Du Sahel aux capitales occidentales, la liberté de la presse se fracasse sur les mêmes écueils : le pouvoir politique, l’argent et les agendas cachés. La suspension de neuf médias français au Niger par les autorités de la transition en mai 2026 n’est que le dernier épisode d’une guerre de l’information qui ne dit pas son nom — et dans laquelle aucun camp ne peut se prévaloir d’une innocence totale.
Au Niger, neuf médias français viennent d’être suspendus par décret. France 24, RFI, l’AFP, TV5 Monde, Jeune Afrique — des noms familiers à des millions d’Africains — rayés des écrans et des ondes du jour au lendemain. Les autorités militaires invoquent des contenus « menaçant l’ordre public ». RSF crie à la censure. Mais derrière ce bras de fer sahélien se joue quelque chose de beaucoup plus vaste : la bataille mondiale pour le contrôle du récit.
Car le Niger n’est pas seul. Au Mali, au Burkina Faso, ces mêmes médias sont suspendus depuis des mois, accusés de traitement tendancieux de l’actualité. Et si ces régimes militaires sont souvent épinglés par les organisations de défense de la presse, une question plus inconfortable mérite d’être posée : les médias qu’ils censurent sont-ils eux-mêmes entièrement libres ?
L’information comme terrain de guerre
En septembre 2022, Emmanuel Macron l’a dit sans détour devant ses ambassadeurs : la France est engagée dans une « guerre informationnelle » en Afrique. Il a explicitement mentionné France Médias Monde — RFI, France 24 — comme instrument stratégique pour contrer « les narratifs russe, chinois ou turc » sur le continent. Cette déclaration, passée relativement inaperçue en Europe, a résonné comme une confirmation dans de nombreuses capitales africaines.
Elle a surtout mis en lumière une réalité que les analystes des médias décrivent depuis des décennies : l’information n’est jamais neutre. Elle est le produit de rapports de pouvoir, de stratégies d’influence, de logiques économiques et politiques qui conditionnent ce qui est dit, ce qui est tu, et surtout, comment les faits sont présentés.
Des médias pris en étau entre politique et argent
Le linguiste Noam Chomsky et Edward Hermann, dans la Fabrication de l’information : de la propagande médiatique en démocratie, l’avaient théorisé bien avant l’ère numérique : les médias jouent fréquemment « le rôle de serviteurs et de propagandistes des puissants groupes qui les contrôlent et les financent ». Cette influence ne s’exerce pas nécessairement par des injonctions directes. Elle opère de manière structurelle, à travers la sélection du personnel éditorial, l’intériorisation de normes professionnelles compatibles avec les intérêts dominants, et la dépendance aux annonceurs.
En France, le journaliste Laurent Mauduit dresse un constat similaire dans Main basse sur l’information : contrairement à d’autres grandes démocraties où la presse appartient à des groupes de presse, les médias français sont souvent la propriété de marchands de béton, de marchands d’armes ou de grands groupes industriels, tous entretenant des relations de proximité avec le pouvoir. Une concentration qui, selon Edwy Plenel, produit un « journalisme de gouvernement » et une « presse d’industrie » — deux phénomènes qui érodent l’autonomie éditoriale et brouillent la frontière entre information et communication stratégique.
Ce constat ne concerne pas que la France ou les États-Unis. Au Mali, entre 2010 et 2021, certains médias ont pratiqué ouvertement ce que l’on peut appeler la « marchandisation de l’information » : la menace de publier un article compromettant devenait un levier de pression, monnayable contre le silence. L’information cessait d’être un service public pour devenir une ressource stratégique dans les luttes d’influence.
Le fact-checking, nouveau front de la guerre des récits
Face à cette crise de confiance, le fact-checking avait été présenté comme le remède miracle contre les récits manipulés, la désinformation et ses dérivés. Malheureusement, il n’y échappe pas non plus. La Plateforme africaine des fact-checkers francophones (PAFF) le documente : dans plusieurs pays d’Afrique francophone, des institutions liées aux gouvernements, des ONG ou des acteurs politiques ont créé des rubriques de vérification pour « légitimer des récits officiels ou censurer des voix dissidentes, sous couvert de lutte contre la désinformation ».
Le philosophe Benoît Labourdette va plus loin, estimant que présenter le fact-checking comme méthode d’établissement d’une vérité absolue est « la pire chose qui soit arrivée au journalisme ». Car le simple choix du sujet à vérifier, des experts à interroger, des données à retenir est déjà un acte partial. L’impartialité du vérificateur est, en ce sens, un idéal inaccessible — et parfois un masque commode.
Sortir du labyrinthe
Faut-il pour autant sombrer dans le cynisme et tout rejeter ? Non. Mais il faut changer de méthode. Plutôt que de confier aux seuls professionnels le soin de distinguer le vrai du faux, c’est l’esprit critique du citoyen qu’il faut cultiver. Gaston Bachelard le rappelait : la connaissance progresse par rupture avec les préjugés, non par accumulation naïve d’informations. Karl Popper y ajoutait que tout savoir est provisoire, toujours susceptible d’être réfuté et corrigé.
Dans un monde où l’information est devenue, selon les mots du philosophe Gilles Deleuze, « un système de contrôle » — un ensemble de mots d’ordre que l’on est invité à croire, ou du moins à faire semblant de croire — la seule défense durable reste la raison critique exercée par chacun. Ni les médias, ni les fact-checkers, ni les gouvernements ne peuvent se substituer à ce travail individuel.
La suspension de médias au Niger est une atteinte à la liberté de la presse. Mais l’instrumentalisation de cette même presse au service d’agendas géopolitiques est, elle aussi, une atteinte au droit fondamental des citoyens à une information fiable. Ces deux vérités ne s’annulent pas : elles s’éclairent mutuellement.
Chiencoro Diarra
En savoir plus sur Sahel Tribune
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
