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Monument à Bandiagara
ActuSécurité

Centre du Mali : nouvelles attaques dans la région de Bandiagara

by Mikailou Cissé 12 mai 2026
written by Mikailou Cissé 5 minutes read

Plusieurs attaques ont frappé la région de Bandiagara, au centre du Mali. Entre insécurité persistante, fragilité sociale et défis sécuritaires, les villages du pays dogon restent exposés aux violences des groupes armés.

La région de Bandiagara, au centre du Mali, a été frappée par une nouvelle série d’attaques meurtrières en mai 2026. À Gomossogou et Kori-Kori, plusieurs habitants ont été tués lors d’assauts attribués à des groupes armés. Ces violences rappellent la fragilité persistante de la sécurité dans le pays dogon, malgré les opérations militaires et les tentatives de retour à la normale dans plusieurs localités.

Des attaques meurtrières dans plusieurs villages

La région de Bandiagara, au centre du Mali, a de nouveau été secouée par une série d’attaques meurtrières en mai 2026. À Gomossogou, dans le cercle de Diallassagou, ainsi qu’à Kori-Kori, dans la commune rurale de Doucombo, plusieurs personnes ont été tuées lors d’assauts attribués à des groupes armés, selon des sources locales et administratives relayées par la presse.

Le gouverneur de la région a confirmé des pertes humaines, sans avancer de bilan définitif. Ces attaques rappellent la persistance de la conflictualité dans le centre du Mali. Dans plusieurs zones rurales, les groupes armés continuent d’exploiter l’isolement des villages, la faiblesse des dispositifs de protection et les difficultés de communication pour maintenir un climat de peur et imposer leur domination.

Une accalmie fragile brutalement remise en cause

Ces violences surviennent alors que certaines localités du centre malien avaient connu ces derniers mois une relative accalmie. Le retour progressif des forces de sécurité, la reprise des activités agricoles et le retour de certains déplacés dans le cercle de Bankass avaient nourri l’espoir d’une stabilisation progressive.

Mais cette résurgence des attaques fragilise ces efforts et ravive les inquiétudes dans une région marquée par des cycles récurrents de violences.

Au-delà du bilan humain, ces attaques réactivent une mémoire traumatique profondément ancrée dans les communautés. Les drames de Koulogon Peulh, Ogossagou et Sobane Da continuent en effet de hanter les mémoires collectives dans le centre du Mali.

Un équilibre social longtemps préservé dans le pays dogon

Longtemps, le pays dogon a pourtant représenté un espace de stabilité relative. La société locale reposait sur des mécanismes traditionnels de régulation sociale, des autorités coutumières reconnues et des traditions de coexistence entre communautés.

Jusqu’aux années 2000, l’autorité morale des Ogon, figures centrales de l’organisation sociale dogon, contribuait à maintenir un certain équilibre. L’influence des lignées religieuses héritières des grands foyers islamiques liés à El Hadj Oumar Tall participait également à cette régulation.

La localité de Degembéré demeurait notamment un important lieu de pèlerinage et de médiation religieuse dans la région.

Une population rurale confrontée à la peur

À Gomossogou, Moussa, un commerçant revenu de Côte d’Ivoire après les violences de Diallassagou, décrit une profonde désillusion. « On avait commencé à défricher les espaces abandonnés pour préparer les cultures de mil et de sorgho. Les champs étaient presque prêts pour l’hivernage. Mais les tirs ont repris là où personne ne s’y attendait. », explique-t-il. 

Selon lui, la présence de forces de sécurité à quelques kilomètres avait permis aux habitants d’adopter certaines mesures de survie. « On s’est cachés dans les maisons et dans la brousse, comme en 2022. Aujourd’hui, peut-on encore espérer cultiver ? », s’interroge-t-il. 

Ce témoignage illustre l’impact psychologique des attaques répétées sur les populations rurales.

Des dispositifs d’autodéfense aux moyens limités

Face à l’insécurité persistante, certains villages ont mis en place des dispositifs d’autodéfense communautaire pour pallier l’absence d’une présence militaire permanente.

Mais ces structures restent fragiles et disposent de moyens très limités. À Kori-Kori, Aïssata, veuve de 45 ans, raconte : « Mon mari participait à la protection du village avec les chasseurs des localités voisines. Les terroristes l’ont tué en décembre alors qu’il revenait de Bandiagara. Aujourd’hui, ils exécutent leurs menaces avec cette nouvelle attaque. »

Selon elle, les assaillants circulent à moto et disposent d’armes automatiques : « Les soldats passent parfois en convoi. Mais dès leur départ, les motos reviennent la nuit, phares éteints. », précise-t-elle. 

Une stratégie d’insécurité dans les zones rurales

Ces violences surviennent pourtant dans un contexte marqué par des opérations militaires coordonnées menées fin avril et par des annonces officielles de réorganisation sécuritaire.

Malgré cette pression, les groupes armés conservent une capacité de nuisance importante dans les espaces ruraux. Tandis que l’armée concentre ses opérations autour des centres urbains et des axes stratégiques, les assaillants ciblent les villages périphériques.

Cette stratégie vise à fragiliser le tissu social, perturber les activités agricoles et maintenir un climat d’insécurité durable.

Restaurer la paix au-delà de la réponse militaire

Dans la région de Bandiagara, la restauration durable de la paix ne peut se limiter à une logique strictement militaire ou humanitaire.

Elle suppose également une reconstruction sociale et politique fondée sur la confiance, la légitimité des acteurs locaux et le rétablissement progressif de l’autorité publique.

Cela implique notamment la réactivation des mécanismes locaux de médiation associant chefs coutumiers, autorités religieuses, chefs de terre et structures traditionnelles encore influentes dans les communautés rurales.

