Home A la Une Cheikh Hamidou Kane s’en va, la question de Samba Diallo demeure

Cheikh Hamidou Kane s’en va, la question de Samba Diallo demeure

0 comments 197 views 5 minutes read

La disparition de Cheikh Hamidou Kane, à 98 ans, rouvre les pages de L’Aventure ambiguë et de son inoubliable Samba Diallo. Plus de six décennies après sa publication, son œuvre continue d’interroger l’identité africaine, l’éducation, la rencontre des cultures et la difficile coexistence de plusieurs héritages.

« Que reste-t-il de soi quand on découvre le monde des autres ? » C’est avec cette question, posée à vingt-neuf ans, que Cheikh Hamidou Kane a traversé le siècle. Il s’en est allé samedi, à Dakar, sans y avoir définitivement répondu, et c’est très bien ainsi.

“

Que reste-t-il de soi quand on découvre le monde des autres ?

Il y a des morts qui referment un livre. Il y en a d’autres, plus rares, qui en rouvrent un. La disparition de Cheikh Hamidou Kane, à quatre-vingt-dix-huit ans, appartient à cette seconde catégorie. Car voilà qu’on ressort L’Aventure ambiguë des étagères, qu’on le relit, qu’on le prête, qu’on le cite, et qu’on découvre, une fois de plus, qu’un livre écrit en 1961 par un jeune haut fonctionnaire sénégalais de trente-trois ans n’a pas pris une ride, quand tant de certitudes de son époque se sont, elles, effondrées.

L’Aventure ambiguë : un livre qui continue à nourrir la réflexion sur l’Afrique 

Je n’ai pas connu Cheikh Hamidou Kane. Je l’ai lu, comme des générations entières d’Africains francophones l’ont lu, au lycée, à l’âge où l’on croit encore qu’il existe des réponses simples aux questions compliquées. Samba Diallo, son double romanesque, arrache l’adolescent que j’étais à cette illusion dès les premières pages. il n’y a pas de synthèse facile entre le fils du pays des Diallobé, nourri au Coran et à la rigueur du maître coranique, et l’élève de l’école nouvelle, celle qui n’apprend aux hommes, selon la formule fameuse du roman, qu’à « lier le bois au bois ». Il n’y a, entre ces deux mondes, qu’une aventure. Ambiguë, comme son titre le dit sans détour, c’est-à-dire une traversée sans garantie de retour.

Né le 2 avril 1928 à Matam, dans le Fouta sénégalais, Cheikh Hamidou Kane a vécu dans sa propre chair ce que son roman transpose en fiction. L’école coranique d’abord, puis l’école française, puis Louis-le-Grand et la Sorbonne, où il décroche des licences de droit, de lettres et de philosophie avant de sortir diplômé de l’École nationale de la France d’outre-mer. De ce parcours, il tire un livre unique en son genre, salué dès 1962 par le Grand Prix littéraire d’Afrique noire, traduit depuis dans une quarantaine de langues, et qui continue, plus de soixante ans après sa parution, à nourrir la réflexion de tout un continent sur l’identité, l’éducation et la rencontre entre les cultures.

Les Gardiens du Temple ou la réapparition d’un écrivain 

Mais Cheikh Hamidou Kane n’a jamais été seulement un homme de lettres, et c’est ce qui rend sa trajectoire si singulière parmi les écrivains africains de sa génération. Gouverneur de la région de Thiès dès 1960, commissaire au Plan auprès de Mamadou Dia, puis ministre à deux reprises sous Senghor et sous Abdou Diouf, du Développement industriel d’abord, du Plan et de la Coopération ensuite. Il a aussi servi comme haut fonctionnaire international, directeur régional de l’Unicef pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, avant de rejoindre le Centre de recherches pour le développement international à Ottawa. Quand tant d’écrivains de sa génération ont choisi l’exil ou la dissidence, Kane a choisi l’État, sans jamais, pour autant, cesser d’interroger ce que cet État faisait de l’héritage dont il se réclamait.

C’est précisément cette tension qui traverse son second roman, Les Gardiens du Temple, publié en 1995, trente-quatre ans après le premier, trente-quatre années de silence littéraire que l’on devine aujourd’hui moins comme un manque d’inspiration que comme une période d’observation. Le haut fonctionnaire y regarde ce que les indépendances ont fait des promesses qu’elles portaient, et le constat, pudique mais sans complaisance, n’a rien d’une célébration. Entre ces deux livres, un seul homme, deux visages : celui qui construit l’État et celui qui, la nuit, se demande ce que cet État a préservé de l’âme qu’il prétendait servir.

Ne jamais sacrifier un monde à l’autre

Je songe, en écrivant ces lignes depuis Bamako, à tout ce que cette œuvre doit au Sahel plus largement qu’au seul Sénégal. A cette même frontière intérieure que nous portons tous. Nous qui avons grandi entre la récitation du Coran et les bancs de l’école républicaine, entre le griot et le livre imprimé, entre la fidélité aux pères et la curiosité pour ce que le monde au loin a produit de savoir. Kane n’a jamais prétendu trancher ce dilemme. Il l’a habité, l’a mis en mots avec une économie de moyens qui force encore l’admiration. Un seul grand roman, et quel roman, et nous laisse, en héritage, moins une réponse qu’une discipline : celle de ne jamais sacrifier un monde à l’autre, de porter les deux sans les confondre ni les trahir.

Samba Diallo, à la fin de L’Aventure ambiguë, ne revient pas tout à fait entier du voyage qu’il a entrepris. Cheikh Hamidou Kane, lui, est revenu. Au Sénégal, au service de l’État, à l’écriture quand il l’a jugé nécessaire, et maintenant à la terre de Yoff, où il doit être inhumé. Il laisse derrière lui une question qui ne nous quittera pas de sitôt, et c’est sans doute le plus bel hommage qu’on puisse rendre à un écrivain : avoir posé, une fois pour toutes, la bonne question, et avoir eu l’honnêteté de ne jamais prétendre y répondre à notre place.

Fousseni Togola 

Donnez-nous votre avis

FR|EN FR|EN