarment dès qu’on évoque les savoirs traditionnels dans un contexte éducatif. Ils y voient le spectre du conservatisme, du communautarisme, d’un retour en arrière qui fermerait les jeunes Maliens aux connaissances universelles. Cette crainte repose sur un contresens fondamental.

Intégrer les savoirs endogènes dans l’école malienne ne signifie pas remplacer les mathématiques par la divination, ni la biologie par le mythe cosmogonique. Cela signifie reconnaître que les communautés maliennes ont développé, au fil des siècles, des connaissances précises sur l’agriculture, l’hydraulique, la pharmacopée, l’architecture, les écosystèmes sahéliens — connaissances qui, loin d’être obsolètes, représentent un capital intellectuel précieux face aux défis contemporains du changement climatique et de la souveraineté alimentaire. Cela signifie aussi que la pédagogie africaine — fondée sur la narration, la mise en situation, l’apprentissage par l’observation et la pratique communautaire — n’est pas une méthode inférieure à la leçon magistrale importée. Elle est simplement différente, et souvent plus efficace pour les contextes dans lesquels elle s’exerce.

  • Les pratiques agro-sylvo-pastorales transmises oralement constituent un savoir empirique sur les écosystèmes sahéliens que les sciences modernes commencent seulement à documenter.
  • L’architecture vernaculaire malienne — banco, toitures, terrasses, ventilation naturelle — offre des réponses durables aux enjeux climatiques que l’urbanisme importé ne parvient pas à résoudre.
  • Les systèmes de régulation sociale et de résolution des conflits fondés sur la palabre et la médiation communautaire sont reconnus par des chercheurs en sciences politiques comme des modèles de gouvernance participative.
  • La pharmacopée traditionnelle, encore largement vivante au Mali, fait l’objet d’un intérêt croissant de la recherche pharmaceutique internationale pour l’identification de nouvelles molécules actives.

Un modèle malien est possible — et urgent

Ce que le Mali doit construire — et ce qu’une partie de sa société civile, de ses enseignants et de ses chercheurs bâtissent déjà, souvent sans soutien suffisant — c’est un modèle éducatif qui ne soit ni la copie dégradée du système français, ni le retour nostalgique à un passé idéalisé. C’est un modèle de synthèse souveraine : une école malienne du XXIe siècle, ouverte aux mathématiques, aux sciences, aux langues étrangères et aux outils numériques, mais ancrée dans les langues, les épistémologies et les valeurs qui font la singularité de cette civilisation.

La transition que vit le Mali porte en elle une opportunité rare : celle de refonder des institutions, de les penser depuis l’intérieur, de décider enfin souverainement ce que l’on veut transmettre aux générations qui viennent. L’éducation est le premier de ces chantiers. C’est aussi le plus durable. C’est de ce soucis que le Président de la transition a décrété la période 2026-2027, « année de l’éducation et de la culture ».

Un peuple qui sait d’où il vient apprend mieux où il va. Le Mali le sait mieux que quiconque.

A.D

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Construction en banco
A la UneClimat et environnement

Construire avec la terre : Renaissance de l’architecture en banco comme réponse écologique et culturelle

by Chiencoro 3 juin 2026
written by Chiencoro 8 minutes read

Deux milliards de personnes vivent encore dans des bâtiments en terre crue. Le ciment, lui, produit chaque année 2,5 milliards de tonnes de CO₂, soit 7 % des émissions mondiales. Au Mali, à Djenné, à Tombouctou, au Burkina Faso et dans tout le Sahel, le banco — cette argile mêlée de paille ou de la bouse de vache — a façonné des cités durant des siècles. Aujourd’hui, une génération d’architectes, de chercheurs et d’artisans tente de redonner à ce matériau sa place légitime. Non pas comme vestige folklorique, mais comme réponse rigoureuse à la double urgence climatique et sociale du XXIᵉ siècle.

Il faut commencer par nommer le paradoxe. Dans la ville de Djenné, au cœur du Mali, se dresse le plus grand édifice en terre crue du monde : la Grande Mosquée, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1988. Construite initialement au XIIIᵉ siècle, reconstruite en 1907 dans le style soudano-sahélien, elle accueille chaque année le rituel du crépissage — une mobilisation collective de toute la communauté djennékée pour enduire ses murs de banco frais avant la saison des pluies. Ce geste n’est pas de la nostalgie : c’est de l’ingénierie sociale et thermique.

