À Diallassagou, dans le pays dogon, l’économie ne se résume pas aux récits de crise et d’insécurité. Dans les champs, les ateliers et les marchés, les femmes transforment le sésame, le fonio, le mil ou l’arachide et font vivre des familles malgré les déplacements et les difficultés d’accès aux marchés. Leur activité révèle une autre forme de résilience, fondée sur la production locale, la coopération et la capacité à créer de la valeur sur le territoire.
Le matin, à Diallassagou, ne commence ni par les discours sur la reconstruction ni par les nouvelles du Sahel, mais par des gestes ordinaires : préparer le repas, chercher de l’eau, aller au champ, penser au marché. Dans ces gestes se dessine une économie discrète, souvent absente des récits centrés sur l’insécurité.
Sésame, fonio, mil et arachide : des savoir-faire préservés malgré la crise
Cette économie fait pourtant vivre des familles et maintient des savoir-faire dans un territoire éprouvé par les déplacements et la violence. Elle repose largement sur les femmes du Séno-Bankass et du bassin du Sourou, qui transforment sésame, fonio, arachide et mil, pratiquent le maraîchage et approvisionnent les marchés locaux. Seules, en famille ou en groupements. Ce travail, loin d’être anecdotique, participe directement à l’autonomie des ménages, même s’il reste souvent considéré comme secondaire.
Le parcours de Fanta Yossi, présidente de la Cafo et du groupement Djiguisèmè, l’illustre. À travers le traitement du sésame et du fonio, les femmes de Diallassagou poursuivent une activité qu’elles maîtrisaient avant la crise. Les déplacements ont modifié la composition des groupements et les réseaux de collecte, sans effacer les compétences.
Du petit capital aux débouchés, les obstacles restent nombreux
Mais le savoir-faire ne suffit pas. Il faut acheter la matière première, organiser le transport, stocker, planifier, conserver et trouver des débouchés. Sans fonds de roulement ni marché accessible, une activité peut rapidement ralentir, et la pluviométrie d’août, loin d’être une simple donnée météorologique, conditionne alors une grande partie des ressources des mois suivants.
Les femmes de Diallassagou ne forment d’ailleurs pas un groupe homogène : les veuves de la tragédie de juin 2022 assument souvent seules leur famille, et les besoins vont du petit capital pour l’achat-revente jusqu’aux semences ou à l’amélioration de l’emballage. Cette diversité illustre des besoins qui varient d’une femme à l’autre. Une distribution uniforme d’équipements ou une formation ponctuelle ne suffit pas toujours à rendre une activité durable.
Transformer localement pour créer davantage de valeur
« Recevoir un équipement ne fait pas encore une entreprise », rappelle Setou Cissé, du groupement Yeredon 1. La formule résume une limite fréquente des interventions de développement, qui traitent le groupement comme bénéficiaire d’un projet plutôt que comme acteur économique appelé à vivre après lui. Après le départ des partenaires, les questions essentielles demeurent : la machine fonctionne-t-elle encore ? Le groupement tient-il ses comptes ? Trouve-t-il des débouchés réguliers ? C’est dans cet après-projet que se mesure la véritable durabilité, et les systèmes communautaires d’épargne et de crédit, lorsqu’ils reposent sur des règles partagées, y contribuent davantage que la multiplication des aides ponctuelles.
Cette question rejoint celle de la valeur ajoutée. Le mil, le sésame, le fonio, l’arachide ou le gombo constituent déjà des ressources du pays dogon, mais une partie quitte encore le territoire sous forme brute, à faible valeur pour ceux qui les produisent. La transformation locale de la farine, du couscous,de la pâte, de l’huile, des produits mieux conditionnés, peut changer cette équation, sans viser une industrie hors de portée. Mais une progression proportionnée aux ressources et aux marchés accessibles. La filière du bétail rappelle, elle aussi, que l’économie territoriale dépend de la sécurité des espaces de production. Pour Souleymane Cissé, président de l’association du bassin du Sourou, le troupeau a besoin de périmètres sûrs et riches en ressources.
Les groupements de femmes, des espaces de coopération
Au-delà des biens, les groupements produisent de la confiance et des formes de coopération : gérer une caisse, répartir les responsabilités, décider ensemble. Dans un territoire marqué par la fragilisation des liens communautaires, cette fonction n’est pas secondaire. Le groupement devient une institution du quotidien qui, sans remplacer l’État, crée une capacité d’action collective. Mais les relations entre acteurs restent déterminantes. Fanta Sacko, du groupement Badenya, souligne que formations et financements ne sont pas toujours reliés aux besoins réels, tandis qu’Issiaka Cissé, de l’ONG Mission Sahel, insiste sur la nécessité de relier producteur, collecteur, transformateur, transporteur et commerçant. Une économie territoriale ne se décrète pas. Elle se construit par l’organisation des liens.
Cette reconstruction ne peut enfin ignorer l’environnement. Pour Boukary Togo, agriculteur du bassin du Sourou, préserver les ressources revient à préserver les bases de la production future : « Quant à la récolte et à la pluviométrie, dit-il avec assurance, nos semences sont de la région. »
Quant à la récolte et à la pluviométrie, dit-il avec assurance, nos semences sont de la région.
Produire, vendre et transmettre : une autre idée de la souveraineté
Derrière cette affirmation se trouve une question essentielle : qui contrôle les conditions de la production d’un territoire ? C’est peut-être là que prend forme une autre définition de la souveraineté, non pas seulement celle des frontières et des institutions, mais une souveraineté plus quotidienne : pouvoir produire, transformer, vendre, transmettre un savoir, nourrir sa famille.
À Diallassagou, cette souveraineté n’est pas une abstraction. Elle se construit déjà dans les champs, les ateliers, les marchés et les groupements de femmes. La reconstruction commence peut-être là : dans cette capacité ordinaire à continuer de produire lorsque tout pousse à l’interruption, et à transformer des ressources locales en possibilités d’avenir.
Mikaïlou Cissé
