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Liberté A Bamako
A la UneÉducation

Mali : annulation du bac français, une décision sécuritaire ou diplomatique ?

by Sahel Tribune 26 mai 2026
written by Sahel Tribune 6 minutes read

Le ministère de l’Éducation nationale a annoncé le 12 mai l’annulation de toutes les épreuves du brevet et du baccalauréat dans les établissements français du Mali, au nom de la « situation sécuritaire ». Une décision présentée comme un geste de protection. Qui ressemble davantage à un aveu d’impuissance diplomatique — et soulève des questions sérieuses d’équité.

C’est un communiqué de quelques paragraphes, rédigé dans la langue froide des circulaires administratives. Mais pour des centaines d’élèves du Lycée Liberté de Bamako et des autres établissements français du Mali, il a l’effet d’une douche froide : pas de brevet, pas de bac, pas d’épreuves en juin. À la place, les moyennes annuelles du livret scolaire feront foi. Et pour les candidats individuels — ceux qui ne sont pas inscrits dans un établissement homologué — rendez-vous en septembre pour une session de remplacement, si tout va bien.

Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale, a décidé « de mettre en place des aménagements d’examen » pour les candidats au Mali, en raison, dit le texte, « des événements en cours ». La formule est remarquablement vague pour une décision qui affecte concrètement l’avenir scolaire de jeunes gens dont le seul tort est de résider dans un pays avec lequel Paris entretient des relations diplomatiques au plus bas depuis des décennies.

Le Mali rangé entre l’Irak et l’Iran

Le premier problème de ce communiqué est son périmètre. Le Mali est classé dans la même liste que Bahreïn, les Émirats arabes unis, l’Irak, l’Iran, Israël, le Koweït, le Liban et le Qatar. Soit des pays en guerre ouverte, sous bombardements, traversés par des conflits armés actifs impliquant des puissances régionales et internationales. Le Proche et le Moyen-Orient vivent une séquence particulièrement violente depuis mars 2026.

Et le Mali dans tout ça ? La situation sécuritaire au Sahel est sérieuse, nul ne le conteste. Les groupes terroristes actifs dans les régions de Mopti, Gao et Tombouctou font peser une menace réelle. Mais Bamako, la capitale, où est concentré l’essentiel du réseau scolaire français, n’est pas Beyrouth sous les bombes. Mettre le Mali sur le même plan que des zones de guerre actives, c’est soit une erreur d’analyse, soit un choix politique qui ne dit pas son nom.

Car il faut rappeler le contexte : depuis le départ de l’armée française du Mali, les relations franco-maliennes ont atteint un point de rupture inédit. En août 2025, les autorités maliennes ont arrêté un citoyen français à Bamako, pour complot de déstabilisation du pays. La France a contesté ces faits, les qualifiant d’infondées. En septembre, Paris a annoncé la suspension de sa coopération antiterroriste avec le Mali et ordonné le départ de deux diplomates maliens. En réponse, Bamako a déclaré persona non grata cinq personnels de l’ambassade française.

Dans ce contexte de brouille diplomatique majeure, la décision du 12 mai sur les examens ne peut pas être lue indépendamment du reste. Quand le politique se détériore, ce sont toujours les élèves qui paient.

Une inégalité de traitement criante

Le second problème est une question d’équité élémentaire. Le dispositif mis en place distingue deux catégories d’élèves, dont les destins divergent radicalement. Les élèves scolarisés dans un établissement français homologué — en clair, les enfants de familles disposant des ressources nécessaires pour accéder au réseau de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) — se voient attribuer leurs moyennes annuelles, sans épreuves. Leur diplôme est validé, leur année préservée.

Les candidats sous statut individuel — souvent des élèves maliens ou des familles moins aisées qui ont préparé l’examen en dehors des établissements homologués — devront se présenter à une session de remplacement en septembre 2026. Quatre mois supplémentaires d’attente, d’incertitude, de stress. Quatre mois pendant lesquels les inscriptions en classe supérieure seront probablement déjà fermées, les places en université déjà prises.

Le communiqué du ministère ne s’attarde pas sur cette asymétrie. Elle est pourtant fondamentale : une même décision de « protection » produit des effets radicalement inégaux selon que l’on appartient ou non au réseau privilégié de l’enseignement français à l’étranger.

L’équité du bac, un principe à géométrie variable

La France est attachée, en principe, à l’universalité de ses diplômes. Le baccalauréat est présenté comme un rite républicain, le même pour tous, de Dunkerque à Bamako. Cette décision en révèle l’envers : l’égalité des chances s’arrête aux frontières du réseau AEFE et de sa sécurité institutionnelle.

Le SNES-FSU, principal syndicat des enseignants du secondaire, note que la situation sécuritaire au Mali « depuis plusieurs mois » a perturbé le déroulement des cours — interruptions, enseignement à distance — et les conditions psychologiques de préparation des élèves comme des personnels. Il reconnaît néanmoins que la décision du ministère est intervenue « tardivement ». Tardivement : le mot est dit. Les enseignants du réseau le savent, eux qui ont maintenu des cours dans des conditions difficiles pendant des mois, sans que Paris ne prenne la mesure de leur situation.

Il aurait sans doute été possible d’organiser les épreuves dans des conditions adaptées, avec des centres sécurisés, comme cela s’est fait dans d’autres contextes tendus. Il aurait été possible d’étendre les aménagements à tous les candidats, sans distinction de statut. Il aurait été possible, aussi, d’agir bien plus tôt, dès lors que la détérioration de la situation était connue.