Pourtant, à quelques rues de là, les habitants détruisent leurs maisons en terre pour les reconstruire en parpaings et en ciment. Non par conviction technique, mais par mimétisme social : dans l’imaginaire collectif forgé par des décennies de « modernisation », la maison en béton est signe de réussite, et le banco signe de pauvreté. Cette hiérarchie symbolique est l’un des obstacles les plus redoutables à surmonter. Elle n’est pas irrationnelle — elle est le produit d’une histoire coloniale et postcoloniale qui a systématiquement déprécié les savoirs locaux au profit de matériaux importés.

Le résultat est documenté : l’UNESCO signale depuis plusieurs années que l’introduction du ciment, des briques cuites et des huisseries métalliques dans le tissu ancien de Djenné altère l’authenticité du site classé, et accélère la dégradation des structures traditionnelles en modifiant leurs propriétés hygrothermiques d’origine.

Ce que la science dit du banco : des chiffres, pas des mythes

L’architecture en terre crue n’est pas qu’une affaire d’esthétique ou d’identité. Elle est d’abord une technique aux performances mesurables, documentées par la recherche contemporaine.

Première propriété fondamentale : l’inertie thermique. Les murs en banco présentent un déphasage thermique de 10 à 12 heures — ce qui signifie que la chaleur absorbée en journée n’est restituée vers l’intérieur que la nuit, quand les températures extérieures ont baissé. Dans un climat sahélien où les écarts jour/nuit peuvent dépasser 20 °C, cette propriété est capitale. Elle permet de maintenir une température intérieure stable sans aucune énergie mécanique — sans climatiseur, sans ventilateur, sans générateur.

Deuxième propriété : le bilan carbone. Selon les données disponibles sur les matériaux de construction, la production d’une tonne de ciment Portland génère entre 800 kilos et une tonne de CO₂. L’industrie cimentière mondiale est responsable d’environ 2,5 milliards de tonnes de CO₂ par an, soit 7 % des émissions mondiales — un chiffre comparable à celui de l’aviation internationale. La terre crue, elle, ne subit aucune cuisson, aucune transformation chimique énergivore. Son énergie grise — c’est-à-dire l’énergie nécessaire à sa production — est jusqu’à dix fois inférieure à celle des briques cuites, et radicalement moindre que celle du béton armé, selon des experts.

Troisième propriété : la réversibilité. Un mur en banco peut, en fin de vie, retourner à la terre. Il n’existe pas de déchet inerte, pas de gravat non recyclable. Dans un continent africain qui devra construire des millions de logements dans les prochaines décennies pour absorber une urbanisation sans précédent — UN-Habitat évaluait en 2016 le besoin à 90 000 logements par jour d’ici 2030 pour 3 milliards de personnes mal logées — la question du coût environnemental des matériaux n’est pas secondaire. Elle est centrale.

Djenné, Tombouctou, le Sahel : un patrimoine vivant sous pression

Le Mali concentre quelques-uns des monuments en terre les plus importants au monde. Outre la Grande Mosquée de Djenné — le plus grand édifice en adobe du monde —, la ville abrite plus de 2 000 maisons traditionnelles, toutes inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO. À Tombouctou, la mosquée Djingareyber, construite au XIVᵉ siècle, est la plus vieille construction en terre d’Afrique subsaharienne encore debout. Ces monuments ne sont pas des musées : ils sont des preuves vivantes de la durabilité d’une technique constructive quand elle est correctement entretenue.

L’Aga Khan Trust for Culture (AKTC), qui intervient à Djenné depuis 2006, a conduit une restauration complète de la Grande Mosquée après avoir constaté que des décennies de surcrépissage avaient accumulé plus de 500 tonnes de banco sur la toiture, fragilisant l’ensemble de la structure. Cette intervention illustre une leçon essentielle : l’architecture en terre n’est pas une technique passive. Elle exige un entretien régulier, des savoir-faire transmis, une organisation communautaire. C’est précisément là que réside sa dimension culturelle irremplaçable.

Car le banco n’est pas seulement un matériau de construction — il est un vecteur de cohésion sociale. Le crépissage annuel de la mosquée de Djenné est un événement culturel qui mobilise l’ensemble de la communauté, transmet les techniques aux jeunes générations, et réaffirme collectivement l’appartenance à un lieu et à une histoire. Cet aspect — difficile à quantifier dans une feuille de calcul carbone — est pourtant l’une des ressources les plus précieuses que l’architecture en banco peut offrir à des sociétés sahéliennes traversées par les fractures de la modernité.