Une présence étatique crédible dans les villages, sur les pistes rurales et dans les zones agricoles apparaît aujourd’hui essentielle pour restaurer durablement la stabilité dans le centre du Mali.

Mikaïlou Cissé

12 mai 2026 0 comments
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Kouroufouga
A la UneÉducation

La Charte de Kurukanfuka, 800 ans plus tard : les valeurs maliennes ont-elles une mémoire ?

by Chiencoro 12 mai 2026
written by Chiencoro 9 minutes read

Lancé en 2024 à l’initiative du Président de la Transition, le général Assimi Goïta, le Programme National d’Éducation aux Valeurs (PNEV) est le fruit d’une vaste consultation nationale impliquant experts, société civile, autorités religieuses et traditionnelles. Son objectif est de reconstruire le lien entre le citoyen malien et les valeurs fondatrices de sa nation, pour faire de la refondation de l’État non seulement un chantier institutionnel, mais d’abord un chantier humain. Comment donc le PNEV puise dans les sources historiques endogènes — la Charte de Kurukanfuka (1236), les lois de la Diina, les manuscrits de Tombouctou — pour bâtir un référentiel moral et civique à l’heure de la refondation. Analyse. 

Il y a près de huit siècles, au lendemain de la bataille de Kirina (1235) qui consacra la victoire de Soundiata Keïta sur Soumaoro Kanté, les représentants des peuples coalisés de l’Ouest africain se réunirent dans la plaine de Kurukanfuka, dans le mandé. De cette grande assemblée naquit une charte — la Charte impériale de Kurukanfuka —, véritable pacte fondateur posant les bases de la vie en commun : les droits, les devoirs, l’organisation sociale, les règles de la paix civile. Certains historiens n’hésitent pas à la qualifier de première « constitution » de l’Afrique subsaharienne voire de première charte des droits de l’homme dans le monde.

Aujourd’hui, en 2025, cette charte millénaire est convoquée au cœur d’un chantier gouvernemental d’une portée inédite : le Programme National d’Éducation aux Valeurs (PNEV), initié par les autorités de la Transition sous l’égide du Ministère de la Refondation de l’État. Son ambition : forger « un Malien de type nouveau », en puisant non dans les modèles importés, mais dans le socle endogène de la civilisation malienne. Le pari est aussi culturel que politique. Et il soulève une question fondamentale : les valeurs ont-elles une mémoire ? Et si oui, peut-on la réactiver ?

De Kirina à Bamako : une transmission fracturée

La Charte de Kurukanfuka n’est pas seulement un document historique. Pour les rédacteurs du PNEV, elle représente la preuve que les sociétés maliennes ont, de tout temps, su formaliser leurs principes de gouvernance et de vie collective. La charte, résumée en 134 articles et exhumée grâce aux travaux du savant guinéen Souleymane Kanté — inventeur de l’écriture N’ko — y est décrite comme déterminant « les principes de vie, le droit, l’organisation sociale, les règles applicables, les valeurs essentielles, les nécessités du pouvoir et les conditions de la paix civile ».

Mais entre la plaine de Kurukanfuka et les quartiers populaires de Bamako, il y a eu des siècles de bouleversements, de colonisation, de mimétisme et de ruptures. La transmission s’est fracturée. C’est précisément cette fracture que le PNEV entend réparer.

Le document fondateur du programme est sans ambages dans son diagnostic : « Les savoirs endogènes s’engloutissent dans les ténèbres des maîtres, qui disparaissent avec leurs sciences sans transmettre et sans laisser de trace. » Une hémorragie silencieuse, aggravée par « le mépris des valeurs endogènes et de leurs gardiens », que des décennies de gouvernance défaillante ont laissé prospérer.

Trois piliers historiques pour un seul référentiel

Le PNEV ne s’appuie pas sur un seul texte fondateur, mais sur une constellation de sources historiques, formant ensemble un référentiel cohérent. Trois d’entre elles méritent une attention particulière.

La Charte de Kurukanfuka (1236)

Premier pilier, et de loin le plus symbolique. La charte est souvent présentée comme une déclaration de droits avant la lettre. Elle proclamait l’inviolabilité de la vie humaine, interdisait la mutilation des individus en temps de paix, accordait aux femmes un statut de protection, régulait les rapports entre castes et corporations. Bref, elle organisait une forme de «contrat social » dans un empire multilingue et multiethnique.

Pour le PNEV, ce texte n’est pas qu’un objet de musée. Il est le socle sur lequel doivent se greffer les réformes actuelles. Le programme note d’ailleurs que « la grande bataille de Kirina de 1235 représentait une étape décisive dans l’affirmation d’une conscience nationale partagée » — et que la charte qui en est issue entendait précisément « annoncer la mise en place d’alliances sacralisées entre les diverses composantes des forces coalisées ». Un modèle de réconciliation et de pacte entre communautés qui résonne singulièrement dans le Mali d’aujourd’hui.

Les lois de la Diina (1818–1844)

Deuxième pilier : les lois instituées par Sékou Amadou, fondateur de l’empire théocratique du Macina. Ces dispositions organisaient la gestion de l’espace pastoral du Delta intérieur du Niger, instituant notamment les Jowros — gardiens traditionnels des pâturages —, réglementant les passages des troupeaux et la traversée du fleuve vers le bourgou. En clair, un droit coutumier de l’eau et de la terre qui a régi les relations entre nomades et sédentaires pendant plus d’un siècle.

Longtemps ignorées ou reléguées au rang de curiosité anthropologique, ces lois témoignent d’une capacité remarquable des sociétés maliennes à produire des règles de droit adaptées à leur environnement, bien avant toute influence juridique occidentale. Le PNEV y voit une illustration de ce que le programme appelle les « instruments endogènes de régulation étatique et sociale ».

