Un glacier qui s’effondre avec la violence d’un séisme, une vallée engloutie en quelques secondes, plus d’un millier de personnes toujours portées disparues. La catastrophe survenue mercredi à la frontière entre le Népal et le Tibet illustre un phénomène que le réchauffement climatique rend de plus en plus fréquent, et dont l’Afrique, à travers ses propres massifs englacés du Rwenzori, du Kilimandjaro et du mont Kenya, n’est nullement à l’abri.
Une vague de boue de plusieurs mètres de haut engloutissant un immeuble entier en quelques secondes. La scène, filmée par une caméra de surveillance côté tibétain et abondamment relayée, a suffi à donner la mesure de ce qui s’est abattu mercredi 26 août sur les vallées de la Trishuli et de la Bhotekoshi, dans le district népalais de Nuwakot, au nord de Katmandou. Le bilan, encore provisoire, dépasse déjà 330 morts confirmés côté népalais et plus d’un millier de personnes portées disparues des deux côtés de la frontière, parmi lesquelles plusieurs centaines de touristes étrangers surpris par la catastrophe dans une région prisée des randonneurs de l’Himalaya.
Selon l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGS), l’événement trouve son origine dans l’effondrement soudain d’un glacier d’altitude, un effondrement si brutal qu’il a été enregistré comme un séisme de magnitude 5,2. La masse de glace et de roches a obstrué le cours d’une rivière avant que la pression accumulée ne libère brutalement un torrent d’eau, de boue et de débris, dévalant la montagne à une vitesse qui n’a laissé, pour les populations en aval, aucune marge d’anticipation.
Un phénomène que le réchauffement rend plus fréquent
Ce type de catastrophe porte un nom technique : une vidange glaciaire brutale, ou GLOF selon l’acronyme anglais couramment employé par les glaciologues. Elle survient lorsqu’un lac ou une masse de glace retenue par un verrou naturel (moraine, glace elle-même fragilisée) cède sous l’effet combiné de la fonte accélérée et de l’instabilité croissante des versants d’altitude. Les scientifiques sont unanimes : le réchauffement climatique, qui frappe les régions de haute montagne à un rythme supérieur à la moyenne mondiale, accroît à la fois la fréquence et la violence de ces événements, en multipliant le volume d’eau de fonte stocké dans des configurations de plus en plus instables. Le précédent le plus marquant reste, à cet égard, celui du gigantesque éboulement survenu en Alaska en août 2025, dont l’onde de submersion avait atteint 481 mètres d’altitude sur le versant opposé d’un fjord.
Des glaciers africains tout aussi menacés, mais bien moins surveillés
Ce qui devrait retenir l’attention du lecteur africain dans cette tragédie himalayenne, au-delà de la légitime solidarité qu’appelle un tel bilan humain, c’est la proximité du risque avec une réalité que le continent connaît lui aussi, quoique à une échelle plus modeste et avec une attention scientifique bien moindre. L’Afrique compte trois massifs englacés : le Kilimandjaro et le mont Kenya en Afrique de l’Est, et le massif du Rwenzori, à cheval sur la République démocratique du Congo et l’Ouganda. Les trois connaissent, depuis plusieurs décennies, un recul continu de leur couverture glaciaire, documenté par plusieurs études scientifiques qui projettent leur disparition quasi totale d’ici le milieu du siècle, voire avant pour certains glaciers du Rwenzori déjà réduits à quelques hectares.
Si l’échelle de ces glaciers africains, bien plus modestes que ceux de l’Himalaya, rend improbable un événement de l’ampleur de celui du Népal, le mécanisme physique à l’œuvre (fonte accélérée, formation de poches d’eau instables, fragilisation des versants) y est rigoureusement identique. Or, à la différence du Népal, qui dispose depuis plusieurs années d’un système national de réduction des risques de catastrophe et de données satellitaires régulièrement analysées par des centres régionaux comme l’ICIMOD basé à Katmandou, les massifs africains souffrent d’un déficit chronique de surveillance glaciologique, de stations de mesure et de systèmes d’alerte précoce adaptés aux vallées situées en aval de ces sommets, dans des zones parfois densément peuplées de l’est de la RDC ou du Kenya central.
Un révélateur pour la diplomatie climatique africaine
Cette catastrophe rappelle enfin un argument que les négociateurs africains portent depuis plusieurs cycles de conférences climatiques des Nations unies. Les pays qui ont le moins contribué historiquement au dérèglement climatique en subissent les conséquences physiques les plus brutales, souvent avec les moyens de prévention et de secours les plus limités. Le Fonds pour les pertes et dommages, arraché de haute lutte lors de la COP27 en Égypte, avait précisément vocation à financer ce type de dispositif de prévention et de réponse dans les pays vulnérables, africains comme himalayens.
Sa montée en puissance, encore très lente au regard des besoins exprimés, mesure l’écart persistant entre la reconnaissance politique du problème et les moyens réellement mobilisés pour le traiter. Pour les décideurs africains, la leçon de Nuwakot devrait être moins celle d’une tragédie lointaine que celle d’un miroir. Nos propres sommets englacés, moins spectaculaires mais tout aussi vulnérables, méritent une vigilance scientifique que le continent ne peut plus se permettre de différer.
Chiencoro Diarra
