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[Tribune] Pourquoi nous croyons les mensonges

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À travers Kant, Hume et Lessing, cette tribune analyse les mécanismes de la désinformation et montre pourquoi la réfutation, l’esprit critique et la quête de vérité demeurent essentiels à la démocratie.

Il y a deux cent cinquante ans, l’Allemand Gotthold Ephraim Lessing écrivait dans Eine Duplik (« Une Réplique »), un texte publié en 1778 dans le cadre de la controverse théologique dite Anti-Goeze, que l’aspiration au vrai compte davantage que sa possession : « Ce n’est pas la vérité qu’un homme possède, ou croit posséder, qui fait sa valeur, mais l’effort sincère qu’il déploie pour parvenir à la vérité. »

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Ce n’est pas la vérité qu’un homme possède, ou croit posséder, qui fait sa valeur, mais l’effort sincère qu’il déploie pour parvenir à la vérité.

La formule pourrait passer pour une pirouette de philosophe des Lumières, prêt à se consoler de ne jamais toucher la vérité en sanctifiant la quête elle-même. Elle est en réalité un diagnostic, et ce diagnostic est aujourd’hui le nôtre. Nous vivons dans des sociétés qui n’ont jamais eu un accès aussi large à l’information, et qui n’ont jamais eu aussi peu confiance en elle. L’abondance n’a pas produit la clarté. Elle a produit le doute généralisé, et, avec lui, le boulevard ouvert à qui sait l’exploiter.

Le mensonge n’a jamais eu besoin d’autant de complices

Il faut ici rappeler une évidence que l’on a fini par oublier : la désinformation n’est pas un problème de circulation de données, c’est un problème moral. Emmanuel Kant l’avait posé avec une netteté qui n’a rien perdu de sa force : que deviendrait l’humanité si chacun s’autorisait à mentir à chacun ? La question n’est pas rhétorique. Une société où le mensonge devient une stratégie disponible à tous détruit la condition même qui rend possible la confiance, et donc le langage, et donc le lien social. 

Ce que Kant vise n’est pas le menteur isolé, dont on peut toujours se prémunir, mais le mensonge érigé en règle universelle. Le jour où mentir devient une maxime que chacun peut adopter sans contradiction, plus aucune parole ne vaut rien, plus aucun contrat, plus aucune promesse, plus aucune information ne peuvent être tenus pour ce qu’ils prétendent être. C’est très précisément la situation vers laquelle nous glissons. 

Les campagnes de désinformation contemporaines, qu’elles viennent d’États, de plateformes publicitaires ou d’officines spécialisées, ne cherchent plus seulement à faire croire un fait précis. Elles cherchent à rendre indifférente la question même de savoir si un fait est vrai. Une fois cette indifférence installée, la bataille est gagnée sans qu’aucune bataille n’ait eu lieu.

Le Sahel offre, hélas, un laboratoire grandeur nature de ce mécanisme kantien. Lorsque la Direction de l’information et des relations publiques des armées maliennes a dû démentir publiquement des rumeurs sur une prétendue libération de djihadistes contre la reprise de l’approvisionnement en carburant, ce n’est pas un fait isolé qui était en cause. C’était la possibilité même, pour une institution, d’être crue sur parole. Une enquête menée conjointement par les Observateurs de France 24 et la cellule Info Vérif de RFI a d’ailleurs mis au jour tout un réseau de faux médias fabriqués pour cibler les pays de l’Alliance des États du Sahel, preuve que le mensonge organisé n’est plus l’exception mais l’infrastructure.

Nous ne croyons jamais ce que nous voyons, nous croyons ce que nous attendons

C’est ici qu’il faut convoquer David Hume, dont l’Enquête sur l’entendement humain demeure l’un des textes les plus utiles qu’on puisse lire aujourd’hui. Bien plus utile, en un sens, que la plupart des manuels de media literacy. Hume montre que nous ne concluons jamais à la vérité d’un fait par un pur raisonnement. Nous l’acceptons parce que l’habitude et la coutume nous y ont préparés. Ce n’est pas la logique qui nous fait croire qu’un fait rapporté est vrai, c’est sa ressemblance avec ce que nous avons déjà cru. Or c’est précisément ce mécanisme psychologique, et non un quelconque défaut d’intelligence, que les architectes de la désinformation exploitent avec une précision chirurgicale. 

