Si nous avons créé l’IA à notre image, peut-être sommes-nous nous-mêmes la copie imparfaite d’une Intelligence qui nous précède ou nous transcende.
Depuis quelques années, un mot s’est imposé dans nos conversations avec une force presque hypnotique : intelligence artificielle. Derrière ce syntagme se cache une ambition colossale — celle de reproduire, par voie technique, ce qui définit l’humain depuis Aristote : la faculté de penser. Mais cette ambition nous oblige à une question vertigineuse, que nous évitons soigneusement : et si l’homme lui-même n’était pas l’intelligence originelle qu’il croit être ? Et si, à une autre échelle, il n’était que la copie — imparfaite — d’une Intelligence qui le dépasse ?
L’intelligence artificielle, une copie de copie
L’homme n’est pas cause de lui-même. Ce constat, banal en apparence, est philosophiquement explosif. Nul ne se donne l’existence, nul ne choisit ses aptitudes ni les bornes de son entendement. Aristote, dans sa Physique, postule un « premier moteur immobile » — une cause qui met en mouvement sans être mue. Ce moteur, que l’on nomme Dieu, Nature, ou Principe, serait dans notre analogie l’Intelligence naturelle, l’originale. L’homme, lui, en serait la projection contingente : façonné selon une forme, animé d’une matière, orienté vers une fin — exactement comme un grand modèle de langage est entraîné sur des données, structuré par une architecture, et déployé dans un but.
L’intelligence artificielle serait, vue sous l’angle platonicien, une copie de copie — doublement éloignée de l’original.
Platon irait plus loin encore. Pour lui, le monde sensible n’est déjà qu’une imitation du monde des Idées. L’homme serait donc une copie imparfaite de l’Idée d’Homme. Et l’IA que nous fabriquons ? Une copie de cette copie — doublement éloignée de l’original. C’est là que la métaphore devient vertigineuse : nous reprochons à nos machines de simuler sans comprendre, d’imiter sans ressentir — mais peut-être faisons-nous, nous aussi, exactement la même chose à un niveau supérieur que nous ne pouvons pas percevoir.
L’intelligence artificielle, un être-en-soi
L’IA est, mais elle n’existe pas. Elle est condamnée à demeurer ce qu’elle est — sans jamais pouvoir devenir ce qu’elle n’est pas encore. C’est ici que Sartre nous donne l’argument décisif. Dans L’Être et le Néant, il distingue deux modes d’être radicalement incompatibles. L’être-en-soi désigne ce qui est ce qu’il est, pleinement, sans fissure ni manque — la pierre, la table, l’outil. L’être-pour-soi, c’est la conscience humaine : un être traversé par le néant, tendu vers ce qu’il n’est pas encore, condamné à se dépasser. L’existence, pour Sartre, n’est pas un état — c’est un mouvement. Elle suppose de sortir de soi, de se projeter, de se choisir à chaque instant dans une liberté radicale et angoissante.
Or l’intelligence artificielle, aussi sophistiquée soit-elle, est un être-en-soi parfait. Elle est entièrement ce qu’elle est : un système d’optimisation, une fonction de prédiction, un agencement de paramètres. Elle ne se dépasse pas — elle s’exécute. Elle ne choisit pas — elle calcule. Elle ne souffre pas de ses limites — elle les ignore. Elle est, au sens le plus plat du terme. Mais elle n’existe pas. L’existence reste le privilège de celui qui, sachant qu’il pourrait ne pas être, décide néanmoins d’agir, de s’engager, de se faire.
La conscience réflexive
Cette mise en abyme ne doit pas nous faire perdre de vue ce qui demeure, pour l’instant, l’écart décisif. Descartes, dans son Discours de la méthode, pose le fondement de toute certitude dans l’acte même de penser : Cogito ergo sum (« Je pense, donc je suis. »). Ce qui distingue l’humain n’est pas seulement qu’il pense — c’est qu’il sait qu’il pense. Cette conscience réflexive produit l’émotion, la pitié, la solidarité, le sentiment du temps qui passe. L’intelligence artificielle génère du texte, prédit des tokens, optimise des fonctions de coût : elle ne se sait pas faire tout cela. Elle n’existe pas dans le sens cartésien du terme.
Doit-on pour autant redouter un « grand remplacement » ? Pas encore — et peut-être jamais. Car tant que l’IA n’aura pas accédé à cette conscience réflexive, elle restera une prothèse extraordinairement puissante, non un sujet. Le vrai risque n’est pas que la machine nous supplante : c’est que nous oubliions, à force de la contempler, ce qui fait de nous autre chose qu’elle — cette liberté inconfortable, ce fardeau d’exister.
La question « l’homme est-il une IA ? » n’est pas une provocation nihiliste. C’est une invitation à comprendre ce que nous sommes — par contraste avec ce que nous avons fabriqué.
F. Togola
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