Ce que cette décision révèle

Ce que ce communiqué révèle, en filigrane, c’est l’état des relations franco-maliennes. La rupture entre Paris et Bamako s’est accélérée depuis le retrait des forces françaises du Mali en 2022 et le rapprochement de Bamako avec Moscou. Depuis, les relations bilatérales se sont réduites comme peau de chagrin, au point que maintenir un dispositif d’examen normal dans les établissements français du Mali soit devenu — ou soit présenté comme — une impossibilité.

La France reste pourtant un partenaire économique majeur pour le Mali, premier employeur privé étranger direct, premier en nombre d’entreprises présentes dans le pays, et premier contributeur étranger aux recettes gouvernementales à hauteur de 20 %. Les liens humains, économiques et culturels entre les deux pays restent profonds, quoi qu’en disent les gesticulations diplomatiques des uns et des autres.

C’est précisément pourquoi la décision du 12 mai est révélatrice d’une impasse : Paris ne sait plus comment gérer sa relation avec Bamako, et c’est l’institution scolaire — censée être au-dessus des brouilles politiques — qui en fait les frais. Les élèves du Lycée Liberté de Bamako n’ont voté ni pour Assimi Goïta, ni pour aucun gouvernement français. Ils voulaient juste passer leur bac.

A.D

26 mai 2026 0 comments
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sobriété
A la UneAnalyses

Sahel : vivre avec moins pour résister aux crises

by Chiencoro 26 mai 2026
written by Chiencoro 3 minutes read

Face aux crises géopolitiques, à la flambée des prix et aux pénuries qui affectent le quotidien des Maliens — surtout en cette veille de la fête de la Tabaski (période de grandes dépenses par excellence) — un plaidoyer émerge pour une sobriété assumée. Entre philosophie épicurienne, lucidité stoïcienne et réalités économiques, cette réflexion invite à repenser nos habitudes de consommation afin de transformer la contrainte en résilience collective.

Le monde brûle. Pas métaphoriquement — concrètement. À l’est de l’Europe, les obus continuent de tomber. Au Moyen-Orient, les équilibres se défont dans le sang et la diplomatie de façade. En Afrique, et au Sahel en particulier, des millions de gens paient de leur sécurité, parfois de leur vie, une instabilité que les chancelleries observent de loin avec une compassion de circonstance.

Ces crises ne sont pas abstraites. Elles se traduisent en prix à la pompe, en rayons vides, en salaires qui ne suffisent plus. Ici, au Mali, la pénurie de carburant n’est pas un aléa conjoncturel : c’est la traduction directe, dans nos vies quotidiennes, d’une crise sécuritaire qui étrangle les routes d’approvisionnement. On ne fait plus le plein comme avant. On calcule. On arbitre. On renonce.

Alors que faire ?

Il y a une réponse que les économistes peinent à formuler parce qu’elle n’est pas chiffrée dans un tableau Excel : la sobriété. Pas celle qu’on impose aux pauvres pendant que les riches continuent de festoyer — mais une sobriété choisie, philosophique, presque politique.

Épicure, qu’on réduit souvent à tort à un éloge du plaisir, avait compris quelque chose que nos sociétés de consommation ont méthodiquement oublié : le bonheur ne réside pas dans l’accumulation, mais dans la tranquillité. L’ataraxie, dit-il — cette paix intérieure que rien ne peut troubler. Pour y accéder, il proposait une règle d’une simplicité désarmante : distinguer ce qui est naturel et nécessaire (manger, se loger, se soigner), ce qui est naturel mais superflu (le luxe, le paraître), et ce qui est artificiel et inutile (le prestige social, l’ostentation).

Dans un Mali sous pression, cette grille de lecture n’est pas une leçon de philosophie — c’est un outil de survie collective.

Combien dépensons-nous chaque saison en uniformes coûteux pour des cérémonies dont l’utilité reste à démontrer ? Combien de carburant brûle-t-on en cortèges interminables pour des mariages ou des baptêmes qui s’étirent sur trois jours ? Combien d’invitations grandiloquentes, de buffets extravagants, de robes achetées portées une fois ? Ces dépenses ne sont pas des péchés — mais dans le contexte actuel, elles sont des imprudences.

Prendre les transports en commun quand c’est possible. Revoir ses rituels sociaux à l’aune de ce qui est raisonnable. Ne pas céder à la pression du standing quand les fondamentaux manquent. Voilà ce que certains appelleraient de la rigueur budgétaire — et que j’appelle, plus simplement, de la sagesse.

À l’épicurisme, j’ajouterai le stoïcisme : non pas la résignation passive, mais la lucidité active. Accepter ce qu’on ne peut pas changer — les prix mondiaux du pétrole, la guerre à mille kilomètres — pour concentrer son énergie sur ce qu’on peut transformer : ses habitudes, ses priorités, ses choix de vie.

Ce n’est pas un appel à la pauvreté. C’est un appel à la conscience.

Le monde traverse une période charnière. Ce serait une erreur de croire qu’on peut continuer à vivre comme si de rien n’était, en attendant que la tempête passe. La tempête, elle, ne passera peut-être pas de sitôt. La vraie résilience ne se trouve pas dans les discours — elle se construit, jour après jour, dans les petits choix que personne ne voit mais qui, ensemble, font la différence.

