Home A la Une Spinoza contre les crises du monde : pourquoi « l’homme n’est pas un empire dans un empire »

Spinoza contre les crises du monde : pourquoi « l’homme n’est pas un empire dans un empire »

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Trois siècles et demi après l’Éthique, la formule de Spinoza contre Descartes éclaire les crises climatique, sécuritaire, sanitaire et technologique de notre temps. L’homme n’est ni maître ni exception, mais une partie du monde qu’il croit dominer.

Dans la préface de la troisième partie de l’Éthique, Spinoza écrit cette phrase devenue célèbre : « L’homme n’est pas un empire dans un empire. » Il y visait Descartes, qui faisait de l’âme humaine une substance libre, détachée des chaînes de causalité qui gouvernent le reste du réel. Pour Spinoza au contraire, l’homme n’est qu’un mode de la nature parmi d’autres modes, traversé des mêmes lois, inscrit dans le même tissu de causes. Cette phrase, vieille de trois siècles et demi, n’a jamais paru aussi actuelle qu’à l’heure où le monde s’enfonce dans des crises climatiques, sécuritaires, sanitaires et technologiques qui, toutes, disent la même chose : l’homme n’échappe pas au monde qu’il croit dominer.

L’homme, une partie de la nature, non son exception

Ce que Spinoza dénonce, c’est l’illusion anthropocentrique. Le fait de croire que l’homme perturbe l’ordre naturel plutôt qu’il ne le suit, qu’il dispose sur ses actes d’un pouvoir absolu, indépendant de toute cause extérieure. Cette illusion, Spinoza la voyait déjà à l’œuvre dans la philosophie de son temps. Elle structure plus encore la modernité industrielle, qui a fait de la maîtrise de la nature un projet politique et technique explicite. 

Le concept d’anthropocène, largement débattu aujourd’hui, en est l’aboutissement paradoxal. Au moment même où l’homme se découvre capable de modifier le climat planétaire à l’échelle géologique, il découvre aussi qu’il n’a jamais cessé d’être dépendant du système qu’il transforme.

Le mirage moderne de la toute-puissance

Le monde contemporain vit sur ce mirage spinoziste retourné. Celui d’une humanité qui se pense hors sol, capable de croissance infinie sur une planète finie, de souveraineté totale sur les marchés, les épidémies, les migrations et les conflits. Les crises qui s’enchaînent depuis une décennie (climatique, sanitaire avec la pandémie de Covid-19, alimentaire, énergétique, sécuritaire) fonctionnent chacune comme un rappel à l’ordre spinoziste. Elles montrent que les sociétés humaines demeurent des systèmes parmi d’autres systèmes, et non des empires souverains capables de s’affranchir des lois qui les traversent. Les débats sur l’anthropocène, largement documentés par les revues spécialisées, insistent d’ailleurs sur ce paradoxe d’une humanité qui se découvre puissante et vulnérable au même instant.

Le climat, la guerre, la pandémie : quand la nature rappelle ses lois

Le dérèglement climatique illustre à lui seul cette leçon. Aucune nation, aussi riche ou puissante soit-elle, ne peut s’isoler des sécheresses, des famines ou des déplacements de population qu’il engendre. Les travaux consacrés aux paradoxes de l’anthropocentrisme montrent bien que le problème n’est pas seulement écologique. Il est philosophique, dans la mesure où il oblige à repenser la place de l’homme non plus comme souverain de la nature, mais comme l’un de ses éléments constitutifs, pris dans un réseau d’interdépendances qu’il ne maîtrise que partiellement.

Le Sahel, une leçon de sagesse spinoziste malgré lui

Cette leçon spinoziste trouve un écho particulier dans l’espace sahélien, où les sociétés affrontent de plein fouet l’entrelacement des crises climatique, alimentaire et sécuritaire. Le combat mené par les autorités de la Transition pour la souveraineté alimentaire ou linguistique peut se lire, au fond, comme un refus de l’illusion inverse.  Celle d’anciennes tutelles extérieures qui prétendaient organiser le Sahel depuis l’extérieur, comme un « empire dans un empire », sans jamais reconnaître les causes internes, culturelles et écologiques qui traversent réellement la région. Reprendre en main son destin alimentaire, comme le rappellent régulièrement les analyses de Sahel Tribune sur l’urgence d’une riposte à la faim et au dérèglement climatique, ou réhabiliter ses langues nationales, c’est refuser une souveraineté fictive plaquée depuis l’extérieur, pour épouser au contraire les causes réelles de son propre devenir.

Vivre en interaction plutôt qu’en illusion de toute-puissance

La leçon que l’on peut tirer de Spinoza pour notre époque n’est pas un appel au fatalisme, mais à la lucidité. Reconnaître que « l’homme n’est pas un empire dans un empire », ce n’est pas renoncer à agir. C’est comprendre que toute action efficace suppose de connaître les causes réelles qui nous traversent, plutôt que de se bercer de l’illusion d’une liberté et d’une puissance sans limites. 

Face aux crises multiples de notre temps, cette philosophie de l’interaction, plutôt que de la domination, offre sans doute la seule boussole réellement opérante. Celle d’une humanité qui cesse de se rêver souveraine du monde pour apprendre, enfin, à en faire partie.

F. Togola 

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