Les manuscrits de Tombouctou

Troisième pilier : les cahiers jurisprudentiels de Tombouctou. La cité des 333 saints a longtemps été la capitale intellectuelle de l’Afrique subsaharienne. Ses bibliothèques abritent des dizaines de milliers de manuscrits en arabe et en ajami, dont une partie importante est consacrée au droit islamique tel qu’il était pratiqué et interprété par les cadis, imams et jurisconsultes maliens — avant et après le célèbre exil forcé d’Ahmed Baba à Marrakech au XVIIe siècle.

Pour le PNEV, ces archives de jurisprudence ne sont pas de simples reliques. Elles constituent, selon le texte, « une source de droit » vivante, preuve que Tombouctou fut un foyer de production intellectuelle autonome, capable d’adapter les principes religieux universels aux réalités locales. Les récupérer, les valoriser, les enseigner : voilà ce que réclame le programme.

Le Do Kayidara : la mémoire vivante

Mais la source la plus originale du PNEV est peut-être celle que le grand public connaît le moins : le Do Kayidara, un système d’enseignement initiatique traditionnel que le programme qualifie de « patrimoine immatériel » d’une portée transversale exceptionnelle.

Du Sénoufo au Tamasheq, du Peul au Songhaï, en passant par le Soninké, le Dogon ou le Maure, chaque communauté du territoire malien décline le Do Kayidara dans sa propre langue. C’est, selon le PNEV, « le fondement du vivre ensemble » de ces communautés, « un lien social puissant » irrigué de valeurs communes malgré la diversité des expressions culturelles.

Concrètement, le Do Kayidara structure l’éducation de l’enfant autour de cinq valeurs cardinales — l’humanité (mogoya), la sociabilité (mogosèbèya), la filiation sociable, l’honorabilité (horonya) et la parenté élargie (sinankunya) — auxquelles s’articulent des principes d’organisation politique et une philosophie de la connaissance de soi (Yèrèdon). Ce dernier concept — se connaître soi-même avant de prétendre gouverner ou juger — est présenté comme la valeur première du Malien, celle qui conditionne toutes les autres.

Le voyageur arabe Ibn Battuta, qui avait séjourné dans l’Empire du Mali en 1352, avait déjà été frappé par ce qui lui semblait relever d’une extraordinaire discipline morale collective. Il notait dans ses chroniques « le petit nombre d’actes d’injustice » et « la sureté complète et générale dont on jouit dans tout le pays ». Pour les rédacteurs du PNEV, ce témoignage est une preuve que ce système de valeurs a jadis fonctionné — et qu’il peut fonctionner à nouveau.

Le risque du patrimoine instrumentalisé

Toute cette démarche ne va pas sans poser des questions légitimes. La convocation des sources historiques au service d’un projet politique est un exercice délicat : entre la réhabilitation sincère d’un patrimoine et l’instrumentalisation d’un passé mythifié, la frontière est parfois ténue.

Le PNEV lui-même signale quelques zones de vigilance. Autour de la Charte de Kurukanfuka, par exemple, le texte rappelle que les débats entre chercheurs sont vifs : certains contestent l’authenticité ou la datation de certaines versions de la charte, d’autres tentent de créer « la confusion entre la Charte de Kurukanfuka et la Charte du Mandé du Professeur Youssouf Tata Cissé ». Le programme note ces controverses avec une relative honnêteté, même s’il ne les tranche pas.

Par ailleurs, réactiver des valeurs traditionnelles dans un contexte contemporain implique de faire des choix. Toutes les pratiques ancestrales ne méritent pas d’être perpétuées. Le PNEV lui-même le reconnaît, évoquant des rites tels que l’excision, « de plus en plus abandonnés sous la poussée féministe et d’organisations de cette obédience ». La mémoire des valeurs implique donc aussi un travail critique de tri — ce que le document effleure sans toujours l’approfondir.

Une mémoire à reconstruire, non à restaurer

Ce qui distingue le PNEV d’une simple nostalgie du passé, c’est sa conscience que la transmission des valeurs n’est pas automatique. Elle se produit à travers des vecteurs — la famille, l’école, les médias, les lieux de culte, les griots, les classes d’âge — et ces vecteurs sont aujourd’hui profondément affectés, voire en crise.

L’une des personnalités consultées lors du processus d’élaboration du programme l’avait dit sans détour : « Cette nouvelle aventure de la réappropriation de notre culture passe par le redressement moral, intellectuel et spirituel des talibés de l’Occident. Ce sont eux — parents, gestionnaires des services de l’État ou des services privés — qui constituent un contre-modèle évident. Si nous sommes capables d’amélioration, de ressaisie, l’entreprise va marcher. Dans le cas contraire, le bavardage ne saurait suffire. »

C’est peut-être là que réside l’enjeu véritable de toute cette démarche mémorielle. La Charte de Kurukanfuka, les lois de la Diina, les manuscrits de Tombouctou et le Do Kayidara ne sauront reprendre vie dans les comportements quotidiens des Maliens que si ceux qui sont censés les incarner — les responsables politiques, les enseignants, les religieux, les chefs de famille — commencent eux-mêmes à en vivre les exigences.

La mémoire des valeurs est là. Ce qui reste à construire, c’est la volonté de s’en souvenir.

Chiencoro Diarra 

12 mai 2026 0 comments
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cérémonie de mariage au Mali
ActuÉchos d'amour

Dot et cérémonies : pourquoi le mariage coûte de plus en plus cher au Mali

by Fousseni TOGOLA 12 mai 2026
written by Fousseni TOGOLA 4 minutes read

Se marier au Mali n’est plus une simple union entre deux personnes — c’est une opération financière qui peut engloutir des années d’économies. Entre la dot, les cadeaux rituels, les tenues, les repas et les festivités qui s’étalent parfois sur plusieurs jours, le coût du mariage pèse de plus en plus lourd sur les familles. Une réalité qui pousse certains jeunes à repousser l’échéance, à s’endetter, ou tout simplement à renoncer.