Vivre avec moins. Vivre mieux. Vivre debout.

Chiencoro Diarra 

26 mai 2026 0 comments
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Concours pédagogiques et littéraire
A la UneSeko ni Donko

Mali : les talents récompensés au concours pédagogique et littéraire 2026 à la Tour de l’Afrique

by Ibrahim Kalifa Djitteye 25 mai 2026
written by Ibrahim Kalifa Djitteye 3 minutes read

La Tour de l’Afrique a abrité la finale de la 11ᵉ édition du parcours pédagogique ainsi que de la 3ᵉ édition du concours littéraire 2026. En présence de ministres, diplomates, enseignants ainsi que responsables académiques, l’événement s’est inscrit dans la Journée de l’Afrique. Il a mis en avant la jeunesse malienne, son dynamisme ainsi que son rôle essentiel dans la construction d’un continent uni et prospère.  

Placée sous le thème « Culture et éducation, leviers indispensables pour une Afrique digne et intégrée », l’initiative a été portée par la Tour de l’Afrique avec l’appui du ministère de la Culture ainsi que de l’Éducation nationale. Elle s’inscrit dans le cadre de l’Année de l’Éducation et de la Culture décrétée par le Général d’Armée Assimi Goïta, Président de la Transition.  

Engagement de la jeunesse pour l’avenir

Les épreuves ont réuni des élèves du secondaire ainsi que des étudiants universitaires, évalués par un jury composé de professeurs ainsi que de responsables culturels. Les copies ont été corrigées avec méthode ainsi que rigueur, révélant la qualité de l’enseignement au Mali. Le concours a permis de mettre en lumière l’innovation, la créativité ainsi que le savoir‑faire des jeunes, confirmant leur rôle central dans la construction d’une Afrique forte ainsi qu’intégrée.  

Le Lycée Youchaou s’est distingué grâce à Ladji Dembélé, premier du parcours pédagogique. Kadidiatou Koné ainsi que Aminata Diallo du Lycée Cheick Modibo Diarra ont également été récompensées pour leurs performances remarquables. Dans la catégorie poésie, Mouna Mint Mohamed Lamine du Lycée La Mémoire s’est affirmée par la force de ses mots ainsi que la profondeur de son expression. Un prix d’encouragement a été attribué à Lassina Keita du Lycée La Mémoire.  

Lauréats distingués par leurs performances

La cérémonie a rendu hommage aux forces armées maliennes, rappelant le sacrifice des soldats tombés pour la défense de la patrie. Les participants ont été encouragés à poursuivre leur engagement au service du Mali ainsi que du continent africain. Les trophées remis ne sont pas seulement des récompenses, mais des symboles d’un engagement collectif pour un avenir meilleur, fondé sur l’éducation ainsi que la culture comme piliers indissociables.  

Les organisateurs ont souligné la valeur des productions présentées, mettant en avant la capacité des jeunes à transformer leurs connaissances en créations originales. Le concours a permis de démontrer que la jeunesse malienne est capable de rivaliser par son talent, son imagination ainsi que sa discipline, confirmant que l’avenir repose sur une génération consciente de ses responsabilités.  

Créativité révélée dans la poésie

Les prestations poétiques ont donné une place particulière à l’expression artistique, révélant la force des mots ainsi que la profondeur des idées portées par les candidats. La poésie a servi de miroir à la société, traduisant les aspirations de la jeunesse pour un Mali nouveau. Les jurés ont salué la qualité des textes, la pertinence des thèmes abordés ainsi que la maturité des auteurs malgré leur jeune âge.  

Les participants ont montré que la littérature demeure un outil puissant pour sensibiliser, transmettre des valeurs ainsi que renforcer la cohésion sociale. Les œuvres présentées ont mis en avant la richesse culturelle du Mali, tout en affirmant l’importance de l’éducation comme socle de toute transformation durable. La poésie a ainsi confirmé son rôle dans la formation intellectuelle ainsi que citoyenne des jeunes.  

L’édition 2026 a connu son épilogue dans une atmosphère de fierté ainsi que de reconnaissance. Les participants ont démontré que la jeunesse malienne est talentueuse, créative ainsi que profondément attachée aux valeurs africaines. Le concours s’impose désormais comme un rendez‑vous incontournable de l’excellence académique ainsi que culturelle, confirmant que l’avenir du continent repose sur l’éducation ainsi que la culture.  

Ibrahim Kalifa Djitteye 

25 mai 2026 0 comments
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Lingots d'or
A la UneÉconomie

Siniyan-Sigui : comment le Burkina Faso entend convertir les superprofits de l’or en avenir économique

by Chiencoro 25 mai 2026
written by Chiencoro 4 minutes read

Avec la création du fonds «Siniyan-Sigui», les autorités burkinabè entendent capter les superprofits de l’or pour financer les infrastructures et l’industrie. Une réforme structurelle qui s’appuie sur des performances minières exceptionnelles, mais dont les effets concrets restent à prouver.

C’est une décision discrète, adoptée en Conseil des ministres, mais ses ambitions sont considérables. Le gouvernement burkinabè a créé le Fonds «Siniyan-Sigui» — nom qui signifie «préparer l’avenir» — un fonds souverain destiné à capter les excédents de ressources générés par le secteur minier lorsque les cours des minerais dépassent un seuil de référence fixé par les autorités.

