L’Union européenne publie une nouvelle liste noire de compagnies aériennes majoritairement africaines. Cet acte soulève des questions sur l’équité de ses normes de sécurité et illustre une asymétrie persistante qui freine le développement et l’intégration régionale du continent.
Encore une fois, l’Union européenne a dévoilé sa fameuse « liste noire » des compagnies aériennes interdites dans son espace aérien, avec une majorité écrasante de transporteurs africains : 55 compagnies représentant 11 pays du continent y figurent. Officiellement, la raison est simple : des questions de sécurité. Officieusement, c’est un mécanisme qui freine non seulement l’expansion des compagnies africaines, mais aussi le développement de l’intégration régionale du continent.
Sous couvert de normes internationales et de sécurité des passagers, cette liste noire soulève des interrogations sur l’équité des processus de vérification et l’existence de possibles biais institutionnels contre les compagnies africaines. Ce « label de dangerosité », estampillé par l’Union européenne, vient cristalliser un système où les pays africains se retrouvent constamment désavantagés.
Un outil de marginalisation économique déguisé
Certes, la sécurité dans l’aviation est non négociable. Mais la question qui se pose est la suivante : l’UE applique-t-elle les mêmes standards et méthodes à toutes les compagnies aériennes du monde ? Pourquoi les compagnies africaines se retrouvent-elles systématiquement pénalisées ? En République démocratique du Congo, par exemple, toutes les compagnies aériennes sont bannies par défaut. Est-ce à dire que leurs efforts pour améliorer leurs standards ne comptent pour rien ?
Prenons l’exemple de Congo Airways, qui s’est imposée comme un acteur majeur du transport aérien en RDC, transportant 350 000 passagers pour 77 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2017. Malgré ces chiffres encourageants, l’entreprise est systématiquement exclue du ciel européen. Ce n’est pas une sanction, c’est une exclusion systémique. À force d’être mises à l’écart, comment les compagnies africaines peuvent-elles espérer croître et se mettre à niveau ?
Un frein au développement des compagnies africaines
Pour de nombreuses compagnies, ces interdictions ne sont pas seulement des restrictions opérationnelles, elles sont une véritable asphyxie économique. Prenons le cas d’Air Tanzania, récemment ajoutée à la liste. La compagnie nationale tanzanienne, qui ambitionne de devenir un acteur régional majeur, voit ses aspirations freinées par cette décision. Bien qu’elle n’exploite pas de ligne vers l’Europe, cette mise à l’écart ternit sa réputation et complique ses efforts pour élargir son réseau.
Pendant ce temps, les compagnies européennes continuent de voler en Afrique, exploitant un marché lucratif avec des tarifs exorbitants, sans crainte de réciprocité dans la réglementation. Une asymétrie flagrante qui maintient les transporteurs africains dans une position de dépendance structurelle.
Une hypocrisie sur fond de normes internationales
Ce discours de sécurité, martelé par des responsables européens comme Apostolos Tzitzikostas, semble souvent hypocrite. Si les normes internationales dictent la sécurité des vols, pourquoi l’Union européenne ne joue-t-elle pas un rôle plus proactif pour accompagner les compagnies africaines dans leur mise à niveau ? Les inspections sporadiques, les refus non argumentés et les lenteurs administratives dans l’octroi des licences ne sont-ils pas autant de moyens de maintenir une domination déguisée ?
Le cas d’Air Sénégal, qui parvient à conserver sa certification IATA malgré des turbulences financières, prouve qu’une compagnie africaine peut répondre aux standards de sécurité. Alors pourquoi la majorité des transporteurs africains ne bénéficient-ils pas de la même ouverture et du même accompagnement ?
Un impact sur l’intégration africaine
Au-delà des compagnies aériennes, cette liste noire affecte l’intégration régionale de l’Afrique. En limitant la mobilité des transporteurs africains, l’UE freine la connectivité intra-africaine et entrave les échanges économiques. Comment promouvoir une intégration africaine forte lorsque les moyens de transport essentiels sont systématiquement affaiblis ?
Dans un continent où se déplacer coûte déjà cher et où les infrastructures terrestres sont insuffisantes, les compagnies aériennes africaines jouent un rôle crucial. Les bannir du ciel européen, c’est non seulement freiner leur croissance, mais aussi accentuer les fractures économiques et sociales entre les régions.
Le temps d’une réponse africaine
Face à cette situation, il est temps que les pays africains réagissent collectivement. Pourquoi ne pas instaurer une politique de réciprocité stricte ? Si les compagnies africaines sont exclues du ciel européen pour des raisons de sécurité, les transporteurs européens ne devraient pas avoir carte blanche en Afrique.
De même, les institutions continentales, comme l’Union africaine, devraient se mobiliser pour exiger des processus de vérification plus transparents et équitables. L’accompagnement technique des compagnies africaines par des partenaires européens ou internationaux devrait devenir une condition sine qua non des relations bilatérales.
Une souveraineté à reconquérir
Cette liste noire illustre un problème plus profond : la dépendance structurelle de l’Afrique vis-à-vis de l’Europe, même dans des secteurs aussi stratégiques que l’aviation. Tant que les compagnies africaines ne seront pas en mesure d’établir leurs propres standards régionaux de sécurité et de certification, elles resteront otages des politiques discriminatoires de l’Union européenne.
Le ciel africain doit devenir un espace de souveraineté et d’innovation. Pour y parvenir, les pays du continent doivent investir massivement dans leurs compagnies, établir des normes régionales strictes et s’assurer qu’elles servent avant tout les intérêts africains.
L’Europe peut continuer à dresser ses listes noires. Mais l’Afrique, elle, doit écrire son avenir.
Oumarou Fomba