Dans la culture malienne, le mariage est bien plus qu’un acte civil ou religieux. C’est un événement social majeur, un moment de représentation familiale, un marqueur de statut. Et comme tout marqueur de statut, il a un coût — un coût qui, selon de nombreux observateurs, n’a cessé d’augmenter ces dernières décennies.

La dot, appelée furu nafolo selon les communautés, constitue le premier poste de dépense. Versée par la famille du marié à celle de la mariée, elle peut varier considérablement selon les ethnies, les régions et les milieux sociaux. Chez certaines familles de Bamako, elle dépasse désormais plusieurs centaines de milliers de francs CFA, auxquels s’ajoutent des cadeaux en nature : tissus, bijoux, parfums, chaussures, électroménager. Une liste qui s’est considérablement allongée avec le temps.

La surenchère des cérémonies

Au-delà de la dot, c’est l’ensemble du dispositif cérémoniel qui grève les budgets. Un mariage malien traditionnel se déroule rarement en une seule journée. Il s’articule autour de plusieurs étapes — la demande officielle, la remise de la dot, la cérémonie religieuse, la fête — chacune nécessitant sa propre logistique : location de salle ou aménagement de la cour, sono, traiteur, photographe, vidéaste, tenues spécifiques pour chaque moment.

À Bamako, le coût total d’un mariage dit « correct » — c’est-à-dire conforme aux attentes sociales minimales du milieu — est estimé entre 1,5 et 5 millions de francs CFA, soit entre 2 300 et 7 600 euros. Pour un pays où le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) tourne autour de 40 000 francs CFA par mois, ce chiffre représente plusieurs années de revenus pour un ménage modeste.

L’endettement comme norme

Face à ces exigences, beaucoup de familles s’endettent. Tontines mobilisées, prêts contractés auprès de proches, crédits informels : les stratégies pour financer un mariage sont nombreuses, mais toutes ont un coût différé. Il n’est pas rare qu’un couple entame sa vie conjugale avec une dette significative, parfois remboursée sur plusieurs années.

Ce phénomène est bien documenté dans les études sur les pratiques matrimoniales en Afrique de l’Ouest. Des économistes et des sociologues tirent régulièrement la sonnette d’alarme sur les effets pervers de cette inflation cérémonielle : appauvrissement des ménages, report du mariage chez les jeunes hommes qui ne peuvent réunir les fonds nécessaires, et dans certains cas, pression accrue sur les femmes pour accepter des unions avec des hommes plus âgés et plus aisés.

Les jeunes hommes, grands perdants

C’est peut-être sur les jeunes hommes que la pression financière du mariage pèse le plus lourdement. Dans la tradition malienne, la charge des dépenses matrimoniales incombe quasi exclusivement à la famille du marié. Or, dans un contexte de chômage élevé et de précarité économique, réunir les fonds nécessaires relève souvent du parcours du combattant.

Nombreux sont ceux qui repoussent leur mariage jusqu’à la trentaine, voire au-delà, non par choix mais par nécessité. D’autres partent tenter leur chance en migration — vers les pays du Golfe, vers l’Europe — avec l’espoir de revenir avec suffisamment d’argent pour « se payer » un mariage. Le mariage devient ainsi un horizon économique autant qu’un projet de vie.

Des voix pour réformer

Face à cette dérive, des voix s’élèvent au sein même de la société malienne pour appeler à plus de sobriété. Des imams, des leaders communautaires, des associations de jeunes plaident pour un retour à des mariages plus simples, conformes à l’esprit islamique qui recommande la facilitation de l’union et non sa complication. Des campagnes de sensibilisation ont été menées dans plusieurs grandes villes, avec un succès encore limité mais réel.

Quelques familles font le choix assumé de la simplicité : une cérémonie à la mosquée, un repas en famille, sans faste ni surenchère. Ces mariages « discrets » restent minoritaires et sont parfois mal perçus dans l’entourage — synonymes, aux yeux de certains, d’un manque de considération pour la mariée ou d’une famille peu généreuse.

Un miroir des inégalités

Le coût du mariage au Mali fonctionne comme un révélateur des inégalités sociales. Pour les familles aisées, il est une vitrine du statut et de la réussite. Pour les classes moyennes, il est un effort collectif et consenti, parfois douloureux. Pour les plus pauvres, il est un obstacle qui peut conditionner toute une trajectoire de vie — repoussant l’accès à la stabilité conjugale, creusant les dettes, et parfois, poussant les filles vers des unions précoces avec des hommes capables de payer.

Se marier au Mali, c’est naviguer entre tradition et survie économique. Et tant que le prix de l’amour restera aussi élevé, ce seront toujours les plus vulnérables qui en paieront le vrai coût.

F. Togola 

12 mai 2026 0 comments
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Des miches de pain disposees dans une boulangerie
A la UneÉconomie

Pain au Mali : le gouvernement maintient les prix malgré les tensions d’approvisionnement

by Sahel Tribune 12 mai 2026
written by Sahel Tribune 2 minutes read

À Bamako, les autorités maliennes entendent préserver l’équilibre d’une filière stratégique pour la consommation quotidienne. Réunis autour du ministre de l’Industrie et du Commerce, les acteurs de la filière pain ont confirmé le maintien du prix du pain et de la farine, malgré les difficultés d’approvisionnement.

Le gouvernement malien veut éviter toute flambée du prix du pain. Lundi 11 mai, le ministre de l’Industrie et du Commerce, Moussa Alassane Diallo, a présidé à Bamako une réunion avec les principaux acteurs de la filière pain afin d’évaluer la situation du secteur et d’assurer la stabilité du marché.

