Le document officiel de planification économique du Mali à l’horizon 2063 est bien plus qu’une feuille de route technique. C’est une déclaration d’indépendance vis-à-vis de l’Occident, un acte de foi dans l’Alliance des États du Sahel et un pari assumé sur la dédollarisation mondiale. Décryptage.
Il y a dans le « Mali Kura ɲɛtaasira ka bɛn san 2063 ma » une phrase qui ne figure dans aucun communiqué diplomatique officiel, mais qui résume à elle seule l’état d’esprit des autorités maliennes de la transition. Le document, élaboré sous l’autorité du général Assimi Goïta, qualifie les sanctions imposées au Mali par la CEDEAO et les partenaires occidentaux de « injustes, illégales et inhumaines ». Pas de nuance, pas de ménagement. C’est dans ce ton — celui d’un État victime d’une agression extérieure et en architecte de sa propre renaissance — que se construit toute l’architecture géopolitique de ce plan de quarante ans.
Un financement pensé sans l’Occident
Premier signal fort : la stratégie de financement de la Vision repose explicitement sur la mobilisation des ressources internes, en réponse à ce que le document nomme le « durcissement des conditions et la rareté des financements concessionnels des bailleurs de fonds multilatéraux » et le « diktat des pays développés ».
Traduction : le Mali acte qu’il ne peut plus — ou ne veut plus — compter sur la Banque mondiale, le FMI ou l’aide européenne dans les mêmes termes qu’auparavant. Le secteur minier est désigné comme le moteur de substitution : plus de 500 milliards de FCFA par an en investissements générés, 10 000 milliards de recettes d’exportation à rapatrier. L’or, le lithium, les ressources du sous-sol malien comme levier d’une souveraineté économique réaffirmée face à ceux qui ont cru pouvoir asphyxier le pays par les sanctions.
Ce n’est pas qu’un choix budgétaire. C’est une posture politique.
L’AES comme projet civilisationnel
La Vision consacre un chapitre entier à l’Alliance des États du Sahel — Mali, Burkina Faso, Niger — née formellement en septembre 2023 et transformée en Confédération par le traité de Niamey du 6 juillet 2024, après le retrait collectif de la CEDEAO. Le document ne présente pas l’AES comme une simple organisation régionale de sécurité. Il en fait l’un des piliers fondateurs de la Vision : « un ancrage irréversible dans la Confédération des États du Sahel » figure parmi les cinq ambitions cardinales du « Mali Kura ɲɛtaasira ka bɛn san 2063 ma ».
Irréversible. Le mot est choisi. Il signifie que la rupture avec la CEDEAO n’est pas conjoncturelle, pas négociable, pas destinée à être révisée lors d’une prochaine transition politique. Elle est inscrite dans le projet de nation à long terme.
L’AES est décrite selon le triptyque des « trois D » : Défense, Diplomatie, Développement. Une architecture qui rappelle, dans sa logique, celle de l’OTAN ou de l’Union européenne — mais orientée vers l’émancipation du tuteur français et de ses relais institutionnels régionaux.
La question monétaire : vers la sortie du FCFA
Le passage le plus radical de tout le document est peut-être celui consacré à la monnaie. La Vision Mali 2063 prend acte de la « fin progressive de l’hégémonie du dollar » et de l’euro, accélérée selon elle par les sanctions occidentales contre la Russie après le conflit l’opposant à l’Ukraine — qui a « entamé la confiance des autres pays » dans ces devises. Elle salue la montée en puissance des BRICS, des paiements en monnaies nationales, d’un nouveau système monétaire adossé à des actifs tangibles : or, pétrole, lithium.
Conclusion du document : il est « impératif, pour nos ambitions de croissance économique et de souveraineté, de quitter le FCFA. L’idéal serait certainement d’arriver à mettre à l’endroit le projet ECO. Dans le cas contraire il y’a deux possibilités : (i) une nouvelle monnaie commune avec quelques pays ayant les mêmes objectifs ou (ii) une monnaie nationale. » Une position que les autorités maliennes de la transition n’avaient pas formulée aussi explicitement dans leurs discours publics, mais qu’elle inscrit ici, noir sur blanc, dans son projet de société à quarante ans.
Un document officiel, un discours de rupture
Ce qui frappe, à la lecture de la Vision Mali 2063, c’est la fluidité avec laquelle le langage technocratique de la planification économique se mêle au vocabulaire du souverainisme anti-occidental. Les tableaux de bord macro-économiques coexistent avec des références à « l’émancipation des peuples africains », aux « luttes pour l’indépendance politique et la dignité humaine », à la nécessité de « faire respecter la souveraineté du Mali vis-à-vis des partenaires extérieurs ».
C’est un document d’État. Mais c’est aussi un manifeste. Et dans le Sahel de 2026, les deux ne sont plus séparables.
Chiencoro Diarra
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