Réunis à Ouagadougou les 14 et 15 juin 2026 pour leur quatrième session de travail, les ministres du Commerce du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont présenté leur bilan au capitaine Ibrahim Traoré, président de la Confédération. Préférence nationale, autosuffisance alimentaire, lutte contre la fraude : le projet économique de l’AES prend forme — sans attendre Paris ni Abuja.
En prenant leur distance avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en janvier 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont pris un risque considérable : celui de se retrouver économiquement isolés dans une sous-région dont ils dépendent pour leurs approvisionnements et leurs débouchés commerciaux. Dix-huit mois plus tard, la réponse des trois pays à ce défi prend corps à Ouagadougou, où s’est tenu leur quatrième réunion des ministres en charge de l’Industrie et du Commerce.
Lundi matin, la délégation conduite par le ministre burkinabè Serge Gnaniodem Poda a été reçue en audience par le capitaine Ibrahim Traoré, président du Faso et président en exercice de la Confédération des États du Sahel. Le ministre malien du Commerce, Moussa Alassane Diallo, porte-parole de la délégation, a présenté au chef de l’État burkinabè le bilan des actions menées depuis l’entrée en vigueur du Traité instituant l’AES, ainsi que l’état d’avancement des orientations stratégiques définies par les trois chefs d’État.
Un projet économique structuré autour de la souveraineté
Le programme de travail que les ministres ont soumis au capitaine Traoré donne la mesure de l’ambition économique de la Confédération. Il s’organise autour de quatre axes : la lutte contre la fraude et la contrefaçon, la facilitation des échanges internes à l’AES, l’attractivité des investissements — en priorité les investissements africains —, et la transformation des productions agricoles locales.
La formule du ministre malien résume la philosophie du projet : « Produire, transformer, consommer pour répondre aux besoins fondamentaux de nos populations. » Cette trilogie — production locale, transformation industrielle, consommation intérieure — est directement inspirée du modèle de substitution aux importations que plusieurs économistes africains réclament depuis les années 1980 sans jamais l’avoir vu appliqué à cette échelle dans la sous-région.
« Notre mission centrale est de bâtir un socle industriel solide, améliorer le climat des affaires et renforcer la compétitivité du secteur privé. », a déclaré Moussa Alassane Diallo, ministre malien de l’Industrie et du Commerce.
La préférence nationale : un protectionnisme assumé
Parmi les recommandations portées par le ministre malien Diallo, l’une mérite une attention particulière pour ce qu’elle dit du tournant économique en cours dans l’espace AES : l’affirmation d’une « préférence nationale plus forte dans les marchés publics ». En clair, la priorité donnée aux entreprises des trois pays pour l’attribution des contrats publics — une forme de protectionnisme que les cadres institutionnels de la CEDEAO et les accords de partenariat économique avec l’Union européenne rendaient jusqu’ici difficile à appliquer formellement.
Cette orientation s’inscrit dans un contexte de renégociation en profondeur des règles du jeu économique régional. En quittant la CEDEAO, les trois pays ont également remis en cause les engagements de libre-échange qui contraignaient leurs politiques industrielles. Ils récupèrent ainsi une marge de manœuvre en matière de politique commerciale que les pays membres de blocs régionaux avaient progressivement cédée à des instances supranationales. Que cette marge soit utilisée à bon escient pour développer des filières compétitives — plutôt que de protéger des rentes — sera le vrai test de la cohérence économique de la Confédération.
Le secteur privé au cœur du dispositif
Ce qui distingue cette quatrième session des précédentes est la place accordée aux acteurs du secteur privé. La délégation malienne comprenait des représentants de la Chambre de Commerce et d’Industrie du Mali, du Conseil National du Patronat, de l’Office des Produits Agricoles du Mali (OPAM) et de l’Agence pour la Promotion des Investissements (API-Mali). Cette inclusion illustre la volonté de ne pas faire de l’AES un projet exclusivement intergouvernemental mais d’y associer les entreprises qui devront in fine incarner le projet industriel commun.
Car le défi est immense. Les trois pays de l’AES comptent environ 75 millions d’habitants et un PIB combiné d’environ 50 milliards de dollars — soit moins que celui du seul Nigeria. Leurs économies sont fortement dépendantes des exportations de matières premières — or et lithium pour le Mali, or et coton pour le Burkina Faso, uranium et pétrole pour le Niger — et peu diversifiées sur le plan industriel. Construire un « socle industriel solide », comme le formule le ministre malien, dans ce contexte et sans les relations commerciales préférentielles de la CEDEAO, est un pari qui demandera du temps et des investissements massifs.
Ce que le capitaine Traoré a dit
En recevant les ministres, le capitaine Ibrahim Traoré n’a pas seulement validé leur bilan. Il a fixé le cap. Selon le ministre malien, le président burkinabè et président de la Confédération a appelé à « des réponses structurelles, rapides et pragmatiques » pour trois objectifs concrets : renforcer les petites et moyennes industries, stimuler l’investissement interne et garantir l’autosuffisance alimentaire.
L’insistance sur l’autosuffisance alimentaire est politiquement significative. Dans les trois pays, la question de la souveraineté alimentaire est à la fois une priorité économique — les importations alimentaires représentent une fraction importante de la facture extérieure — et un enjeu de sécurité nationale dans des régions où des millions de personnes sont en situation de vulnérabilité alimentaire. Que le chef de la Confédération la place en tête de ses priorités dit quelque chose sur la conception du développement qui guide le projet AES.
Pour Paris, qui a vu trois de ses anciennes colonies sahéliennes quitter la CEDEAO et expulser ses soldats en moins de quatre ans, cette réunion de Ouagadougou est un signal supplémentaire de la profondeur du tournant en cours. Le projet économique de l’AES dessinerait un espace intégré de 75 millions d’habitants qui aurait délibérément choisi de s’organiser en dehors des cadres régionaux et bilatéraux que la France avait contribué à bâtir depuis les indépendances.
Chiencoro Diarra
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