Cette rencontre intervient dans un contexte marqué par des tensions sur l’approvisionnement en matières premières, notamment la farine, produit central dans la fabrication du pain, aliment de base pour des millions de ménages maliens.

Une filière stratégique sous surveillance

Selon le ministère, la réunion s’inscrit dans la mise en œuvre de l’axe 3 de la lettre de cadrage adressée au gouvernement, consacré à la satisfaction des besoins fondamentaux des populations.

Face aux inquiétudes des boulangers et des opérateurs du secteur, les discussions ont permis de faire un état des lieux de la chaîne d’approvisionnement et de consolider les engagements entre les différents acteurs : importateurs de farine, minoteries, distributeurs et boulangers.

L’objectif affiché par les autorités est d’éviter toute perturbation dans la production et la distribution du pain sur l’ensemble du territoire national.

Prix du pain et de la farine maintenus

À l’issue des échanges, les autorités et les professionnels du secteur ont confirmé le maintien des prix actuellement en vigueur.

Le prix du pain, tout comme celui du sac de farine, demeure inchangé, conformément aux dispositions prévues dans la convention qui lie les différents acteurs de la filière.

Cette décision vise à protéger le pouvoir d’achat des ménages maliens, particulièrement dans un contexte économique marqué par les effets combinés des tensions internationales sur les matières premières et des contraintes logistiques régionales.

Garantir l’accès aux produits de première nécessité

Lors de la rencontre, le ministre Moussa Alassane Diallo a réaffirmé l’engagement du gouvernement à garantir la disponibilité des produits de première nécessité.

Les autorités assurent vouloir mobiliser tous les leviers nécessaires pour sécuriser l’approvisionnement en matières premières et maintenir l’accessibilité des denrées essentielles pour les populations.

Dans un pays où le pain constitue l’un des aliments les plus consommés dans les zones urbaines, toute variation de prix peut rapidement devenir une question sociale et politique majeure.

La rédaction 

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Le président francais Emmanuel Macron assiste depuis l'Elysée a Paris au sommet sur le climat organise par visioconference le 22 avril 2021
A la UnePolitique

Mali : le discours Macron ou l’art de renverser les responsabilités

by Sahel Tribune 11 mai 2026
written by Sahel Tribune 5 minutes read

Au sommet Africa Forward à Nairobi, Emmanuel Macron a affirmé que le Mali aurait demandé le départ des forces françaises parce qu’il ne voulait plus « se battre contre le terrorisme ». Une déclaration qui renverse les responsabilités et occulte le bilan sécuritaire des opérations militaires françaises au Sahel. Dans cette tribune, Oumarou Fomba démonte les ressorts d’un récit politique qui cherche à transformer un échec stratégique en faute du partenaire africain.

Emmanuel Macron, dans une déclaration récente à Nairobi, a affirmé que si le Mali a demandé le départ des forces françaises, c’est parce que le pays « ne voulait plus se battre contre le terrorisme ». Cette formule, assénée avec la désinvolture d’un « no offense », mérite d’être soumise à l’épreuve des faits. Car derrière la rhétorique de la rupture se cache une réalité que le président français s’emploie méthodiquement à occulter : dix ans de présence militaire française au Mali se sont soldés par un échec sécuritaire patent.

La rhétorique de l’auto-justification

Le propos central de Macron — « Vous ne voulez plus de la France parce que vous ne voulez plus vous battre contre le terrorisme » — est une reformulation fallacieuse. Les autorités maliennes de la transition n’ont pas expulsé la France pour cesser de combattre le terrorisme. Elle a exigé le respect de ses principes de souveraineté, de non ingérences politiques françaises, et surtout le bilan cuisant de dix ans d’opérations militaires. Ne voulant pas accepté ces conditions, la France a annoncé unilatéralement son départ. Lorsqu’elle voulaient tenter de faire demi-tour, les autorités maliennes s’étaient déjà braqués. Attribuer ce départ à une dérobade malienne, c’est inverser les responsabilités pour masquer une défaite stratégique.

Bilan de la présence française au Mali
Bilan de la présence française au Mali. ©Graphique généré à l’aide de l’IA.

Cette inversion est une figure rhétorique classique : transformer l’échec du dominant en faute du dominé. Ce n’est pas le Mali qui a failli — c’est la stratégie militaire française qui s’est révélée structurellement inadaptée à la nature du conflit sahélien.

L’aveu masqué : la France n’a pas réussi

Macron reconnaît lui-même que « l’actualité montre que ce n’était sans doute pas la meilleure décision que les putschistes maliens avaient prise pour leur pays ». C’est une lecture intéressée : elle laisse entendre que le Mali se porte mal à causedu départ français, en occultant soigneusement que le Mali se portait déjà mal malgré la présence française. Le terrorisme au Sahel a explosé sous Barkhane, non après.

Les données sont implacables. Selon l’ACLED (Armed Conflict Location and Event Data Project), les attaques jihadistes au Sahel ont été multipliées par sept entre 2016 et 2021 — en plein déploiement de l’opération Barkhane, forte de 5 000 à 9 000 soldats. Le pic des violences a coïncidé avec le pic du dispositif militaire français. Ce seul fait devrait suffire à invalider le récit de Macron.

Le mythe de la rupture de 2017

Affirmer que « depuis 2017, c’est terminé » l’époque du pré-carré est une fiction narrative soigneusement entretenue. Passé ce discours de rupture, qu’a changé concrètement la France en Afrique ? Elle a maintenu ses bases militaires, ses accords de défense asymétriques, le mécanisme de la zone franc sous contrôle indirect du Trésor français, et ses réseaux diplomatiques actifs. Aucune rupture structurelle n’a eu lieu. Seulement un changement de registre communicationnel.

Prétendre avoir rompu avec le passé tout en maintenant exactement les mêmes structures, c’est substituer au néocolonialisme d’action un néocolonialisme de discours. La forme change ; le fond demeure.