Un outil inédit pour capter les superprofits

Le ministre de l’Économie et des Finances, Aboubakar Nacanabo, a précisé le mécanisme : «tout ce qui est réalisé comme excédent au-delà des cours de référence est reversé dans ce fonds souverain». Constitué sous la forme juridique d’un compte d’affectation spécial, le fonds a vocation à financer des projets industriels et des infrastructures structurantes, dont les premiers devraient voir le jour dès 2027.

La formule n’est pas sans rappeler les fonds souverains de pays comme le Botswana — avec son Pula Fund — ou la Norvège, qui capitalisent depuis des décennies les richesses tirées de leurs ressources naturelles pour immuniser leurs économies contre la volatilité des cours et préparer l’après-extraction — ou encore le Mali, qui vient de rendre opérationnel son Fonds minier pour le développement local, avec la redistribution entre les collectivités territoriales des ressources captées au cours du dernier exercice. Le Burkina Faso, lui, vient de franchir une étape décisive dans cette direction.

Des performances minières qui justifient l’initiative

L’ambition du fonds Siniyan-Sigui repose sur des chiffres qui donnent le vertige. La production nationale d’or est passée de 60,7 tonnes en 2024 à plus de 94 tonnes en 2025, selon le ministère chargé des Mines — soit une hausse de près de 55 % en un an. Une performance qui place le pays parmi les producteurs d’or les plus dynamiques d’Afrique de l’Ouest.

Les recettes directes du secteur minier ont suivi la même trajectoire : elles ont bondi de 570 milliards de FCFA (environ 980 millions de dollars) en 2024 à plus de 776 milliards de FCFA (soit 1,34 milliard de dollars) à fin 2025. L’or représente aujourd’hui 82,3 % de la valeur totale des exportations du pays. Le Burkina Faso compte une quinzaine de mines industrielles en production, 16 mines semi-mécanisées, et plus de 240 permis de recherche actifs.

Courbe et historiogramme sur les revenus en ressources minières
Courbe et historiogramme sur les revenus en ressources minières

Un secteur réformé, une souveraineté revendiquée

La création du fonds souverain s’inscrit dans une dynamique plus large de réappropriation nationale des ressources minières, comme c’est le cas au Mali ainsi qu’au Niger. Depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré, Ouagadougou a multiplié les réformes dans le secteur : adoption d’un nouveau code minier en 2024, augmentation de la participation de l’État dans le capital de certaines compagnies, pression accrue sur les opérateurs étrangers pour que les retombées locales soient plus significatives.

Cette orientation s’inscrit dans un mouvement continental plus large. De la Tanzanie au Mali, en passant par le Zimbabwe et le Ghana, de nombreux gouvernements africains ont révisé leurs codes miniers ces dernières années pour accroître leur part des revenus générés par leurs sous-sols. La différence avec le Burkina Faso tient à la radicalité de la rupture affichée et à la rapidité avec laquelle les réformes s’enchainent.

Le secteur minier constitue un pilier de l’économie burkinabè depuis 2009. En seize ans, il a profondément restructuré les équilibres économiques du pays, offrant des emplois, des recettes fiscales et des devises à un État dont les finances sont par ailleurs mises sous pression par l’insécurité et la crise humanitaire au Sahel.

L’or comme levier, pas comme rente

La création du fonds souverain envoie un signal fort : le Burkina Faso entend rompre avec la logique de rente extractive qui a longtemps caractérisé les économies minières africaines. Plutôt que de laisser la richesse du sous-sol quitter le territoire sans retombées structurelles, Ouagadougou veut en faire un levier de transformation productive.

Le fonds Siniyan-Sigui offrira au Burkina Faso ce que l’or ne lui a encore jamais vraiment donné : du temps, des marges de manœuvre, et les moyens de construire autre chose que des mines.

Chiencoro Diarra 

25 mai 2026 0 comments
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Falaise de Bandiagara
A la UneOpinion

Pays dogon : pourquoi Bandiagara reste au cœur des défis sécuritaires et de la paix au Mali

by Mikailou Cissé 25 mai 2026
written by Mikailou Cissé 7 minutes read

La région administrative de Bandiagara est devenue l’un des espaces les plus éprouvés par les crises contemporaines du Mali. Souvent désignée comme le « pays dogon » en raison de son héritage historique et culturel exceptionnel — falaises millénaires, architecture vernaculaire, pratiques rituelles reconnues par l’UNESCO —, elle illustre aujourd’hui les contradictions d’un territoire riche de son passé, mais profondément fragilisé par une décennie de violence.

Autrefois relativement épargnée par les confrontations armées de grande ampleur, la région s’est progressivement transformée en un espace de violence complexe impliquant groupes armés terroristes, mouvements d’autodéfense communautaires, forces étatiques et acteurs coutumiers. Depuis la recomposition des groupes insurgés à partir de 2016-2018 — marquée notamment par la formation du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, lié à Al-Qaïda au Maghreb islamique) et par la montée en puissance de katibas opérant dans le delta intérieur du Niger —, les violences se sont déplacées vers les zones rurales isolées du Séno Bankass, du plateau dogon et de leurs périphéries. Les massacres d’Ogossagou, en mars 2019 et en février 2020, ont constitué les épisodes les plus meurtriers de cette spirale, faisant plusieurs centaines de victimes civiles peules et dogons et révélant au monde l’ampleur de la crise intercommunautaire en gestation.

