Face aux crises géopolitiques, à la flambée des prix et aux pénuries qui affectent le quotidien des Maliens — surtout en cette veille de la fête de la Tabaski (période de grandes dépenses par excellence) — un plaidoyer émerge pour une sobriété assumée. Entre philosophie épicurienne, lucidité stoïcienne et réalités économiques, cette réflexion invite à repenser nos habitudes de consommation afin de transformer la contrainte en résilience collective.
Le monde brûle. Pas métaphoriquement — concrètement. À l’est de l’Europe, les obus continuent de tomber. Au Moyen-Orient, les équilibres se défont dans le sang et la diplomatie de façade. En Afrique, et au Sahel en particulier, des millions de gens paient de leur sécurité, parfois de leur vie, une instabilité que les chancelleries observent de loin avec une compassion de circonstance.
Ces crises ne sont pas abstraites. Elles se traduisent en prix à la pompe, en rayons vides, en salaires qui ne suffisent plus. Ici, au Mali, la pénurie de carburant n’est pas un aléa conjoncturel : c’est la traduction directe, dans nos vies quotidiennes, d’une crise sécuritaire qui étrangle les routes d’approvisionnement. On ne fait plus le plein comme avant. On calcule. On arbitre. On renonce.
Alors que faire ?
Il y a une réponse que les économistes peinent à formuler parce qu’elle n’est pas chiffrée dans un tableau Excel : la sobriété. Pas celle qu’on impose aux pauvres pendant que les riches continuent de festoyer — mais une sobriété choisie, philosophique, presque politique.
Épicure, qu’on réduit souvent à tort à un éloge du plaisir, avait compris quelque chose que nos sociétés de consommation ont méthodiquement oublié : le bonheur ne réside pas dans l’accumulation, mais dans la tranquillité. L’ataraxie, dit-il — cette paix intérieure que rien ne peut troubler. Pour y accéder, il proposait une règle d’une simplicité désarmante : distinguer ce qui est naturel et nécessaire (manger, se loger, se soigner), ce qui est naturel mais superflu (le luxe, le paraître), et ce qui est artificiel et inutile (le prestige social, l’ostentation).
Dans un Mali sous pression, cette grille de lecture n’est pas une leçon de philosophie — c’est un outil de survie collective.
Combien dépensons-nous chaque saison en uniformes coûteux pour des cérémonies dont l’utilité reste à démontrer ? Combien de carburant brûle-t-on en cortèges interminables pour des mariages ou des baptêmes qui s’étirent sur trois jours ? Combien d’invitations grandiloquentes, de buffets extravagants, de robes achetées portées une fois ? Ces dépenses ne sont pas des péchés — mais dans le contexte actuel, elles sont des imprudences.
Prendre les transports en commun quand c’est possible. Revoir ses rituels sociaux à l’aune de ce qui est raisonnable. Ne pas céder à la pression du standing quand les fondamentaux manquent. Voilà ce que certains appelleraient de la rigueur budgétaire — et que j’appelle, plus simplement, de la sagesse.
À l’épicurisme, j’ajouterai le stoïcisme : non pas la résignation passive, mais la lucidité active. Accepter ce qu’on ne peut pas changer — les prix mondiaux du pétrole, la guerre à mille kilomètres — pour concentrer son énergie sur ce qu’on peut transformer : ses habitudes, ses priorités, ses choix de vie.
Ce n’est pas un appel à la pauvreté. C’est un appel à la conscience.
Le monde traverse une période charnière. Ce serait une erreur de croire qu’on peut continuer à vivre comme si de rien n’était, en attendant que la tempête passe. La tempête, elle, ne passera peut-être pas de sitôt. La vraie résilience ne se trouve pas dans les discours — elle se construit, jour après jour, dans les petits choix que personne ne voit mais qui, ensemble, font la différence.
Vivre avec moins. Vivre mieux. Vivre debout.
Chiencoro Diarra
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