Un bilan militaire que Macron passe sous silence

C’est le point cardinal que le président français s’emploie à ignorer. Depuis l’opération Serval (2013) jusqu’au retrait de Barkhane (2022), neuf ans de présence militaire française n’ont pas permis de neutraliser durablement les groupes armés — GSIM, JNIM, EIGS —, de sécuriser le territoire hors des grandes agglomérations, ni d’enrayer la diffusion du terrorisme vers le Burkina Faso et le Niger. La menace s’est étendue, les violences se sont intensifiées, et les institutions maliennes se sont fragilisées davantage.

Cette réalité n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans un continuum historique que Macron occulte également : depuis l’indépendance du Mali en 1960, la France n’a jamais cessé d’être présente — militairement, diplomatiquement, économiquement. Et cette présence n’a jamais empêché les crises de se succéder. La rébellion touarègue de 1990–1996, celle de 2006–2009, le coup d’État de 2012, la progression du MNLA : toutes ces crises ont eu lieu sous présence française, pas en son absence.

La question s’impose donc avec une clarté gênante : si la présence française était la condition de la stabilité, comment expliquer soixante ans d’instabilité répétée ?

La décolonisation du récit

Le discours de Macron illustre parfaitement ce que l’on pourrait appeler la rhétorique postcoloniale de dénégation. Elle fonctionne en trois temps : affirmer la rupture avec le passé (« depuis 2017 c’est terminé »), se présenter comme partenaire équitable (« je crois à un partenariat équilibré »), puis attribuer aux dirigeants africains la responsabilité des échecs structurellement produits par la politique française elle-même.

La demande de départ du Mali n’est pas un refus de combattre le terrorisme. C’est le rejet d’une présence militaire étrangère qui a démontré, sur une décennie, son incapacité à résoudre le problème qu’elle prétendait traiter — tout en aggravant les ressentiments populaires et en affaiblissant la légitimité des États hôtes.

Que le Mali souffre aujourd’hui, personne ne le nie. Mais imputer cette souffrance au seul départ français, c’est refuser de voir que cette souffrance existait avant, pendant, et indépendamment de la présence française. C’est, en définitive, continuer à penser l’Afrique comme un objet de politique étrangère plutôt que comme un sujet de son propre destin.

Oumarou Fomba 

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Vision Mali 2063
A la UneÉconomie

Vision Mali 2063 : un plan de développement qui acte la rupture géopolitique avec l’Occident

by Chiencoro 11 mai 2026
written by Chiencoro 4 minutes read

Le document officiel de planification économique du Mali à l’horizon 2063 est bien plus qu’une feuille de route technique. C’est une déclaration d’indépendance vis-à-vis de l’Occident, un acte de foi dans l’Alliance des États du Sahel et un pari assumé sur la dédollarisation mondiale. Décryptage.

Il y a dans le « Mali Kura ɲɛtaasira ka bɛn san 2063 ma » une phrase qui ne figure dans aucun communiqué diplomatique officiel, mais qui résume à elle seule l’état d’esprit des autorités maliennes de la transition. Le document, élaboré sous l’autorité du général Assimi Goïta, qualifie les sanctions imposées au Mali par la CEDEAO et les partenaires occidentaux de « injustes, illégales et inhumaines ». Pas de nuance, pas de ménagement. C’est dans ce ton — celui d’un État victime d’une agression extérieure et en architecte de sa propre renaissance — que se construit toute l’architecture géopolitique de ce plan de quarante ans.

Un financement pensé sans l’Occident

Premier signal fort : la stratégie de financement de la Vision repose explicitement sur la mobilisation des ressources internes, en réponse à ce que le document nomme le « durcissement des conditions et la rareté des financements concessionnels des bailleurs de fonds multilatéraux » et le « diktat des pays développés ».

Traduction : le Mali acte qu’il ne peut plus — ou ne veut plus — compter sur la Banque mondiale, le FMI ou l’aide européenne dans les mêmes termes qu’auparavant. Le secteur minier est désigné comme le moteur de substitution : plus de 500 milliards de FCFA par an en investissements générés, 10 000 milliards de recettes d’exportation à rapatrier. L’or, le lithium, les ressources du sous-sol malien comme levier d’une souveraineté économique réaffirmée face à ceux qui ont cru pouvoir asphyxier le pays par les sanctions.

Ce n’est pas qu’un choix budgétaire. C’est une posture politique.

L’AES comme projet civilisationnel

La Vision consacre un chapitre entier à l’Alliance des États du Sahel — Mali, Burkina Faso, Niger — née formellement en septembre 2023 et transformée en Confédération par le traité de Niamey du 6 juillet 2024, après le retrait collectif de la CEDEAO. Le document ne présente pas l’AES comme une simple organisation régionale de sécurité. Il en fait l’un des piliers fondateurs de la Vision : « un ancrage irréversible dans la Confédération des États du Sahel » figure parmi les cinq ambitions cardinales du « Mali Kura ɲɛtaasira ka bɛn san 2063 ma ».

Irréversible. Le mot est choisi. Il signifie que la rupture avec la CEDEAO n’est pas conjoncturelle, pas négociable, pas destinée à être révisée lors d’une prochaine transition politique. Elle est inscrite dans le projet de nation à long terme.

L’AES est décrite selon le triptyque des « trois D » : Défense, Diplomatie, Développement. Une architecture qui rappelle, dans sa logique, celle de l’OTAN ou de l’Union européenne — mais orientée vers l’émancipation du tuteur français et de ses relais institutionnels régionaux.

