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Mariage au Mali : les vérités que les jeunes femmes auraient aimé entendre avant de dire oui

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Entre ce qu’on transmet aux filles et ce qu’elles vivent réellement, il y a un abîme que personne ne comble.

Au Mali, la préparation au mariage existe. Elle a ses rituels, ses femmes désignées, ses nuits de conseil. Mais ce qu’on transmet aux filles dans ces moments-là ressemble rarement à ce qu’elles vivront réellement. Entre les injonctions à la soumission et les silences pudiques sur la sexualité, la violence conjugale, l’argent ou la solitude du foyer, des générations de femmes maliennes ont été envoyées dans le mariage avec une carte incomplète — et ont dû se débrouiller seules pour traverser un territoire qu’on leur avait dit être un paradis.

La nuit des conseils : ce qu’on dit, ce qu’on tait

Dans la tradition malienne, la veille du mariage est un moment codifié. Les femmes de la famille se réunissent autour de la mariée pour lui prodiguer des conseils. Cela est pareil également pour le jour du mariage à l’occasion des séances de salutations chez les parents des mariés. Le « conseil des sages » prodigue généralement des conseils à la mariée aussi bien qu’au marié. 

En théorie, c’est une institution précieuse. En pratique, les témoignages de femmes maliennes de différentes générations révèlent une constante troublante : ce qu’on leur a dit ce soir-là était presque exclusivement orienté vers la soumission et la préservation de l’harmonie du foyer. « Supporte. », « Ne réponds pas à ton mari quand il est en colère. », « La femme qui parle trop perd son foyer. », « Ce qui se passe entre toi et ton mari ne regarde pas ta famille. »

Ce qu’on ne leur a pas dit est tout aussi révélateur. On ne leur a pas parlé de la gestion des finances du ménage. On ne leur a pas expliqué leurs droits légaux en cas de divorce ou de violence. On ne leur a pas préparées à la cohabitation avec une belle-famille potentiellement envahissante. On ne leur a presque jamais parlé de leur propre sexualité, de leurs désirs, de leur droit au plaisir. Et on ne leur a certainement pas dit que le mariage pouvait être un espace de souffrance profonde — et que cette souffrance ne serait pas nécessairement de leur faute.

Des chiffres qui parlent à la place des mères

Les données disponibles sur le mariage et la vie conjugale au Mali dessinent un tableau que les temps de conseil n’ont jamais préparé les femmes à affronter.

Selon l’Enquête démographique et de santé du Mali (EDSM-VI, 2018), 57 % des femmes maliennes âgées de 15 à 49 ans déclarent avoir subi des violences physiques ou sexuelles de la part d’un partenaire intime au cours de leur vie. Un chiffre qui place le Mali parmi les pays où la prévalence des violences conjugales est la plus élevée en Afrique de l’Ouest — et que les conseils du soir de noces n’ont jamais nommé, encore moins préparé les femmes à reconnaître ou à fuir.

Sur le plan économique, selon les données de la Banque mondiale, seulement 38 % des femmes maliennes participent au marché du travail formel. La grande majorité entre dans le mariage sans autonomie financière propre, entièrement dépendante du mari pour subvenir à leurs besoins. Aucune mère ne leur a expliqué ce que cette dépendance signifie concrètement en termes de rapport de force dans le foyer — et de vulnérabilité en cas de rupture.

Les données sur le divorce, encore partielles au Mali faute d’enregistrement systématique des unions coutumières et religieuses, indiquent néanmoins une hausse notable des séparations dans les premières années de mariage, particulièrement en milieu urbain. Une part croissante de ces divorces précoces implique des femmes qui n’avaient tout simplement jamais été informées de leurs droits, de ce à quoi elles pouvaient légitimement aspirer, ni de ce qu’elles pouvaient légalement refuser.

Ce que le silence produit

Le silence des mères n’est pas une trahison. C’est une transmission fidèle de ce qu’elles ont elles-mêmes reçu — ou plutôt de ce qu’elles n’ont pas reçu. Des femmes qui ont survécu à des mariages difficiles en se taisant transmettent, sans le vouloir, le silence comme stratégie de survie. Des mères qui n’ont jamais eu accès à leurs propres droits ne peuvent pas transmettre à leurs filles une connaissance qu’elles n’ont pas.

Ce silence intergénérationnel produit des effets concrets et mesurables. Il produit des femmes qui endurent des violences sans savoir qu’elles ont le droit de les nommer. Des femmes qui signent des actes juridiques sans en comprendre les implications. Des femmes qui découvrent, parfois après des années de mariage, qu’elles ne sont pas légalement protégées parce que leur union n’a jamais été enregistrée à l’état civil. Des femmes, surtout, qui ont passé des années à croire que ce qu’elles vivaient était normal — parce que personne ne leur avait jamais dit le contraire.

La génération qui pose des questions

Quelque chose est en train de changer, timidement mais réellement. Une génération de jeunes Maliennes — scolarisées, connectées, exposées à d’autres récits sur la vie conjugale — commence à poser les questions que leurs mères n’ont pas posées. Elles veulent savoir ce que le code des personnes et de la famille prévoit en matière de divorce. Elles veulent comprendre ce que signifie le régime matrimonial qu’on leur fait signer. Elles veulent parler de sexualité, d’argent, de belle-famille — avant le mariage, pas après.

Cette curiosité est souvent perçue comme de l’insolence par les générations précédentes. Elle est en réalité une forme d’intelligence conjugale que leurs mères auraient mérité de posséder. Et que leurs filles méritent de recevoir — non plus dans le secret d’une nuit de noces, mais dans des espaces ouverts, informés, bienveillants.

Des associations comme l’Association pour le Progrès et la Défense des Droits des Femmes (APDF) au Mali, ou le Groupe Pivot Droits et Citoyenneté des Femmes, travaillent depuis des années à combler ce vide informatif. Leurs programmes d’éducation juridique et de sensibilisation aux droits conjugaux touchent des milliers de femmes chaque année — mais restent très insuffisants face à l’ampleur du besoin.

Ce qu’il faudrait dire, enfin

Si les mères maliennes pouvaient transmettre à leurs filles une vérité différente — plus complète, plus honnête, plus protectrice — elle ressemblerait peut-être à ceci. Que le mariage est un contrat, pas un destin. Qu’il implique des droits autant que des devoirs, et que ces droits méritent d’être connus avant d’être signés. Que la souffrance conjugale n’est pas une fatalité à supporter en silence, mais un signal à entendre et à nommer. Que l’autonomie économique n’est pas une menace pour le foyer, mais sa meilleure assurance. Que le respect que l’on se doit à soi-même est la condition première du respect que l’on peut exiger de l’autre.

Et peut-être, surtout, que l’amour — celui qui dure, celui qui construit, celui qui résiste — ne demande pas le silence. Il demande la parole.

A.D


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