Home InvestigationsAnalyses [Tribune] Sahel : L’été meurtrier malgré tout 

[Tribune] Sahel : L’été meurtrier malgré tout 

0 comment 77 views

Neuf ans après leur arrivée au Mali, les derniers soldats français de la force Barkhane ont quitté le sol malien le 15 août dernier. Depuis l’annonce de ce retrait en février par le président français Emmanuel Macron, la situation sécuritaire ne s’est malheureusement pas améliorée dans toute la région. Au Mali comme au Faso, au Nigeria ou au Tchad, les jihadistes continuent de terroriser les populations. 

A Bamako, les communiqués des autorités militaires se suivent et se ressemblent. Les FAMa réussissent enfin là où les militaires étrangers de Barkhane ou de la MINUSMA ont échoué : mettre en déroute les groupes jihadistes, au nord comme dans le centre du pays. Du 10 au 20 août dernier par exemple, plusieurs opérations ont été couronnées de succès, avec la neutralisation de 76 terroristes [i] par les valeureux soldats maliens ! On ne peut que s’en féliciter. Mais voilà, les jihadistes sont comme les fourmis rouges : vous soulevez une pierre, une centaine de nouveaux surgissent ! Et ce qui est valable au Mali l’est aussi dans tous les pays voisins : au Faso, au Niger, au Nigeria, au Tchad… La liste des exactions est longue ! 

Des attaques meurtrières 

Doit-on ici dresser la liste macabre de l’été 2022 ? Les Maliens ont payé le plus lourd tribut, jugez plutôt : après les 132 civils tués du 20 au 22 juin [ii] à Diallassagou, Diaweli et Dessagou, le mois de juillet a vu plusieurs opérations simultanées emporter civils, militaires et policiers comme celle du poste de contrôle de Zantiguila, sur la route de Ségou le 14 juillet [iii], ou celle du 21 juillet [iv] à Douentza, Koro, Thy, Bapho, Ségou et Kolokani dans le centre du pays. Ou encore celle du 27 juillet [v] durant laquelle les terroristes n’ont pas hésité à s’en prendre directement aux FAMa à Kalumba et à Sokolo !  

Le pire, c’est que le mois d’août n’a guère été plus calme… Le 6 août [vi], comble de l’horreur, les terroristes ont piégé des cadavres avec des explosifs. Bilan : 12 morts à Ouakan dans le centre du pays. Le lendemain 7 août [vii], les soldats ont été la cible d’un massacre abominable : 42 soldats et 4 civils sont tombés à Tessit. Le colonel Assimi Goïta, président de la transition, a immédiatement décrété 3 jours de deuil national. Malgré les annonces du pouvoir militaire promettant d’éradiquer la menace, d’autres attaques ont eu lieu dans les jours suivants : le 12 août [viii], 20 civils du village d’Assaylal ont péri, le 15 août [ix], 4 mercenaires russes de Wagner seraient même tombés eux aussi dans une embuscade… Tout ça, seulement au Mali où plusieurs groupes terroristes continuent encore de faire régner la terreur : le Groupe État islamique au grand Sahara (EIGS) ou le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) ne semblent pas connaître la crise ! 

Et que se passe-t-il par-delà les frontières maliennes ? La même chose. Au Faso, l’été a débuté par le massacre sanglant de Seytanga le 11 juin [x] où 86 civils ont été lâchement assassinés. La liste complète des attaques serait trop longue à dresser ici, mais en voici quelques exemples : 4 policiers tués le 12 juin [xi] à Yakouta, 15 civils le 4 juillet [xii] à Bourasso, pillages et kidnappings ont aussi été le lot des villageois. Le 9 août [xiii], 15 soldats burkinabè sont tombés à Namssiguia… Trois jours plus tard, le ministre de la Défense nationale et des anciens Combattants, le général Aimé Barthélemy Simporé, a annoncé la prochaine organisation d’une Journée nationale de refus du terrorisme [xiv], comme « le point de lancement de la remobilisation nationale pour une intensification de la lutte dans toutes ses dimensions ». Espérons que les forces de sécurité burkinabè arriveront à endiguer le fléau terroriste mieux qu’au Mali. Et mieux aussi qu’au Nigéria (50 morts dans une église le 5 juin [xv], 30 morts le 25 juillet [xvi]), au Tchad (2 soldats tués le 14 août [xvii])… N’en jetez plus ! 

Climat délétère au Mali 

Tous les pays de la région subissent le même sort : les terroristes jihadistes ne connaissent pas les frontières et se rapprochent dangereusement du Golfe de Guinée. Si les soldats loyalistes payent le prix fort dans leur chair, les populations civiles semblent bel et bien abandonnées à leur triste sort. Surtout au Mali, où les forces gouvernementales ne contrôleraient plus que 25 % du territoire ! À l’issue de sa récente tournée dans le pays, l’expert indépendant Alioune Tine [xviii] (président d’Afrikajom Center) n’a pas caché sa grande inquiétude : « Il règne [au Mali] un climat délétère marqué par la suspicion, la méfiance avec un rétrécissement continu de l’espace civique, le durcissement des autorités maliennes de la transition et un malaise qui n’épargne pas les partenaires internationaux, notamment les tensions diplomatiques exacerbées par les effets pervers du contexte de forte polarisation géopolitique internationale. Plusieurs dizaines de milliers de personnes déplacées en provenance de ces cercles sous contrôle des groupes extrémistes violents ont trouvé refuge dans la ville de Ménaka. A la date du 5 août 2022, la ville de Ménaka comptait plus de 50 000 personnes déplacées. » 

Si les hommes forts au pouvoir à Bamako revendiquent des victoires significatives contre les jihadistes, la situation sur le terrain semble donc différente pour tous les observateurs. On assiste surtout à une guerre de l’information : les médias à Bamako n’ont plus d’autres choix que de relayer les informations fournies par les militaires, et mettent en scène régulièrement les manifestations anti-françaises au son de « Barkhane dégage », tandis que les populations civiles au nord et au centre déplorent une situation sécuritaire aujourd’hui plus instable qu’avant le départ des soldats français. Qui dit vrai ? 