Ils ne cherchent pas à convaincre des esprits vierges de tout préjugé. Ils cherchent des esprits déjà disposés, par habitude, par identité, par communauté d’appartenance, à recevoir comme vraisemblable ce qu’on va leur présenter comme vrai. La répétition fait le reste. A force d’entendre répéter une affirmation par des canaux qui semblent indépendants les uns des autres, l’esprit humain (Hume l’avait vu avant tout le monde) finit par confondre la fréquence d’une information avec sa véracité. 

La désinformation moderne n’invente donc pas de nouveaux mensonges. Elle recycle un vieux défaut de notre entendement, industrialisé à l’échelle des réseaux. C’est ce que confirme, dans le contexte sahélien, une analyse d’Africa Check sur la guerre de l’information au Sahel central. Les médias d’influence n’y avancent pas des preuves. Ils avancent des répétitions, sachant que la coutume, à force, tient lieu de conviction.

Que faire, alors, de cette lucidité sans illusion ?

C’est là que Lessing redevient notre meilleur allié. Si la vérité n’est jamais définitivement possédée, alors la vertu civique ne consiste pas à prétendre détenir le vrai contre l’adversaire qui détiendrait le faux. Elle consiste à entretenir, individuellement et collectivement, le désir même de vérifier, de recouper, de douter méthodiquement. L’épistémologie contemporaine, de Popper aux chercheurs en sciences de l’information, ne dit pas autre chose lorsqu’elle rappelle qu’aucune information ne devrait être acceptée comme un acquis définitif, mais toujours comme une hypothèse provisoire, exposée à la réfutation. Ce n’est pas du scepticisme paresseux ; c’est l’exact opposé. Le scepticisme paresseux dit : « tout se vaut, rien n’est vérifiable, autant croire ce qui m’arrange. » L’aspiration lessingienne dit : « rien n’est acquis, donc tout mérite d’être examiné. » La première attitude est le terreau de la désinformation. La seconde en est l’antidote. 

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tout se vaut, rien n’est vérifiable, autant croire ce qui m’arrange.

Cela a des conséquences concrètes. Cela signifie qu’il faut cesser de demander à la vérification des faits qu’elle produise des certitudes closes, et accepter qu’elle produise plutôt une discipline permanente : recouper les sources, interroger leur origine plutôt que leur autorité apparente, se méfier tout particulièrement de l’information qui confirme trop bien ce que l’on pensait déjà. Cela signifie aussi, pour les rédactions, les enseignants et les plateformes, qu’il faut cultiver non la peur de l’erreur, qui pousse à l’immobilisme, mais le goût de la réfutation, qui est un moteur. Une étude menée au Sénégal et au Kenya, publiée par The Conversation, le confirme. C’est l’éducation aux médias, plus que la seule répression des contenus, qui installe durablement ce réflexe critique. Nous en avons nous-mêmes fait l’expérience à travers notre propre couverture, dans Sahel Tribune, de la manière dont une rumeur sur une monnaie commune de l’AES a révélé une aspiration populaire bien réelle derrière l’intox. Démonter un mensonge, ce n’est jamais nier ce qu’il révèle. Une information qui résiste à l’examen critique n’est pas « prouvée ». Elle est seulement, provisoirement, la moins mauvaise hypothèse disponible. C’est peu. C’est aussi, dans un monde saturé de certitudes fabriquées, la seule chose honnête que l’on puisse offrir.

Un pacte à refaire

Kant nous rappelle ce qui est en jeu quand le mensonge devient une pratique généralisée. Hume nous explique pourquoi nous y sommes si vulnérables. Lessing nous indique la seule sortie digne de ce nom : non pas la reconquête d’une vérité manifeste et définitive, mais l’entretien inlassable du désir de vérité comme discipline collective. 

À l’heure où des avatars générés par intelligence artificielle empruntent le visage de journalistes réels, où des rapports statistiques habillent de neutralité des choix idéologiques, où la vitesse de diffusion précède systématiquement le temps de la vérification, cette discipline n’est plus un luxe d’universitaires. C’est une condition de survie pour nos démocraties. Le pacte de confiance qui permet à une société de fonctionner (se parler, se croire, se corriger) ne se refera pas tout seul. Il appelle un sursaut d’exigence, chez ceux qui informent comme chez ceux qui s’informent, et il faut ici saluer le courage de tous ceux qui, au Sahel, tiennent ce poste à un coût personnel élevé, comme le rappelle l’enquête de Reporters sans frontières sur les dangers qui menacent le journalisme dans la région. C’est ce sursaut que cette tribune voudrait, modestement, contribuer à provoquer.

F. Togola

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