Une conflictualité multidimensionnelle

Ces dynamiques ont profondément bouleversé les équilibres locaux. Les localités encore habitées malgré l’insécurité connaissent des mutations démographiques importantes, des ruptures économiques ainsi qu’une détérioration progressive des relations intercommunautaires. La région subit désormais une conflictualité multidimensionnelle mêlant insurrection armée, tensions intercommunautaires entre agriculteurs dogons et éleveurs peuls, rivalités entre groupes armés pour le contrôle des axes de circulation, et militarisation croissante des appartenances communautaires.

Les déplacements de populations constituent l’une des principales conséquences de cette crise. Les mécanismes de suivi humanitaire indiquent que les régions de Bandiagara, de Douentza et de Mopti concentrent une part importante des déplacés internes du Mali — estimés à plusieurs centaines de milliers de personnes dans le seul centre du pays. Certaines communes comme Koro accueillent également des réfugiés burkinabè fuyant les violences transfrontalières, signe de la porosité des crises sahéliennes. Ces mouvements recomposent les équilibres sociaux, fragilisent les mécanismes traditionnels de médiation et accentuent la pression sur des ressources déjà limitées, notamment l’eau, le foncier pastoral et les denrées de première nécessité.

L’armement progressif des communautés, favorisé par le contexte sécuritaire et parfois encouragé localement, a profondément modifié les rapports sociaux traditionnels. Des tensions autrefois contenues par les ressources coutumières peuvent désormais déboucher rapidement sur des affrontements meurtriers. Dans ce contexte, les mécanismes traditionnels de médiation demeurent importants, mais apparaissent insuffisants sans l’appui des autorités étatiques et des dispositifs de sécurité.

Des ressources locales de régulation à préserver

Malgré l’instabilité, les sociétés locales conservent des capacités réelles de régulation sociale qu’il serait erroné de sous-estimer. Les autorités familiales, chefs coutumiers, dignitaires religieux et médiateurs traditionnels continuent de jouer un rôle structurant dans la prévention des conflits et la recherche d’apaisement. Les séances de palabres organisées en période de crise, parfois sous l’égide de l’État, demeurent des espaces de dialogue reconnus et légitimes localement.

Ces ressources sont illustrées par des exemples concrets. Dans plusieurs communes du plateau dogon, des accords de cessation des hostilités entre villages dogons et peuls ont été négociés sous l’égide de sages et de chefs religieux, permettant des périodes de coexistence pacifique même en contexte de forte tension. Les mariages mixtes, les alliances de plaisanterie — ces relations ritualisées qui autorisent entre membres de clans différents une familiarité codifiée — et certaines pratiques rituelles partagées témoignent de formes anciennes de cohésion sociale pouvant contribuer à réduire les tensions. Ces leviers endogènes, parce qu’ils s’appuient sur une légitimité enracinée dans l’histoire longue des communautés, ont une résilience que les dispositifs externalisés de médiation peinent à reproduire.

Les accords locaux observés ces dernières années montrent que l’implication des sages, des autorités religieuses et des détenteurs de légitimité coutumière peut favoriser des compromis durables, à condition qu’elle s’accompagne d’un minimum de sécurité et d’une reconnaissance institutionnelle de la part des autorités étatiques.

Les limites du local face à la recomposition armée

Cependant, l’affaiblissement de la présence étatique en milieu rural a favorisé l’émergence d’acteurs armés concurrents cherchant à contrôler les territoires, les axes de circulation et les populations. Dans plusieurs localités, groupes terroristes et milices communautaires se disputent l’influence sécuritaire, alimentant la méfiance entre communautés et réduisant les marges d’action des autorités traditionnelles comme des forces nationales.

Certains mouvements d’autodéfense, initialement perçus comme protecteurs par les communautés qui les ont vus naître, ont été accusés d’exactions, fragilisant leur légitimité et nourrissant des cycles de représailles. La dissolution de Dana Ambassagou — milice dogon dont la création avait répondu à un sentiment d’abandon sécuritaire réel, mais dont les méthodes avaient fini par retourner l’opinion contre elle — ainsi que la disparition progressive de certains mouvements d’autodéfense peuls associés à des figures comme Sékou Bolly illustrent les reconfigurations permanentes des acteurs armés dans la région. Ces dissolutions ne signifient pas la fin de la militarisation communautaire : elles témoignent plutôt de sa fluidité et de la difficulté à y opposer des réponses pérennes.

Une vulnérabilité géographique et transfrontalière

La position géographique de Bandiagara renforce sa vulnérabilité structurelle. Située entre le centre du Mali et le nord du Burkina Faso, la région constitue à la fois une zone de brassage culturel historique et un espace stratégique de circulation transfrontalière pour les groupes armés, les trafics et les flux de réfugiés. Les reliefs rocheux du plateau, les plaines ouvertes du Séno et certaines zones difficilement accessibles compliquent le contrôle territorial durable par l’État.

Cette dimension transfrontalière est centrale. La crise au Burkina Faso — dont la région du Sahel et celle du Nord, limitrophes de Bandiagara, connaissent une violence comparable — alimente directement les dynamiques maliennes : flux d’armes, déplacements de combattants, mouvements de réfugiés. Une réponse exclusivement nationale à cette crise serait structurellement insuffisante.

