À cent jours de la fin de son mandat, le secrétaire général des Nations unies a livré, mardi, moins un bilan qu’un avertissement sur l’état du monde qu’il s’apprête à quitter. Réforme du Conseil de sécurité en faveur de l’Afrique, dette, climat, guerres à Gaza, en Ukraine et au Soudan. Antonio Guterres a consacré la tonalité la plus prospective de son adieu à une même inquiétude, celle d’un pouvoir, technologique en particulier, qui échappe de plus en plus aux règles censées le contenir.
Pour sa toute dernière ouverture du débat général de l’Assemblée générale des Nations unies, mardi 22 septembre, Antonio Guterres est longuement revenu sur l’absence de réforme des institutions onusiennes, à commencer par un Conseil de sécurité toujours structuré autour des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. « Le monde a fondamentalement changé depuis [la fin de la Seconde Guerre mondiale], mais ce changement est loin d’être reflété au Conseil de sécurité. L’exemple le plus flagrant en est l’Afrique : quand l’ONU a été créée, la plupart des pays africains vivaient encore sous le joug colonial », a-t-il rappelé, avant d’ajouter : « Or aujourd’hui, l’Afrique n’a pas de siège permanent au Conseil. Un Conseil de sécurité du XXIe siècle sans représentation permanente de l’Afrique est injuste et indéfendable. Cela doit changer. » Le secrétaire général a également plaidé pour une réforme de l’architecture financière internationale et un allègement des dettes des pays les plus vulnérables.
Le monde a fondamentalement changé depuis [la fin de la Seconde Guerre mondiale], mais ce changement est loin d’être reflété au Conseil de sécurité. L’exemple le plus flagrant en est l’Afrique : quand l’ONU a été créée, la plupart des pays africains vivaient encore sous le joug colonial
« L’IA change effectivement la donne »
Mais c’est sur l’intelligence artificielle que ce discours d’adieu aura pris sa tonalité la plus prospective. En septembre 2017, lors de son tout premier grand débat à la tribune de l’Assemblée générale, Antonio Guterres avait averti, devant une diplomatie mondiale alors peu préoccupée par le sujet, que « l’intelligence artificielle change la donne ». Neuf ans plus tard, pour sa dernière rentrée à la tribune de marbre vert de l’ONU, le responsable portugais a repris la même formule, au passé cette fois constaté plutôt qu’anticipé : « L’IA change effectivement la donne. » Si cette technologie promet de bouleverser la médecine et la recherche scientifique, elle concentre aussi, selon lui, une puissance dont les gouvernements peinent à suivre le rythme. « Le danger n’est pas la technologie. Le danger, c’est la technologie sans responsabilité », a-t-il averti.
Le danger n’est pas la technologie. Le danger, c’est la technologie sans responsabilité
Plutôt que de céder à l’exercice classique du testament politique, à cent jours de son départ après deux mandats et une décennie à la tête de l’organisation, Antonio Guterres a préféré dresser l’inventaire des rapports de force qui ont changé sous ses yeux. Depuis 2017, de nouveaux pôles d’influence sont apparus entre les États, tandis qu’une partie du pouvoir politique, économique et informationnel a glissé, selon lui, vers « une poignée d’entreprises privées et d’individus ». Les humains, à leur tour, commencent à en abandonner une fraction aux machines, avec des agents d’intelligence artificielle susceptibles d’échapper au contrôle humain et des armes autonomes passées « de la science-fiction à la réalité militaire ».
Gaza, Ukraine, Soudan : un bilan sombre des « grandes épreuves »
Le problème, pour le secrétaire général sortant, tient à un décalage. Tandis que le pouvoir change de mains, les institutions chargées de l’encadrer restent largement celles de 1945. Une contradiction qui traverse les quatre « grandes épreuves » placées au centre de son dernier discours, la guerre et la paix, les inégalités, le climat et l’intelligence artificielle. Sur le premier front, le bilan dressé par Antonio Guterres est sombre. A Gaza, il a décrit une « offensive contre les Palestiniens » dont l’ampleur des morts et des destructions ne ressemble à rien de ce qu’il dit avoir pu observer durant ses années à la tête de l’ONU. En Ukraine, il a de nouveau qualifié l’invasion russe de « violation flagrante de la Charte ». Au Soudan, il a estimé qu’une guerre « pour le pouvoir brut » était devenue « une guerre contre les civils ».
Sur le climat, le secrétaire général juge désormais « quasi certain » que le seuil de 1,5 °C de réchauffement fixé par l’accord de Paris sera franchi, réservant certaines de ses formules les plus dures aux compagnies pétrolières, accusées d’avoir, pendant des décennies, « traité l’atmosphère comme un égout à ciel ouvert — et encaissé les bénéfices ».
« La puissance du droit doit prévaloir sur le droit de la puissance »
Sur l’intelligence artificielle, Antonio Guterres a appelé les États les plus avancés à partager leurs informations sur les risques émergents et à travailler à des garde-fous communs. Le Secrétaire général de l’ONU résume sa position en une phrase : « L’intelligence artificielle doit être façonnée par l’humanité, avec l’humanité et pour toute l’humanité », avec une limite non négociable selon lui : « Les décisions de vie ou de mort ne doivent jamais être abandonnées aux machines. »
Le nouveau président de l’Assemblée générale, le diplomate bangladais Khalilur Rahman, lui a embrayé le pas, rappelant que les interrogations sur l’efficacité de l’ONU étaient déjà formulées il y a quarante ans, mais qu’elles se posaient désormais face à une technologie avançant à une vitesse sans commune mesure avec celle de la diplomatie. « Nous devons ouvrir les portes des Nations unies à ceux qui développent et utilisent l’IA. Pas un jour. Maintenant. Nous prenons chaque jour davantage de retard », a-t-il averti, mettant en garde contre le risque qu’« une course aux armements pour le contrôle de l’IA » n’entraîne le monde « dans le précipice ».
Ce passage de témoin résume le paradoxe de l’ONU que s’apprête à quitter Antonio Guterres : une institution née pour empêcher les États de laisser libre cours à leur puissance doit désormais tenter d’encadrer une puissance qui n’appartient déjà plus entièrement aux États. Le secrétaire général n’a pourtant pas conclu son discours sur la technologie, mais sur la fin imminente de son mandat. Le 1er janvier, lorsqu’il ne sera plus à la tête de l’organisation, a-t-il promis, il continuera de défendre l’idée « que la puissance du droit doit prévaloir sur le droit de la puissance ». Après dix années passées à défendre le multilatéralisme, il a conclu : « Et je n’abandonnerai jamais ».
Foula D. Massé