La renaissance est en marche — mais elle se bat contre des vents contraires

Depuis quelques années, un écosystème d’acteurs travaille à réhabiliter l’architecture en terre crue comme option sérieuse pour la construction contemporaine au Sahel.

À Bamako, l’École supérieure d’ingénierie, d’architecture et d’urbanisme (ESIAU) porte le réseau FACT Sahel+, un forum qui fédère architectes, maçons, ingénieurs et chercheurs du Mali, du Burkina Faso, du Niger, du Bénin et au-delà. 

À l’échelle internationale, le TERRA Award — premier prix mondial des architectures contemporaines en terre crue, lancé en 2016 sous l’égide de la chaire UNESCO « Architectures de terre, cultures constructives et développement durable », portée par le laboratoire CRAterre de l’ENSAG — a déjà récompensé des réalisations sahéliennes et démontré que l’architecture en banco peut être à la fois rigoureuse, esthétique et économiquement accessible.

Ces initiatives se heurtent cependant à des obstacles structurels considérables. Les normes de construction en vigueur dans la plupart des pays sahéliens ont été conçues pour le béton armé : elles ignorent ou pénalisent les matériaux locaux. Les bailleurs de fonds internationaux — banques de développement, agences d’aide bilatérale — financent plus volontiers du béton « standardisé » que de la terre « vernaculaire ». Et les architectes formés dans des écoles aux références occidentales manquent souvent des compétences techniques spécifiques à la construction en terre.

Ce qu’il faut faire : une politique, pas une nostalgie

La renaissance du banco ne peut pas reposer sur la seule bonne volonté des militants de l’architecture durable. Elle nécessite des décisions politiques claires, à plusieurs niveaux.

Le premier impératif est normatif. Les États malien, burkinabè, nigérien et leurs voisins doivent adapter leurs codes de construction pour intégrer les matériaux locaux — banco, brique de terre compressée (BTC), pisé — avec des normes de mise en œuvre claires et des exigences de formation adaptées. Sans reconnaissance légale, les artisans et architectes qui choisissent la terre restent dans un vide juridique pénalisant.

Le deuxième impératif est éducatif. L’architecture en terre doit entrer dans les cursus des écoles d’architecture et d’ingénierie du Sahel — non pas comme module optionnel exotique, mais comme compétence fondamentale. L’expérience de l’ESIAU et du réseau FACT Sahel+ montre que la demande existe chez les étudiants. Il manque des ressources pédagogiques, des équipements, et une reconnaissance institutionnelle de ces formations.

Le troisième impératif est financier. Les programmes d’aide au logement, qu’ils émanent des États ou des bailleurs internationaux, doivent intégrer des critères favorisant les matériaux locaux à faible empreinte carbone. Dans un contexte où le continent africain va devoir construire massivement pour loger une population en forte croissance, orienter ces flux financiers vers des filières locales de construction en terre est à la fois un choix climatique et un choix de développement économique.

Le quatrième impératif, souvent négligé, est symbolique. Tant que la maison en banco sera perçue comme signe de pauvreté et le parpaing comme signe de réussite, les campagnes techniques échoueront. Changer cette perception suppose un travail de longue haleine — dans les médias, dans les programmes scolaires, dans l’architecture des équipements publics. Lorsqu’une mairie, une école ou un dispensaire est construit en banco de qualité, avec un soin architectural visible, le message est puissant : ce matériau est digne, il est contemporain, il est nôtre.

La terre n’est pas un retour en arrière

Il serait naïf de prétendre que le banco seul peut répondre à tous les besoins de construction du Sahel contemporain. Les villes croissent trop vite, les programmes sont trop massifs, les contraintes trop diverses. L’enjeu n’est pas de remplacer le ciment par la terre de manière idéologique, mais d’intégrer la terre crue dans une palette de matériaux raisonnée — là où ses performances thermiques, son coût, sa disponibilité locale et sa dimension culturelle en font le meilleur choix.

Ce choix est déjà celui de près de deux milliards d’êtres humains sur la planète. Il est celui de civilisations sahéliennes qui ont bâti des cités entières, des mosquées millénaires, des greniers centenaires avec cette argile modeste et généreuse. La science du XXIᵉ siècle ne fait que confirmer ce que les maçons de Djenné savaient depuis longtemps : la terre est un matériau intelligent.

La vraie question n’est pas de savoir si l’architecture en banco est capable de répondre aux défis du présent. Elle l’est. La vraie question est de savoir si nos politiques, nos institutions et nos imaginaires collectifs sont capables de lui faire confiance.

Chiencoro Diarra 

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