Vers une paix ancrée dans les réalités locales

La résolution durable de la crise de Bandiagara suppose de conjuguer plusieurs logiques qui ne s’excluent pas, mais qui ne se substituent pas les unes aux autres.

La mise en œuvre effective de la Charte nationale pour la paix et la réconciliation nationale — adoptée le 7 août 2025 par le Conseil national de transition (CNT) et promulguée le 22 août suivant, à l’issue du Dialogue inter-Maliens — constitue un cadre institutionnel pertinent, à condition qu’elle ne reste pas un document de principe. Son opérationnalisation dans la région de Bandiagara suppose la mobilisation effective des mécanismes endogènes de résolution des conflits qu’elle reconnaît : instances coutumières, espaces de palabres, médiateurs communautaires. Le Programme national d’éducation aux valeurs (PNEV), qui vise à renforcer les fondements civiques et moraux du vivre-ensemble, peut y contribuer à moyen terme, particulièrement auprès des jeunes exposés au recrutement par les groupes armés.

Mais ces instruments institutionnels ne produiront leurs effets qu’à trois conditions. D’abord, un retour progressif de la sécurité minimale permettant aux autorités traditionnelles d’exercer leur rôle sans être exposées à des représailles. Ensuite, une reconnaissance institutionnelle explicite des mécanismes coutumiers de médiation, qui leur confère une légitimité formelle sans les déposséder de leur ancrage communautaire. Enfin, une approche régionale coordonnée avec le Burkina Faso, sans laquelle les dynamiques transfrontalières continueront d’alimenter les violences.

Les sociétés du pays dogon ont traversé des crises profondes dans leur histoire longue. Elles disposent de ressources de résilience que ni la violence armée ni l’affaiblissement de l’État n’ont encore totalement détruites. Préserver et mobiliser ces ressources — en les articulant avec une présence étatique restaurée et des mécanismes institutionnels opérationnels — est la condition d’une paix qui ne soit pas seulement une trêve entre deux cycles de violence.

Mikaïlou Cissé

25 mai 2026 0 comments
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Libre-circulation des Africains en 2026
A la UneAnalyses

55 pays, un passeport : le rêve impossible du citoyen africain

by Sahel Tribune 25 mai 2026
written by Sahel Tribune 5 minutes read

Le 25 mai 1963, les pères fondateurs de l’OUA promettaient l’unité du continent. Soixante-trois ans plus tard, un Malien a besoin d’un visa pour aller au Nigeria. Un Gabonais pour entrer en Éthiopie. La libre circulation, promesse cardinale du panafricanisme, reste pour des millions d’Africains une abstraction administrative — quand ce n’est pas une humiliation quotidienne.

Il y a quelque chose d’absurde, et de profondément révélateur, dans la situation suivante : un ressortissant de l’Union européenne peut traverser vingt-sept pays avec une seule carte d’identité. Un citoyen de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest — la CEDEAO, souvent présentée comme le bloc régional africain le plus intégré — doit, selon sa nationalité, jongler avec des régimes de visa différents dès qu’il quitte l’espace communautaire. Et même à l’intérieur de cet espace, la théorie de la libre circulation se heurte quotidiennement à des barrages routiers, des agents zélés et des formulaires kafkaïens.

Pourtant, les textes existent. Le Protocole de la CEDEAO sur la libre circulation des personnes date de 1979. Le Passeport africain, lancé par l’Union africaine en 2016 lors du sommet de Kigali, devait permettre à tout citoyen du continent de circuler librement d’un État membre à l’autre d’ici 2020. Nous sommes en 2026. Le passeport n’a été délivré, à titre symbolique, qu’à une poignée de chefs d’État et de hauts fonctionnaires. La grande majorité des 1,5 milliard d’Africains n’y a pas accès.

Le visa, instrument de fragmentation

Les chiffres de l’Indice d’ouverture des visas en Afrique, publié annuellement par la Commission de l’UA et la Banque africaine de développement, sont éloquents. En 2025, les ressortissants africains avaient besoin d’un visa préalable pour accéder à 46 % des autres pays du continent. Seuls 27 % des pays offraient une entrée libre sans visa à tous les autres ressortissants africains. Le reste relevait du visa à l’arrivée — une amélioration, certes, mais loin de la promesse d’intégration.

Cette fragmentation a un coût économique considérable. La Banque mondiale estime que les barrières à la mobilité intra-africaine réduisent les échanges commerciaux entre pays du continent de 30 à 50 % par rapport à leur potentiel. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), entrée en vigueur en 2021, ne peut pas déployer tout son potentiel si les hommes d’affaires, les ingénieurs, les chercheurs et les artisans ne peuvent pas se déplacer librement pour conclure des accords, former des équipes ou livrer des services.

Diagramme sur la libre circulation des africains en 2026
Diagramme sur la libre circulation des africains en 2026.

Les bons élèves et les récalcitrants

Tout n’est pas sombre. Quelques pays ont fait le choix délibéré de l’ouverture, et les résultats parlent d’eux-mêmes. Le Rwanda de Paul Kagame a ouvert ses frontières à tous les ressortissants africains sans visa depuis 2018 : le tourisme continental a bondi, les investissements étrangers africains ont suivi, et Kigali est devenu l’un des hubs économiques les plus dynamiques du continent. Les Seychelles et le Bénin ont fait de même, avec des effets similaires sur leur attractivité. Depuis le 18 mai 2026, le Togo aussi applique une exemption de visa pour tous les ressortissants des pays africains détenteurs d’un passeport valide, pour des séjours allant jusqu’à 30 jours. 

