Chaque année au Mali, des milliers de jeunes diplômés quittent les universités avec l’espoir d’intégrer le marché du travail. Mais faute d’opportunités suffisantes, beaucoup se retrouvent contraints d’emprunter les chemins de l’économie informelle pour survivre. Distributeur de mobile money ou vendeuse de friperie, ils tentent de se construire un avenir tout en attendant l’emploi décent auquel leurs diplômes les destinent.
Depuis des décennies, la question de l’emploi, surtout celui des jeunes diplômés maliens, reste très préoccupante. Plusieurs solutions ont été envisagées par les autorités successives, mais les résultats demeurent limités. Chaque année, des milliers de jeunes diplômés arrivent sur le marché du travail déjà saturé.
Aujourd’hui, l’État multiplie les efforts pour offrir des débouchés à cette jeunesse, notamment à travers les recrutements dans la fonction publique ainsi que dans les forces armées et de sécurité. Malgré tout, le problème persiste. Pour éviter le chômage et l’oisiveté, de nombreux diplômés se tournent vers des activités précaires en attendant de trouver mieux.
Regards croisés sur deux parcours : l’un est devenu distributeur de mobile money, l’autre vendeuse de friperie.
Du droit privé au mobile money
Installé devant son kiosque, une table devant lui sur laquelle sont posés trois téléphones, M.C. raconte son parcours. Autour de lui, la rue est bruyante et animée. Nous sommes à Boulkassoumbougou, dans le premier arrondissement du district de Bamako.
« Depuis une dizaine d’années, je suis installé ici, dans cette rue qui traverse le cœur du quartier où je suis né et j’ai grandi », confie ce diplômé en droit privé de l’Université de Bamako.
Comme beaucoup de jeunes diplômés, M.C. avait d’autres ambitions. Il rêvait d’intégrer la magistrature. Mais après s’être présenté à deux concours de recrutement de magistrats sans succès, il a dû revoir ses plans.
« C’est ainsi qu’un oncle m’a conseillé de me lancer dans le transfert d’argent via le téléphone mobile », explique-t-il.
Pour devenir distributeur mobile money, il a dû déposer un dossier auprès d’un opérateur téléphonique. Celui-ci comprenait notamment une demande formelle, une pièce d’identité, un certificat de résidence et le respect de plusieurs critères fixés par l’opérateur.
« Après l’approbation de mon dossier, je suis devenu distributeur mobile money », raconte-t-il.
Son travail consiste à gérer un point de vente physique – kiosque ou boutique – pour effectuer des dépôts, des retraits et l’enregistrement de nouveaux clients. Au fil des années, M.C. est devenu une figure bien connue de la rue.
Il travaille de 9 heures à 21 heures. Autour de son kiosque, un « grin » s’est formé : un groupe de jeunes qui se retrouvent régulièrement pour discuter et partager le thé afin de faire passer le temps.
Une rémunération modeste
En matière de revenus, M.C. explique que tout dépend du contrat signé avec l’opérateur.
« Les commissions proviennent principalement d’un partage des frais de retrait et de dépôt avec l’opérateur », précise-t-il.
La principale source de revenus provient des retraits d’argent, appelés « cash-out ». Lors de ces opérations, le client paie des frais – souvent autour de 1 % – dont une partie, généralement entre 0,6 % et 0,7 %, revient à l’agent.
Les dépôts, eux, sont souvent gratuits pour le client. Ils sont néanmoins rémunérés par l’opérateur, mais à un taux généralement inférieur à celui des retraits.
Les taux exacts restent confidentiels et fixés par contrat. Résultat : la rémunération reste modeste.
« C’est pourquoi j’ai ajouté la vente de cartes de recharge et les abonnements téléphoniques pour pouvoir m’en sortir », explique M.C., la voix légèrement fatiguée, son petit sac en bandoulière posé contre lui.
Malgré tout, le jeune juriste ne cache pas qu’il considère cette activité comme provisoire. « Je fais ce travail en attendant d’avoir un emploi décent », affirme-t-il.
Une diplômée en ressources humaines devenue vendeuse de friperie
À quelques kilomètres de là, dans le quartier de Magnambougou Diandjiguila, dans le sixième arrondissement de Bamako, H.F. nous accueille sous un hangar installé devant le domicile familial.
Vêtue d’un jean bien ajusté et d’un short, cette jeune diplômée en gestion des ressources humaines semble heureuse de raconter son parcours. « J’ai commencé ce travail de vendeuse de friperie en 2022, trois ans après l’obtention de ma licence en GRH à l’Institut universitaire de gestion », explique-t-elle.
Avant cela, elle a multiplié les stages dans différentes structures. « Le seul stage rémunéré que j’ai obtenu était celui de l’APEJ », précise-t-elle, en référence à l’Agence pour l’emploi des jeunes, qui offre des stages de première expérience professionnelle.
Mais face à la difficulté de trouver un emploi stable correspondant à son profil, elle a décidé de se lancer dans le commerce.
Une activité lancée avec 60 000 FCFA
L’idée lui est venue de sa mère. « Ma maman vend des condiments au marché du quartier depuis plus de trente ans », raconte-t-elle. « Elle m’a conseillé d’essayer la vente de friperie plutôt que de rester sans rien faire. »
Avec un peu d’économies et l’aide de sa mère, H.F. a acheté sa première balle de friperie pour 60 000 francs CFA.
À l’ouverture, elle y découvre une grande variété d’articles : vêtements, chaussures, sacs, ceintures, casquettes ou encore jouets. « Nous avons tout trié et classé par catégories », explique-t-elle.
Les articles sont ensuite étalés sur une grande bâche en plastique devant la maison familiale.
Les prix restent accessibles : 500 francs CFA pour les tee-shirts; 750 francs pour les chemises; 1 000 francs pour les pantalons ou les jupes; 1 250 francs pour les pull-overs; 2 000 francs pour les vestes et les robes. « En deux mois, j’avais presque récupéré les 60 000 francs CFA investis dans la balle », raconte-t-elle avec satisfaction. Encouragée par ce premier succès, elle décide d’aller plus loin.
Une activité qui permet de survivre
H.F. fait construire un petit hangar devant la maison familiale, équipé d’une grande table et de cintres pour exposer les vêtements. « Après cela, j’ai commandé une balle de 200 000 francs CFA », explique-t-elle.
Aujourd’hui, elle est devenue une vendeuse de friperie bien connue dans son quartier. Cette activité lui permet de subvenir à ses besoins essentiels. Mais, comme M.C., elle continue d’espérer une autre opportunité. « Je cherche toujours à rejoindre une structure pour exercer ce que j’ai appris à l’université », confie-t-elle.
Elle s’est d’ailleurs présentée, sans succès, à un concours de recrutement de gestionnaires des ressources humaines dans la fonction publique. Comme dans de nombreux secteurs informels, la concurrence s’intensifie. « La mévente s’est installée parce que le nombre de vendeurs et de vendeuses ne cesse d’augmenter », observe-t-elle.
Une situation qui reflète la réalité de nombreux jeunes diplômés maliens, contraints de se réinventer dans l’économie informelle en attendant de trouver un emploi correspondant à leurs qualifications.
Noumoukai
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