L’apport « négligeable » des Russes 

Exit les Français donc, dont une partie des forces s’est dirigée vers le Niger. Bienvenue aux Russes de Wagner, pour épauler les militaires au pouvoir à Bamako. Malheureusement, les soldats privés venus de Moscou ne semblent pas mieux armer que ceux de nos ancêtres les Gaulois pour régler le problème, comme l’explique l’analyste malien Alexis Kalembry [xix] : « De façon conventionnelle, les forces étrangères internationales, les Russes notamment, s’efforcent de tracer les communications, de retrouver les gens avec les téléphones, mais les djihadistes restent dans le traditionnel. Les communications sont interpersonnelles, on déplace les gens pour dire les choses, très peu passent par les moyens modernes de communication. Ça complique énormément la tâche. Et si en plus vous ajoutez le fait que les Russes ne parlent pas les langues nationales, ne savent pas décoder les coutumes et les comportements, vous verrez que de ce côté, leur apport sera vraiment négligeable. Les Russes peuvent aider pour ce qui est opérationnel, mais tout ce qui est tactique et stratégique, ça va être difficile. » Quant aux Français, même s’ils ne sont clairement plus en odeur de sainteté au Mali, ils ont tout de même mis hors d’état de nuire un dirigeant et plusieurs cadres du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) le 8 août [xx] dernier, alors qu’ils étaient en train de plier bagage de Gao.  

Comment sortir de la spirale infernale du terrorisme, au Mali comme ailleurs ? L’approche militaro-sécuritaire actuelle — déjà reprochée au temps du mandat de la force Barkhane — n’est pas la panacée. Les forces du mal continuent de prospérer sur la pauvreté et le manque de développement des régions reculées, loin des capitales. C’est évidemment en poussant le développement économique et social de ces régions que les gouvernements réussiront à décapiter définitivement l’hydre jihadiste. 

Amadou Fall


[i] https://www.aa.com.tr/fr/afrique/mali-larm%C3%A9e-annonce-avoir-neutralis%C3%A9-76-terroristes-au-centre-et-au-nord-du-pays/2665834 

[ii] https://www.africaradio.com/mali-plus-de-cent-civils-tues-en-trois-jours-par-des-jihadistes-presumes-elus-locaux  

[iii] https://www.francelive.fr/teaser/ouest-france/mali-une-rare-attaque-pres-de-bamako-fait-six-morts-dont-deux-gendarmes-et-un-policier-7524991/  

[iv] http://french.china.org.cn/foreign/txt/2022-07/22/content_78336005.htm  

[v] https://malivox.net/urgent-attaques-simultanees-contre-les-fama-a-kalumba-sokolo-et-sevare/  

[vi] https://lefaso.net/spip.php?article115233  

[vii] https://sahel-intelligence.com/28551-mali-deuil-national-de-trois-jours-pour-les-42-soldats-tues-a-tessit.html  

[viii] https://www.aa.com.tr/fr/afrique/mali-attaque-contre-assaylal-le-bilan-s-alourdit-%C3%A0-20-civils-tu%C3%A9s/2662213  

[ix] https://www.seneweb.com/news/Afrique/mali-un-groupe-jihadiste-affirme-avoir-t_n_385819.html  

[x] https://lefaso.net/spip.php?article114059  

[xi] https://lefaso.net/spip.php?article113976  

[xii] https://lefaso.net/spip.php?article114500  

[xiii] https://infowakat.net/bam-au-moins-une-quinzaine-de-soldats-tombes-a-namssiguia/  

[xiv] https://lefaso.net/spip.php?article115343  

[xv] https://www.courrierinternational.com/article/vu-du-burkina-faso-carnage-dans-une-eglise-catholique-au-nigeria-l-hydre-terroriste-reprend-du-poil-de-la-bete  

[xvi] https://www.premiumtimesng.com/news/headlines/545586-attack-on-presidential-guards-nigerian-military-counterattacks-terrorists-kills-30-official.html  

[xvii] https://beninwebtv.com/tchad-boko-haram-mis-en-deroute-par-larmee/  

[xviii] https://www.seneplus.com/societe/une-situation-securitaire-et-humanitaire-deletere  

[xix] https://www.seneplus.com/international/malgre-les-promesses-de-la-junte-linsecurite-croit-au-mali  

[xx] http://www.opex360.com/2022/08/08/mali-la-force-barkhane-a-neutralise-un-cadre-jihadiste-lors-dune-operation-au-nord-est-de-gao/  

Leave a Comment

A propos

Sahel Tribune est un site indépendant d’informations, d’analyses et d’enquêtes sur les actualités brûlantes du Sahel. Il a été initialement créé en 2020, au Mali, sous le nom Phileingora…

derniers articles

Newsletter

© 2023 Sahel Tribune. Tous droits réservés. Design by Sanawa Corporate