À l’opposé, certains pays érigent des murs administratifs qui défient toute logique d’intégration. Le Nigeria, première économie du continent, applique des règles de visa strictes à la majorité de ses voisins. L’Afrique du Nord reste largement fermée au reste du continent — le Maghreb est, statistiquement, la sous-région la moins intégrée à l’Afrique subsaharienne. Des États d’Afrique de l’Est et australe oscillent entre ouverture proclamée et réalité frontalière beaucoup plus restrictive.

La mobilité comme condition de l’identité africaine

Derrière la question administrative et économique se joue quelque chose de plus profond : la définition même de ce que signifie être africain. Le panafricanisme des pères fondateurs — de Nkrumah à Nyerere, de Sékou Touré à Modibo Keïta — était fondé sur une vision : celle d’un continent dont les peuples partageraient un destin commun, circuleraient librement, construiraient ensemble. Soixante-trois ans après la création de l’OUA, cette vision reste largement une métaphore.

Or, les populations africaines, elles, ne se sont jamais enfermées dans ces frontières héritées de Berlin. Les Peuls élèvent leurs troupeaux du Sahel au golfe de Guinée. Les Haoussa commercent de Kano à Accra. Les Somaliens de la diaspora font des allers-retours entre Nairobi, Djibouti et Mogadiscio. Les artistes circulent, les footballeurs émigrent, les entrepreneurs cherchent leurs marchés. Ce que la bureaucratie étatique bloque, les peuples africains continuent de le vivre — clandestinement, péniblement, parfois dangereusement.

2063 : échéance ou mirage ?

L’Agenda 2063 de l’Union africaine prévoit explicitement la libre circulation des personnes comme l’un de ses objectifs centraux. Il reste moins de quarante ans. La trajectoire actuelle ne permet pas d’y croire sans réserve. Mais des signaux positifs émergent : la ZLECAf crée une dynamique commerciale qui rend la mobilité des personnes plus urgente ; plusieurs pays ont annoncé des réformes de leur politique de visa ces dernières années ; et une nouvelle génération de leaders africains, formés dans des universités continentales et brassés par des expériences transnationales, commence à penser l’Afrique autrement.

Pour cette Journée mondiale de l’Afrique, la question la plus honnête n’est peut-être pas : combien de temps faudra-t-il ? Mais plutôt : qui a intérêt à ce que rien ne change ? Les réponses — droits de douane, protectionnisme des marchés du travail, contrôle des flux migratoires pour des raisons sécuritaires ou politiques — sont connues. Ce qui manque, c’est la volonté politique de les surmonter. Car un continent qui ne laisse pas ses propres citoyens circuler librement n’est pas encore vraiment un continent.

Oumarou Fomba 

25 mai 2026 0 comments
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Journée-Afrique-Kwame-Nkrumah
A la UneAnalyses

Nkrumah avait raison. Mais pas pour les raisons qu’on croit.

by Chiencoro 24 mai 2026
written by Chiencoro 6 minutes read

En 1963, le père du panafricanisme exigeait l’unité du continent pour résister aux grandes puissances. En 2026, avec la France, la Chine, la Russie et les États-Unis qui se disputent l’Afrique, sa lucidité fait froid dans le dos.

Il y a des prophètes qu’on enterre deux fois : une fois dans leur chair, une fois dans leur pensée. Kwamé Nkrumah, premier président du Ghana indépendant, père spirituel du panafricanisme, fut chassé du pouvoir par un coup d’État en 1966 — avec, dit-on, la bénédiction de Washington. Soixante ans plus tard, en ce 25 mai 2026, relire ses discours donne le vertige. Tout ce qu’il avait prévu est en train d’arriver.

L’homme qui avait compris le piège

Nkrumah n’était pas seulement un leader charismatique. C’était un théoricien rigoureux, formé à Lincoln University et à la London School of Economics, qui avait développé une analyse du capitalisme mondial et de la place de l’Afrique dans ce système avec une précision redoutable. Son livre majeur, Néo-colonialisme : le dernier stade de l’impérialisme, publié en 1965, lui avait valu une protestation formelle du gouvernement américain — et aurait contribué à précipiter sa chute.

Sa thèse centrale était simple et brutale : l’indépendance politique sans indépendance économique n’est qu’une fiction. Les États africains nouvellement souverains allaient rester des économies extraverties, produisant des matières premières pour les marchés occidentaux, dépendantes des capitaux étrangers, soumises à des conditionnalités qui reproduiraient la domination coloniale sous d’autres formes. La solution, selon lui, était l’unité politique du continent — seule capable de créer une masse critique suffisante pour négocier d’égal à égal avec les grandes puissances. 

« Notre objectif, c’est, dès maintenant, l’unité africaine. Il n’y a pas de temps à perdre. Nous devons maintenant nous unir ou périr », a déclaré Kwame Nkrumah, dans son discours d’ouverture au premier sommet de l’Organisation pour l’Unité africaine (OUA) qui se déroulait à Addis-Ababa, en Éthiopie, sous le titre « Unis nous résistons », le 24 mai 1963. 

