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Macron en Afrique : la rupture proclamée, le double jeu poursuivi

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À Nairobi pour le sommet Africa Forward, le président français a une nouvelle fois promis d’en finir avec la Françafrique. Pendant ce temps, au Mali, des relais ukrainiens liés à Paris appuient des rebelles alliés de circonstance à Al-Qaïda. La main tendue et la main cachée.

Il y a quelque chose de presque désarmant dans la constance d’Emmanuel Macron. Depuis 2017, il proclame à intervalles réguliers la fin du « pré carré » français en Afrique. Cette fois, c’est à Nairobi — premier sommet Africa Forward tenu en pays anglophone, symbole assumé d’une France qui regarderait enfin le continent « comme un tout » — qu’il a répété le mantra : « C’est fini. Depuis 2017, c’est terminé cette époque. »

Le problème, c’est que l’actualité de la semaine écoulée raconte une tout autre histoire.

Le discours : la souveraineté comme nouvelle doctrine

Il faut lui reconnaître une certaine habileté rhétorique. À la State House de Nairobi, aux côtés du président kényan William Ruto, Macron a fourni lui-même la démonstration de sa thèse. Le Mali a chassé la France ? Qu’à cela ne tienne : « On s’en va ! Comme on dit en bon français, no offense. » La formule fait rire. Elle est censée valider la rupture : Paris ne ferait plus ni défaire les gouvernements africains, ne garantirait plus les régimes en place, respecterait la souveraineté des États — même celle issus de coup d’Etat.

C’est propre. C’est moderne. C’est exactement ce que les partenaires africains, lassés de décennies de tutelle néocoloniale, souhaitaient entendre.

La réalité : le billard à plusieurs bandes

Sauf que la même semaine, le journaliste Georges Malbrunot révélait sur RTL et dans Le Figaro que des unités du renseignement militaire ukrainien — le GUR — opèrent au Mali en coordination avec les rebelles touaregs du Front de Libération de l’Azawad. Parmi elles : des dizaines d’ex-légionnaires ukrainiens francophones, anciens membres de la Légion étrangère française. Leur mission : former, conseiller, appuyer militairement des forces qui combattent les autorités maliennes de la transition et, en bout de chaîne, les militaires usses de l’Africa Corps.

Paris aurait fourni un soutien technique — notamment en matière de transmissions. Le ministère des Armées, interrogé, a répondu que si ces militaires ukrainiens avaient quitté la Légion pour « servir l’Ukraine de la manière qu’ils jugent utile », il n’avait pas d’autre commentaire à formuler. Un silence qui, dans la langue diplomatique, ressemble furieusement à une confirmation.

Le « pré carré », en somme, ne serait pas tant abandonné que sous-traité.

L’angle mort : le JNIM profite de la manœuvre

Ce qui rend ce jeu particulièrement trouble, c’est son bénéficiaire inattendu. Sur le terrain malien, les rebelles touaregs du FLA combattent en alliance de circonstance avec le JNIM — branche officielle d’Al-Qaïda au Sahel, organisation responsable d’attaques qui ont tué des dizaines de civils ces dernières semaines et dont la mouvance a inspiré des attentats à Madrid, Londres, Paris et Nice.

En hiérarchisant ses ennemis — les Russes avant les jihadistes — la France prendrait donc le risque de contribuer, indirectement, aux violences d’un groupe terroriste classé ennemi stratégique numéro un de l’Occident. Ce paradoxe, Macron ne l’a pas évoqué à Nairobi. Il était pourtant au cœur de l’actualité sahélienne.

L’Algérie, ou l’art de la réconciliation sélective

L’autre séquence significative de cette tournée concerne l’Algérie. Macron a dit espérer que la visite d’Alice Rufo, sa ministre déléguée aux Armées, à Alger marque « le début » d’une reprise des relations entre les deux pays, après deux ans de crise diplomatique profonde. Il a dénoncé les « postures de politique intérieure » qui ont « causé beaucoup de tort » — allusion transparente aux sorties de l’ancien ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin et aux tensions autour de la mémoire coloniale.

Le pragmatisme affiché est réel. Mais il dit aussi quelque chose de la méthode Macron : la réconciliation avec Alger se fait au nom des intérêts français — sécuritaires, migratoires, économiques — exactement comme l’engagement au Mali se fait au nom de la lutte contre l’influence russe. La souveraineté africaine est invoquée quand elle sert Paris, contournée quand elle ne sert pas.

Nairobi ou le théâtre du renouveau

Tenir ce sommet au Kenya — pays anglophone, puissance émergente d’Afrique de l’Est, non contaminé par les cicatrices de la Françafrique — est un geste politique habile. Il permet à Macron de se projeter dans une relation franco-africaine débarrassée de son histoire. Mais l’histoire, elle, ne disparaît pas par décret présidentiel.

Tant que la France parlera de souveraineté à Nairobi tout en manœuvrant par procuration à Bamako, tant qu’elle promettra l’équité sur les estrades tout en protégeant ses intérêts stratégiques dans les coulisses, les dirigeants africains — et leurs opinions publiques — auront toutes les raisons de douter.

La rupture avec la Françafrique ne se proclame pas. Elle se prouve. Et pour l’instant, les preuves manquent.

A.D


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