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Mali : le discours Macron ou l’art de renverser les responsabilités

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Au sommet Africa Forward à Nairobi, Emmanuel Macron a affirmé que le Mali aurait demandé le départ des forces françaises parce qu’il ne voulait plus « se battre contre le terrorisme ». Une déclaration qui renverse les responsabilités et occulte le bilan sécuritaire des opérations militaires françaises au Sahel. Dans cette tribune, Oumarou Fomba démonte les ressorts d’un récit politique qui cherche à transformer un échec stratégique en faute du partenaire africain.

Emmanuel Macron, dans une déclaration récente à Nairobi, a affirmé que si le Mali a demandé le départ des forces françaises, c’est parce que le pays « ne voulait plus se battre contre le terrorisme ». Cette formule, assénée avec la désinvolture d’un « no offense », mérite d’être soumise à l’épreuve des faits. Car derrière la rhétorique de la rupture se cache une réalité que le président français s’emploie méthodiquement à occulter : dix ans de présence militaire française au Mali se sont soldés par un échec sécuritaire patent.

La rhétorique de l’auto-justification

Le propos central de Macron — « Vous ne voulez plus de la France parce que vous ne voulez plus vous battre contre le terrorisme » — est une reformulation fallacieuse. Les autorités maliennes de la transition n’ont pas expulsé la France pour cesser de combattre le terrorisme. Elle a exigé le respect de ses principes de souveraineté, de non ingérences politiques françaises, et surtout le bilan cuisant de dix ans d’opérations militaires. Ne voulant pas accepté ces conditions, la France a annoncé unilatéralement son départ. Lorsqu’elle voulaient tenter de faire demi-tour, les autorités maliennes s’étaient déjà braqués. Attribuer ce départ à une dérobade malienne, c’est inverser les responsabilités pour masquer une défaite stratégique.

Bilan de la présence française au Mali
Bilan de la présence française au Mali. ©Graphique généré à l’aide de l’IA.

Cette inversion est une figure rhétorique classique : transformer l’échec du dominant en faute du dominé. Ce n’est pas le Mali qui a failli — c’est la stratégie militaire française qui s’est révélée structurellement inadaptée à la nature du conflit sahélien.

L’aveu masqué : la France n’a pas réussi

Macron reconnaît lui-même que « l’actualité montre que ce n’était sans doute pas la meilleure décision que les putschistes maliens avaient prise pour leur pays ». C’est une lecture intéressée : elle laisse entendre que le Mali se porte mal à causedu départ français, en occultant soigneusement que le Mali se portait déjà mal malgré la présence française. Le terrorisme au Sahel a explosé sous Barkhane, non après.

Les données sont implacables. Selon l’ACLED (Armed Conflict Location and Event Data Project), les attaques jihadistes au Sahel ont été multipliées par sept entre 2016 et 2021 — en plein déploiement de l’opération Barkhane, forte de 5 000 à 9 000 soldats. Le pic des violences a coïncidé avec le pic du dispositif militaire français. Ce seul fait devrait suffire à invalider le récit de Macron.

Le mythe de la rupture de 2017

Affirmer que « depuis 2017, c’est terminé » l’époque du pré-carré est une fiction narrative soigneusement entretenue. Passé ce discours de rupture, qu’a changé concrètement la France en Afrique ? Elle a maintenu ses bases militaires, ses accords de défense asymétriques, le mécanisme de la zone franc sous contrôle indirect du Trésor français, et ses réseaux diplomatiques actifs. Aucune rupture structurelle n’a eu lieu. Seulement un changement de registre communicationnel.

Prétendre avoir rompu avec le passé tout en maintenant exactement les mêmes structures, c’est substituer au néocolonialisme d’action un néocolonialisme de discours. La forme change ; le fond demeure.

Un bilan militaire que Macron passe sous silence

C’est le point cardinal que le président français s’emploie à ignorer. Depuis l’opération Serval (2013) jusqu’au retrait de Barkhane (2022), neuf ans de présence militaire française n’ont pas permis de neutraliser durablement les groupes armés — GSIM, JNIM, EIGS —, de sécuriser le territoire hors des grandes agglomérations, ni d’enrayer la diffusion du terrorisme vers le Burkina Faso et le Niger. La menace s’est étendue, les violences se sont intensifiées, et les institutions maliennes se sont fragilisées davantage.

Cette réalité n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans un continuum historique que Macron occulte également : depuis l’indépendance du Mali en 1960, la France n’a jamais cessé d’être présente — militairement, diplomatiquement, économiquement. Et cette présence n’a jamais empêché les crises de se succéder. La rébellion touarègue de 1990–1996, celle de 2006–2009, le coup d’État de 2012, la progression du MNLA : toutes ces crises ont eu lieu sous présence française, pas en son absence.

La question s’impose donc avec une clarté gênante : si la présence française était la condition de la stabilité, comment expliquer soixante ans d’instabilité répétée ?

La décolonisation du récit

Le discours de Macron illustre parfaitement ce que l’on pourrait appeler la rhétorique postcoloniale de dénégation. Elle fonctionne en trois temps : affirmer la rupture avec le passé (« depuis 2017 c’est terminé »), se présenter comme partenaire équitable (« je crois à un partenariat équilibré »), puis attribuer aux dirigeants africains la responsabilité des échecs structurellement produits par la politique française elle-même.

La demande de départ du Mali n’est pas un refus de combattre le terrorisme. C’est le rejet d’une présence militaire étrangère qui a démontré, sur une décennie, son incapacité à résoudre le problème qu’elle prétendait traiter — tout en aggravant les ressentiments populaires et en affaiblissant la légitimité des États hôtes.

Que le Mali souffre aujourd’hui, personne ne le nie. Mais imputer cette souffrance au seul départ français, c’est refuser de voir que cette souffrance existait avant, pendant, et indépendamment de la présence française. C’est, en définitive, continuer à penser l’Afrique comme un objet de politique étrangère plutôt que comme un sujet de son propre destin.

Oumarou Fomba 


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