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Couple au Mali : pourquoi les hommes victimes de violences conjugales restent invisibles 

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Psychologique, financière, sociale — la violence des femmes envers les hommes existe. Elle se tait, elle se nie, elle se normalise. Il est temps d’en parler.

Au Mali, la violence conjugale est presque toujours évoquée au féminin — et pour cause, les femmes en sont les premières victimes. Mais une réalité parallèle, moins visible et presque jamais nommée, existe : celle des hommes victimes de violences exercées par leurs conjointes. Violence psychologique, manipulation, emprise financière, humiliation publique — ces formes d’abus restent enfouies sous le poids du silence, de la honte et d’une culture qui interdit à l’homme de se plaindre.

Un sujet qui n’existe pas — officiellement

Cherchez des statistiques sur les hommes victimes de violence conjugale au Mali. Vous n’en trouverez presque pas. Les études, les rapports des ONG, les campagnes de sensibilisation se concentrent — légitimement — sur les violences faites aux femmes, qui représentent la grande majorité des cas documentés. Mais cette focalisation nécessaire a un effet secondaire : elle rend les hommes victimes statistiquement invisibles.

Ce n’est pas parce qu’ils n’existent pas. C’est parce qu’ils ne parlent pas. Et s’ils ne parlent pas, c’est parce que la société malienne ne leur en laisse pas vraiment la possibilité.

Un homme qui se plaint de sa femme est un homme qui a perdu le contrôle. Un homme qui dit souffrir dans son couple est un homme faible. Ces jugements, intériorisés dès l’enfance, agissent comme un verrou puissant. Résultat : les hommes encaissent, se taisent, et beaucoup finissent par croire eux-mêmes que ce qu’ils vivent n’est pas de la violence — juste des « problèmes de couple« .

La violence psychologique : quand les mots blessent autant que les coups

La forme de violence la plus répandue envers les hommes au Mali est sans doute psychologique. Elle prend des visages multiples : humiliations répétées en privé ou devant les enfants, dénigrement permanent des capacités du mari, comparaisons blessantes avec d’autres hommes, mépris affiché pour ses efforts ou ses décisions.

Dans une société où l’homme est censé incarner l’autorité et la dignité, être rabaissé quotidiennement par sa propre épouse constitue une blessure profonde — d’autant plus douloureuse qu’elle est impossible à avouer. Certains hommes décrivent une érosion lente de leur estime de soi, une fatigue psychologique qui s’installe insidieusement, un sentiment de ne plus être respecté dans leur propre maison.

La manipulation émotionnelle est une autre forme courante : chantage affectif, menaces de partir ou d’emmener les enfants, utilisation des enfants comme monnaie d’échange dans les conflits conjugaux. Ces pratiques, quand elles sont exercées de manière systématique, relèvent de l’emprise — même si ce mot est rarement utilisé pour qualifier ce que vivent les hommes.

La violence financière : un phénomène méconnu

La violence financière envers les hommes est peut-être la moins connue, mais elle est réelle et documentée dans d’autres contextes africains similaires. Elle peut prendre plusieurs formes.

La première est le contrôle et le détournement des ressources du mari. Dans certains ménages, la femme gère l’ensemble des finances du foyer et prive l’homme d’accès à son propre argent, créant une dépendance économique inversée. La seconde est l’exploitation délibérée : une conjointe qui contracte des dettes au nom du mari, dilapide les économies familiales, ou utilise le mariage comme levier d’extraction de ressources sans intention réelle de construire un projet commun.

Au Mali, où la pression sur l’homme pourvoyeur est immense, cette forme de violence est particulièrement destructrice. Un homme dépouillé financièrement par sa femme ne peut souvent en parler ni à sa famille — qui lui demandera pourquoi il n’a pas su s’imposer — ni aux autorités, faute de cadre légal adapté.

La violence sociale : l’arme de la réputation

Dans une société où l’honneur et la réputation sont des valeurs cardinales, la violence sociale est une arme redoutable. Elle consiste à ternir délibérément l’image d’un homme auprès de sa famille, de ses amis, de sa communauté ou de ses collègues.

Fausses accusations, rumeurs propagées dans l’entourage, humiliations infligées lors de réunions familiales, révélation d’informations intimes destinées à nuire — ces comportements constituent une forme de violence qui peut avoir des conséquences dévastatrices sur la vie professionnelle et sociale d’un homme. Dans certains cas extrêmes, des accusations infondées ont conduit à des ruptures familiales, des licenciements, voire des crises suicidaires.

Pourquoi le silence ?

Plusieurs facteurs expliquent pourquoi les hommes maliens victimes de violence conjugale se taisent massivement.

La construction sociale de la masculinité est le premier obstacle. Depuis l’enfance, les garçons sont éduqués dans l’idée qu’un homme ne pleure pas, ne se plaint pas, ne montre pas sa vulnérabilité. Admettre que sa femme lui fait du mal, c’est admettre une faiblesse fondamentale — ce que la plupart ne peuvent pas se permettre socialement.

Dans son ouvrage Féminitude : Musoya, Fousseni Togola explique comment la société éduque les enfants à la domination et à la soumission à travers une disparition inégalitaire des rôles dans la famille et même à travers les jeux qu’on offre et l’habillement des enfants.  

L’absence de structures d’accueil est le deuxième facteur. Il n’existe au Mali aucun dispositif spécifiquement dédié aux hommes victimes de violences conjugales. Pas de ligne d’écoute, pas de centre d’hébergement, pas de procédure juridique adaptée. Un homme qui voudrait porter plainte contre sa femme pour violences psychologiques se heurterait à un vide juridique et institutionnel presque total.

Enfin, la pression communautaire joue un rôle déterminant. La famille élargie, les amis, les voisins — tous sont susceptibles de minimiser la souffrance d’un homme ou de le ridiculiser s’il ose l’exprimer. Cette violence du regard social pousse au silence bien plus sûrement que n’importe quelle menace directe.

Nommer pour exister

Parler de la violence faite aux hommes n’est pas minimiser celle faite aux femmes. Ce n’est pas une posture antiféministe, ni une tentative de rééquilibrage artificiel d’un débat qui ne se pose pas dans les mêmes termes. C’est simplement reconnaître que la souffrance n’a pas de genre, et que toute violence mérite d’être nommée — quelle qu’en soit la direction.

Le Mali a besoin d’un débat mature et nuancé sur les violences conjugales dans toutes leurs formes. Cela suppose de créer des espaces où les hommes peuvent parler sans honte, de former les professionnels de santé et les juristes à identifier ces situations, et d’adapter le cadre légal pour qu’il protège toutes les victimes — sans exception.

Un homme qui souffre en silence dans son foyer n’est pas moins victime parce qu’il est un homme. Il est juste moins entendu. Et ça, c’est aussi une violence.

Chiencoro Diarra 


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