Et si la crise que traverse le Mali était aussi une crise des valeurs ? En mobilisant la pensée de Friedrich Nietzsche sur le nihilisme, cette tribune examine l’érosion des repères collectifs et les efforts de refondation morale et civique engagés au nom du « Mali Kura ». Entre nihilisme actif, transvaluation des valeurs et risque de ressentiment, l’enjeu dépasse les discours. Il s’agit de transformer durablement les valeurs proclamées en pratiques.
« Que signifie le nihilisme ? Que les valeurs suprêmes se dévalorisent. » Cette phrase, notée par Nietzsche dans ses fragments posthumes, réunis dans son ouvrage La Volonté de puissance, ne décrit pas seulement l’Europe du XIXe siècle finissant. Elle offre une grille de lecture saisissante pour comprendre ce que traverse aujourd’hui le Mali : l’effondrement, sur plusieurs décennies, d’un socle de valeurs partagées (dignité, parole donnée, sens du bien commun) et la tentative, engagée par les autorités de la Transition, d’en refonder un autre.
Que signifie le nihilisme ? Que les valeurs suprêmes se dévalorisent.
Le Mali, une dévaluation plutôt qu’une simple crise morale
Pour Nietzsche, le nihilisme n’est pas d’abord une doctrine que l’on choisirait, mais un état de fait qui survient lorsque les repères qui donnaient sens à l’existence (Dieu, la morale, la vérité, la nation) perdent leur crédit sans que rien ne vienne aussitôt les remplacer. Ce moment n’est ni bon ni mauvais en soi. Il est une crise, un vide, une « logique de la décadence ». Ce qui compte, pour le philosophe, c’est la manière dont on y répond.
On aurait tort de réduire ce que vit le Mali à une crise sécuritaire ou institutionnelle. Des décennies de clientélisme, de corruption et d’impunité ont aussi produit une érosion plus profonde : celle de la croyance même dans le sens des institutions et de la parole publique. Un texte resté marquant de Sahel Tribune, décrivant crûment un peuple à la mémoire courte, prompt à oublier les fautes de ses dirigeants faute de conscience collective durable, disait sans le nommer ainsi ce que Nietzsche aurait appelé une dévaluation des valeurs suprêmes : non l’absence de règles, mais leur vidage progressif de tout crédit réel.
Nihilisme passif et nihilisme actif : deux réponses possibles
Nietzsche distingue nettement deux manières de traverser ce vide. Le nihilisme passif est celui de la résignation. On continue de réciter les anciennes valeurs sans plus y croire, ou l’on s’en détourne dans le cynisme et le repli sur l’intérêt immédiat. Le nihilisme actif, au contraire, est une force qui détruit délibérément ce qui est devenu vide pour ouvrir la voie à une création véritable. Ce que Nietzsche nomme la transvaluation des valeurs. La différence n’est pas dans le constat de la crise, identique dans les deux cas, mais dans la réponse qu’on lui apporte : subir, ou créer.
C’est à cette aune qu’il faut interroger les initiatives des autorités maliennes en matière de refondation morale et civique, qu’il s’agisse de la lutte affichée contre la corruption, de la relecture des grands textes de la nation, ou d’initiatives culturelles comme les conférences « Faso Sifinso », consacrées à l’enracinement patriotique et aux fondements endogènes du « Mali Kura ». Ces démarches méritent d’être lues comme une tentative de nihilisme actif au sens nietzschéen. Elles ne se contentent pas de déplorer la perte des repères, elles cherchent à en refonder de nouveaux, ancrés dans les langues, l’histoire et les institutions du pays plutôt qu’importés d’un modèle extérieur.
Vers une transvaluation malienne ?
Mais Nietzsche invite aussi à la lucidité critique. Une valeur ne se décrète pas par en haut. Elle ne devient vivante que si elle est réellement créée et incarnée, et non simplement proclamée pour combler un vide. Le risque, pour toute refondation morale portée par l’État, est de retomber dans ce que Nietzsche appelle le ressentiment. Le fait de définir sa nouvelle vertu essentiellement contre un adversaire, l’ancien régime, l’étranger, le corrompu d’hier, sans jamais affirmer positivement ce que l’on veut être. Une transvaluation authentique ne se mesure pas à la virulence de son rejet du passé, mais à la vitalité propre de ce qu’elle institue.
Le Mali n’a pas à choisir entre la nostalgie d’un ordre moral ancien largement fictif et l’importation d’un nouveau catéchisme civique. La leçon nietzschéenne est plus exigeante. Elle demande que les valeurs proclamées aujourd’hui (patriotisme, intégrité, souveraineté) soient vérifiées non par les discours qui les portent, mais par leur capacité à s’incarner durablement dans les pratiques quotidiennes, loin de tout retour au clientélisme sous un habillage nouveau. C’est à cette seule condition que la crise actuelle, plutôt que de se refermer sur elle-même, pourra devenir ce que Nietzsche appelait de ses vœux : non la fin d’un monde, mais la naissance, difficile et incertaine, d’un autre.
F. Togola
