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Femmes rurales maliennes : les oubliées de l’exode qui font vivre l’agriculture

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Quand on parle d’exode rural au Mali, on imagine des jeunes hommes prenant la route vers Bamako ou au-delà. Mais derrière chaque départ masculin, il y a une femme qui reste. Qui cultive. Qui élève les enfants. Qui nourrit la famille. Qui porte le village. Ces femmes rurales maliennes, piliers silencieux d’une économie agricole en tension, sont les grandes absentes du débat sur la migration intérieure. Il est temps de leur rendre leur place.

L’exode rural malien a un visage masculin. Ce sont majoritairement les hommes — jeunes fils, frères, maris — qui quittent les villages pour les villes ou l’étranger. Derrière eux, les femmes demeurent. Non par choix systématique, mais par contrainte sociale, économique et familiale. Partir, pour une femme rurale malienne, c’est souvent renoncer à ses enfants, à sa famille élargie, à ce que la tradition lui assigne comme place.

Ce phénomène, que les chercheurs appellent la « féminisation de l’agriculture », est en train de remodeler les campagnes maliennes. Dans certaines régions comme Ségou, Mopti ou Kayes, les femmes représentent aujourd’hui la majorité de la main-d’œuvre agricole active. Elles labourent, sèment, récoltent, transforment — souvent sans posséder légalement la terre qu’elles travaillent.

Un triple fardeau invisible

La première injustice que vivent les femmes rurales maliennes est foncière. Au Mali, l’accès à la terre reste dominé par les structures patrilinéaires : c’est l’homme qui hérite, qui possède, qui décide. Une femme qui travaille un champ toute sa vie peut se le voir retirer à la mort de son mari, au profit des fils ou des frères du défunt.

Cette insécurité foncière n’est pas qu’une question de justice : c’est un frein économique majeur. Sans titre de propriété, une femme ne peut pas obtenir de crédit agricole, ne peut pas investir dans son exploitation, ne peut pas s’engager dans des contrats avec des acheteurs professionnels. Elle travaille, mais le fruit de son travail lui échappe structurellement.

Quand l’homme part, la femme ne reçoit pas de renfort : elle assume seule ce qu’ils portaient à deux, voire à plusieurs. La gestion du foyer, l’éducation des enfants, les soins aux anciens, et en même temps le travail des champs. Les transferts d’argent envoyés par les migrants sont souvent irréguliers, insuffisants, ou simplement inexistants.

Dans ces conditions, beaucoup de femmes rurales maliennes développent des stratégies de survie remarquables : jardins potagers, petit commerce, transformation de produits agricoles, tontines entre voisines. Ces activités, invisibles dans les statistiques officielles, constituent pourtant une économie parallèle vitale pour les ménages ruraux.

Troisième dimension du fardeau : l’exclusion des espaces de décision. Les conseils de village, les coopératives agricoles, les comités de gestion des périmètres irrigués — ces instances où se décide l’avenir des terres et des ressources sont encore très majoritairement masculines. La voix des femmes, pourtant premières concernées, y est peu entendue.

Des résistances qui s’organisent

Face à ces contraintes, les femmes rurales maliennes ne restent pas passives. Depuis des décennies, elles s’organisent en groupements — tontines, associations villageoises, coopératives de transformation — qui leur permettent de mutualiser ressources et savoirs. Ces structures informelles sont souvent le premier filet de sécurité économique dans les zones rurales.

Certains de ces groupements ont franchi un cap décisif : ils accèdent désormais au microcrédit, forment leurs membres à l’agroécologie, négocient collectivement avec les acheteurs de la ville. Dans la région de Sikasso, des groupements féminins de productrices de karité ont réussi à commercialiser directement leur beurre sur des marchés d’exportation, capturant une valeur ajoutée qui leur échappait auparavant.

Les autorités maliennes ont progressivement intégré la dimension genre dans leurs politiques agricoles. Des programmes spécifiques ciblent l’accès des femmes au foncier, à la formation et au financement. La Loi d’Orientation Agricole prévoit des dispositions pour renforcer la participation des femmes dans les coopératives et les instances de gouvernance agricole.

Des périmètres maraichers réservés aux femmes ont été aménagés dans plusieurs régions, leur donnant un espace de production sécurisé, irrigué et légalement reconnu. Ces initiatives, encore insuffisantes à l’échelle du besoin, montrent néanmoins que la question est prise au sérieux et que des solutions concrètes existent.

Le Mali est l’un des premiers producteurs mondiaux de karité, un arbre dont les noix sont transformées en beurre prisé par l’industrie cosmétique internationale. Cette filière est quasi exclusivement féminine : ce sont les femmes qui ramassent, concassent, transforment et vendent. Un secteur en plein essor qui représente pour des milliers de femmes rurales une source de revenus croissante et un levier d’autonomisation économique réel.

Ce que l’avenir peut tenir

Reconnaître le rôle des femmes rurales maliennes n’est pas seulement un impératif moral : c’est une nécessité économique. Une agriculture qui ignore la moitié de ses acteurs se condamne elle-même à l’incomplétude. Les femmes ne constituent pas une catégorie périphérique de l’économie rurale ; elles en sont l’un des piliers. Les exclure de l’accès aux ressources, aux financements, à la propriété foncière ou aux instances de gouvernance revient à amputer le secteur agricole d’une part considérable de son potentiel productif. Comme le rappelle Féminitude : Musoya, « aucun projet de développement ne saurait être crédible s’il fait l’impasse sur la moitié de l’humanité ». L’implication des femmes dans l’économie n’est donc pas seulement une exigence de justice sociale : elle est une condition de l’efficacité économique. Une nation qui marginalise ses femmes renonce à une partie de son intelligence, de sa créativité et de sa capacité d’innovation. À l’inverse, une économie qui leur ouvre pleinement ses portes se donne les moyens d’une croissance plus inclusive, plus durable et plus prospère.

Les femmes rurales maliennes ne sont pas des victimes passives de l’exode. Elles en sont les grandes absorbantes, celles qui maintiennent le tissu social et productif des villages pendant que d’autres partent. Il est temps que cette réalité soit reconnue, valorisée et soutenue par des politiques à la hauteur de leur contribution.

Invisibles dans les statistiques, absentes des débats publics, mais omniprésentes dans les champs : les femmes rurales maliennes sont le vrai pilier d’une agriculture en mutation. Leur reconnaissance pleine et entière — foncière, économique, institutionnelle — est l’une des clés d’un développement rural durable et équitable au Mali.

Oumarou Fomba 


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