La question monétaire : vers la sortie du FCFA

Le passage le plus radical de tout le document est peut-être celui consacré à la monnaie. La Vision Mali 2063 prend acte de la « fin progressive de l’hégémonie du dollar » et de l’euro, accélérée selon elle par les sanctions occidentales contre la Russie après le conflit l’opposant à l’Ukraine — qui a « entamé la confiance des autres pays » dans ces devises. Elle salue la montée en puissance des BRICS, des paiements en monnaies nationales, d’un nouveau système monétaire adossé à des actifs tangibles : or, pétrole, lithium.

Conclusion du document : il est « impératif, pour nos ambitions de croissance économique et de souveraineté, de quitter le FCFA. L’idéal serait certainement d’arriver à mettre à l’endroit le projet ECO. Dans le cas contraire il y’a deux possibilités : (i) une nouvelle monnaie commune avec quelques pays ayant les mêmes objectifs ou (ii) une monnaie nationale.  » Une position que les autorités maliennes de la transition n’avaient pas formulée aussi explicitement dans leurs discours publics, mais qu’elle inscrit ici, noir sur blanc, dans son projet de société à quarante ans.

Un document officiel, un discours de rupture

Ce qui frappe, à la lecture de la Vision Mali 2063, c’est la fluidité avec laquelle le langage technocratique de la planification économique se mêle au vocabulaire du souverainisme anti-occidental. Les tableaux de bord macro-économiques coexistent avec des références à « l’émancipation des peuples africains », aux « luttes pour l’indépendance politique et la dignité humaine », à la nécessité de « faire respecter la souveraineté du Mali vis-à-vis des partenaires extérieurs ».

C’est un document d’État. Mais c’est aussi un manifeste. Et dans le Sahel de 2026, les deux ne sont plus séparables.

Chiencoro Diarra 

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Exode rural
A la UneEnquête

Exode rural : Pourquoi les campagnes du Sahel se vident-elles ?

by Chiencoro 11 mai 2026
written by Chiencoro 8 minutes read

Avec près de 6 millions de déplacés internes recensés en 2024, le Sahel traverse une crise migratoire rurale sans précédent. Changement climatique, insécurité et pauvreté structurelle se conjuguent pour vider les campagnes du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Quelles en sont les vraies causes ? Quelles solutions émergent sur le terrain ? Éléments de réponse.

À la fin de l’année 2024, près de 3,8 millions de personnes étaient déplacées de force au Sahel — soit une hausse de 58 % en seulement quatre ans, selon le HCR. Derrière ce chiffre vertigineux se cache une réalité que vivent chaque jour des millions de ruraux : quitter leurs terres, leurs villages, leurs familles. L’exode rural au Sahel n’est pas un phénomène nouveau, mais il atteint aujourd’hui une ampleur sans précédent. Sécheresse, conflits armés, pauvreté persistante — quelles sont les vraies causes de ce déracinement massif ? Et surtout, existe-t-il des solutions pour inverser cette tendance ?

Les causes profondes de l’exode rural au Sahel

Le Sahel est l’une des régions du monde les plus vulnérables au changement climatique. L’avancée du désert grignote chaque année des milliers d’hectares de terres agricoles autrefois fertiles. Les saisons des pluies, jadis prévisibles, sont devenues erratiques : tantôt trop courtes, tantôt brutalement destructrices. En 2024, les inondations ont touché plus de 1,5 million de personnes au Niger et 733 000 au Mali, selon le HCR. Paradoxalement, ce sont les mêmes populations qui souffrent de sécheresse quelques mois plus tôt.

Face à des récoltes insuffisantes et des revenus agricoles en chute libre, des familles entières n’ont d’autre choix que de partir chercher une issue ailleurs — d’abord vers la ville voisine, puis vers la capitale, parfois vers l’étranger.

Depuis le milieu des années 2010, les violences armées se sont propagées à travers le Sahel central avec une intensité croissante. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, des groupes armés contrôlent des pans entiers de territoire rural, rendant impossible tout retour à une vie agricole normale. En 2024, plus de 16 800 personnes ont été tuées dans des incidents sécuritaires violents à travers la région, d’après les données d’OCHA.

Résultat direct : le Sahel abrite aujourd’hui 2,1 millions de réfugiés et demandeurs d’asile, auxquels s’ajoutent 5,9 millions de déplacés internes — des chiffres en hausse de 20 % depuis le début de l’année 2024. Ces déplacements forcés alimentent directement l’exode rural, transformant des paysans en déracinés urbains du jour au lendemain.

Au-delà des crises immédiates, c’est une pauvreté structurelle qui pousse les populations à quitter les campagnes. Le chômage rural frappe en priorité les jeunes, qui peinent à vivre de l’agriculture familiale dans des zones où les marchés sont éloignés, les intrants chers et les prix agricoles volatils. L’accès à l’éducation et aux soins de santé reste limité dans de nombreuses zones rurales, rendant les villes bien plus attractives pour les nouvelles générations.

Conséquences : villes saturées, campagnes vidées

Bamako, Niamey et Ouagadougou absorbent des flux migratoires qu’elles ne peuvent plus gérer. Ces villes grandissent à toute vitesse, sans que les infrastructures — logement, eau, assainissement, transport — puissent suivre. Les quartiers périphériques se densifient rapidement en habitat précaire, où les nouveaux arrivants survivent dans des conditions difficiles. Cette bidonvillisation croissante est l’une des conséquences les plus visibles de la migration rurale en Afrique de l’Ouest.

Les campagnes vidées de leurs bras valides peinent à maintenir leur production agricole. Des champs sont abandonnés, des périmètres irrigués laissés à l’arrêt. Le Sahel, déjà confronté à une insécurité alimentaire chronique, voit ainsi sa capacité productrice se réduire encore davantage. En 2025, les agences de l’ONU prévoient que 12,8 millions de personnes dans la région seront confrontées à l’insécurité alimentaire entre juin et août.