À l’époque, beaucoup avaient jugé cette vision utopique, voire dangereuse. Les leaders qui préféraient la formule plus souple de l’OUA avaient emporté le débat. On allait voir ce qu’on allait voir.

2026 : le monde que Nkrumah avait décrit

Regardons le monde tel qu’il est en ce 25 mai 2026. Les États-Unis maintiennent leur présence militaire dans plusieurs pays africains via l’AFRICOM. La Chine est le premier partenaire commercial du continent, a financé des milliers de kilomètres d’infrastructures et positionné ses entreprises dans des secteurs stratégiques allant des télécommunications aux ports. La Russie, via des groupes paramilitaires reconvertis en opérateurs sécuritaires, est présente militairement au Mali, au Burkina Faso, en Centrafrique, en Libye. La France recule, mais son recul profite moins à l’Afrique qu’à ses concurrents. Toutefois, elle est en train de se repositionner sur le continent tel que nous avons pu le constater avec le sommet Africa Forward, les 11 et 12 mai 2026 à Nairobi, au Kenya. 

Chacune de ces puissances est en train de refaire, avec les outils du XXIe siècle, exactement ce que Nkrumah avait décrit dans les années 1960 : extraire les ressources, vendre des équipements et des services, maintenir des dépendances stratégiques, et soutenir les régimes qui leur sont favorables. La compétition a changé. La structure, non.

Mais Nkrumah se trompait sur un point crucial

Il serait trop simple, et finalement peu honnête, de présenter Nkrumah comme un prophète infaillible. Sa vision comportait une faille majeure : il croyait que l’unité africaine pouvait être construite par le haut, par les États, sous la forme d’un gouvernement continental. Il sous-estimait — ou refusait de voir — la diversité réelle des intérêts entre dirigeants africains, la corruption des élites post-coloniales, et la propension de nombreux chefs d’État à préférer leurs intérêts personnels à l’intégration continentale.

Il y a une ironie cruelle dans le fait que Nkrumah lui-même, à mesure que son pouvoir se consolidait au Ghana, dérivait vers l’autoritarisme. Sa vision panafricaine était sincère, mais son modèle de gouvernance ne l’était pas moins — et c’est précisément ce modèle qui rendait difficile la confiance mutuelle entre États que l’intégration requiert.

Achille Mbembé a longuement réfléchi à cette contradiction dans Critique de la raison nègre (La Découverte, 2013) et dans Sortir de la grande nuit (2010). Pour le philosophe camerounais, les indépendances africaines ont été « négociées avec les puissants » et ont réduit les élites à « un rôle d’alliées des logiques néocoloniales ». Cette irresponsabilité des élites postcoloniales — y compris de certains pères fondateurs — est pour Mbembé l’une des causes profondes du retard de l’émancipation africaine. Il ne cite pas Nkrumah nommément sur ce point, mais la lecture de son œuvre laisse entendre que la tentation du pouvoir personnel a souvent primé sur le projet collectif, même chez ceux qui en étaient les plus éloquents défenseurs.

« Ces indépendances négociées avec les puissants ont préparé le continent à la tutelle en réduisant les élites à un rôle d’alliées des logiques néocoloniales, camouflées sous les impératifs de la croissance. », explique Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit, La Découverte, 2010

La vraie leçon : le multilatéralisme ne protège pas automatiquement

Ce que la situation de 2026 révèle avec une clarté brutale, c’est ceci : le monde multipolaire que beaucoup appellent de leurs vœux — et que Pékin et Moscou brandissent comme une alternative à l’hégémonie américaine — n’est pas automatiquement meilleur pour l’Afrique. Un monde où plusieurs grandes puissances se disputent le continent peut être pire qu’un monde où une seule y règne, si l’Afrique reste divisée et incapable de parler d’une seule voix.

Nkrumah avait vu ça aussi. Ce qu’il appelait le néo-colonialisme n’était pas le fait d’une seule puissance — c’était le fait de la structure. Des puissances différentes, avec des idéologies différentes, peuvent reproduire exactement les mêmes mécanismes d’extraction et de domination si les conditions africaines ne changent pas. Ce n’est pas en remplaçant les Occidentaux par les Chinois ou les Russes qu’on sortira de la dépendance.

Alors, que faire de ce 25 mai ?

Peut-être commencer par admettre que les pères fondateurs avaient des choses importantes à dire — et que nous avons passé soixante ans à les célébrer sans les lire vraiment. L’Agenda 2063 de l’Union africaine, la Zone de libre-échange continentale, les réformes du financement des institutions africaines : tous ces projets s’inscrivent, consciemment ou non, dans la continuité de ce que Nkrumah appelait.

La différence, peut-être, est que nous savons maintenant que l’unité africaine ne peut pas être décrétée d’en haut. Elle devra se construire par le bas — par les échanges économiques, les mobilités humaines, les coopérations scientifiques et culturelles, les solidarités entre peuples. Elle devra aussi s’appuyer sur une exigence démocratique intérieure que Nkrumah, dans son projet, avait insuffisamment intégrée.

En 2026, dans un monde où les grandes puissances se disputent l’Afrique avec une avidité renouvelée, la prophétie de Nkrumah est plus actuelle que jamais. La question n’est plus de savoir s’il avait raison. Elle est de savoir si ses héritiers — nous — auront le courage d’en tirer les conséquences.

Chiencoro Diarra 

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