L’exode des jeunes laisse derrière elles des communautés vieillissantes, souvent privées de leurs piliers économiques et affectifs. Les personnes âgées se retrouvent isolées, sans les soutiens traditionnels. Avec elles disparaissent peu à peu des savoirs ancestraux — techniques agricoles adaptées au terroir, pratiques de gestion de l’eau, connaissances des plantes — que ni le livre ni l’écran ne peuvent totalement remplacer.

Des initiatives qui tentent de fixer les populations rurales

Dans un Sahel confronté à la pression conjuguée de l’insécurité, du changement climatique et des fragilités économiques, la question de la fixation des populations rurales s’impose comme un enjeu stratégique. Face à l’exode rural et aux déplacements forcés, plusieurs initiatives émergent pour recréer des conditions de vie viables dans les zones rurales du Mali, du Burkina Faso et du Niger.

Au cœur de ces dynamiques, les programmes d’agriculture résiliente occupent une place centrale. L’agroforesterie s’impose progressivement comme une réponse adaptée aux sols dégradés et à la variabilité climatique. En associant cultures vivrières et arbres fertilitaires, ces pratiques permettent de restaurer la fertilité des terres tout en diversifiant les sources de revenus. Parallèlement, le développement de jardins irrigués, souvent portés par des coopératives locales, offre aux communautés rurales la possibilité de sécuriser leur alimentation tout au long de l’année — en particulier pour les femmes.

Une nouvelle génération de startups agritech tente également de transformer les circuits économiques ruraux. Grâce au numérique, ces jeunes entreprises facilitent la mise en relation entre producteurs et marchés urbains, réduisant le rôle des intermédiaires et améliorant les revenus paysans. Cette modernisation progressive rend l’activité agricole plus attractive pour les jeunes, souvent tentés par l’exode.

Au Burkina Faso, le président Ibrahim Traoré exhorte les entreprises et les jeunes à travailler davantage pour le consommer local. L’objectif est de réduire drastiquement les importations des produits de consommation et réduire par la même occasion l’exportation des matières premières produites au Burkina Faso. C’est le début de l’émergence d’une économie nationalisée. Dans cette dynamique, précise le capitaine Ibrahim Traoré, l’État est prêt à soutenir des initiatives des jeunes dans cette voie de l’autonomisation économique du pays des hommes intègres. 

Aussi, certains acteurs locaux jouent un rôle clé. Au Mali, l’ONG AMEDD (Association Malienne d’Éveil au Développement Durable), bien connue des lecteurs de Saheltribune, s’illustre par ses programmes intégrés combinant agriculture durable, accès à l’eau et accompagnement communautaire. Son approche, ancrée dans les réalités locales et fondée sur la participation communautaire, constitue un exemple emblématique des solutions endogènes qui émergent dans le Sahel.

Le président malien de la Transition, le général d’armée Assimi Goïta a également l’habitude de dénoncer cette politique étrangère ancrée dans plusieurs États africains pour les maintenir dans l’exploitation. « Ils ont fait de nous des consommateurs et non des producteurs », a-t-il déclaré devant les forces vives de la nation, en 2025, lors des vœux de Nouvel an. Les autorités se donnent donc comme objectif de briser cette chaîne afin de valoriser les productions et les consommations locales. C’est tout le sens de la Vision Mali 2063, communément appelé « Mali Kura ɲɛtaasira ka bɛn san 2063 ma ». Dans ce document prospectif, deux axes concernent cette politique de valorisation économique locale : le projet 1 et 3. 

Le projet « Farafinna Jiginɛ » vise à renforcer durablement l’agriculture malienne afin d’assurer la sécurité alimentaire nationale et régionale. Il prévoit la création de 12 agropoles structurés autour des principales filières agricoles selon les potentialités de chaque zone. Cette dynamique doit permettre d’accroître la production, de mieux valoriser les chaînes de valeur agricoles et de réduire la dépendance alimentaire. À terme, l’ambition est de faire du Mali un exportateur net de produits agricoles d’ici la première décennie de la Vision Mali 2063.

Le projet « Industrialiser le Mali » repose sur une stratégie de développement industriel basée sur les filières économiques les plus porteuses. L’État prévoit la création de zones industrielles et de zones franches afin d’attirer les investissements et d’encourager l’installation de nouvelles unités de production. Cette approche vise à structurer des pôles régionaux de croissance économique capables de générer emplois, valeur ajoutée et prospérité sociale. Les investissements seront prioritairement orientés vers les filières jugées hautement stratégiques pour l’économie nationale.

A ces deux projets, il faut ajouter un troisième projet qui concerne la valorisation du secteur aurifère afin de redonner au Mali toute son prestige du temps des grands Empires. Le projet « Kanku Musa Seginna », inspiré de l’héritage de l’empereur Mansa Moussa, vise à faire de l’activité minière un véritable moteur de développement durable au Mali. Il ambitionne d’intégrer l’exploitation des ressources minières dans une stratégie qui concilie croissance économique, protection de l’environnement et progrès social. Une attention particulière est accordée aux communautés et aux régions abritant les sites miniers afin qu’elles bénéficient directement des retombées de cette richesse nationale, à travers l’institution de cinq fonds miniers, dont le Fonds minier pour le développement local. L’objectif est de transformer le secteur minier en levier structurant pour le développement équilibré du territoire malien.

Ces initiatives restent confrontées à des défis majeurs — financement, sécurité, infrastructures — mais elles dessinent les contours d’un modèle de développement rural et national capable de répondre aux aspirations des populations sahéliennes.

L’exode rural au Sahel est le symptôme d’une région à la croisée de crises climatiques, sécuritaires et économiques qui se renforcent mutuellement. Des millions de personnes quittent leurs terres non par choix, mais par nécessité. Pourtant, des solutions existent — à condition d’investir durablement dans l’agriculture résiliente, la sécurité et les services de base en milieu rural.

Chiencoro Diarra 


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