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La Charte de Kurukanfuka, 800 ans plus tard : les valeurs maliennes ont-elles une mémoire ?

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Lancé en 2024 à l’initiative du Président de la Transition, le général Assimi Goïta, le Programme National d’Éducation aux Valeurs (PNEV) est le fruit d’une vaste consultation nationale impliquant experts, société civile, autorités religieuses et traditionnelles. Son objectif est de reconstruire le lien entre le citoyen malien et les valeurs fondatrices de sa nation, pour faire de la refondation de l’État non seulement un chantier institutionnel, mais d’abord un chantier humain. Comment donc le PNEV puise dans les sources historiques endogènes — la Charte de Kurukanfuka (1236), les lois de la Diina, les manuscrits de Tombouctou — pour bâtir un référentiel moral et civique à l’heure de la refondation. Analyse. 

Il y a près de huit siècles, au lendemain de la bataille de Kirina (1235) qui consacra la victoire de Soundiata Keïta sur Soumaoro Kanté, les représentants des peuples coalisés de l’Ouest africain se réunirent dans la plaine de Kurukanfuka, dans le mandé. De cette grande assemblée naquit une charte — la Charte impériale de Kurukanfuka —, véritable pacte fondateur posant les bases de la vie en commun : les droits, les devoirs, l’organisation sociale, les règles de la paix civile. Certains historiens n’hésitent pas à la qualifier de première « constitution » de l’Afrique subsaharienne voire de première charte des droits de l’homme dans le monde.

Aujourd’hui, en 2025, cette charte millénaire est convoquée au cœur d’un chantier gouvernemental d’une portée inédite : le Programme National d’Éducation aux Valeurs (PNEV), initié par les autorités de la Transition sous l’égide du Ministère de la Refondation de l’État. Son ambition : forger « un Malien de type nouveau », en puisant non dans les modèles importés, mais dans le socle endogène de la civilisation malienne. Le pari est aussi culturel que politique. Et il soulève une question fondamentale : les valeurs ont-elles une mémoire ? Et si oui, peut-on la réactiver ?

De Kirina à Bamako : une transmission fracturée

La Charte de Kurukanfuka n’est pas seulement un document historique. Pour les rédacteurs du PNEV, elle représente la preuve que les sociétés maliennes ont, de tout temps, su formaliser leurs principes de gouvernance et de vie collective. La charte, résumée en 134 articles et exhumée grâce aux travaux du savant guinéen Souleymane Kanté — inventeur de l’écriture N’ko — y est décrite comme déterminant « les principes de vie, le droit, l’organisation sociale, les règles applicables, les valeurs essentielles, les nécessités du pouvoir et les conditions de la paix civile ».

Mais entre la plaine de Kurukanfuka et les quartiers populaires de Bamako, il y a eu des siècles de bouleversements, de colonisation, de mimétisme et de ruptures. La transmission s’est fracturée. C’est précisément cette fracture que le PNEV entend réparer.

Le document fondateur du programme est sans ambages dans son diagnostic : « Les savoirs endogènes s’engloutissent dans les ténèbres des maîtres, qui disparaissent avec leurs sciences sans transmettre et sans laisser de trace. » Une hémorragie silencieuse, aggravée par « le mépris des valeurs endogènes et de leurs gardiens », que des décennies de gouvernance défaillante ont laissé prospérer.

Trois piliers historiques pour un seul référentiel

Le PNEV ne s’appuie pas sur un seul texte fondateur, mais sur une constellation de sources historiques, formant ensemble un référentiel cohérent. Trois d’entre elles méritent une attention particulière.

La Charte de Kurukanfuka (1236)

Premier pilier, et de loin le plus symbolique. La charte est souvent présentée comme une déclaration de droits avant la lettre. Elle proclamait l’inviolabilité de la vie humaine, interdisait la mutilation des individus en temps de paix, accordait aux femmes un statut de protection, régulait les rapports entre castes et corporations. Bref, elle organisait une forme de «contrat social » dans un empire multilingue et multiethnique.

Pour le PNEV, ce texte n’est pas qu’un objet de musée. Il est le socle sur lequel doivent se greffer les réformes actuelles. Le programme note d’ailleurs que « la grande bataille de Kirina de 1235 représentait une étape décisive dans l’affirmation d’une conscience nationale partagée » — et que la charte qui en est issue entendait précisément « annoncer la mise en place d’alliances sacralisées entre les diverses composantes des forces coalisées ». Un modèle de réconciliation et de pacte entre communautés qui résonne singulièrement dans le Mali d’aujourd’hui.

Les lois de la Diina (1818–1844)

Deuxième pilier : les lois instituées par Sékou Amadou, fondateur de l’empire théocratique du Macina. Ces dispositions organisaient la gestion de l’espace pastoral du Delta intérieur du Niger, instituant notamment les Jowros — gardiens traditionnels des pâturages —, réglementant les passages des troupeaux et la traversée du fleuve vers le bourgou. En clair, un droit coutumier de l’eau et de la terre qui a régi les relations entre nomades et sédentaires pendant plus d’un siècle.

Longtemps ignorées ou reléguées au rang de curiosité anthropologique, ces lois témoignent d’une capacité remarquable des sociétés maliennes à produire des règles de droit adaptées à leur environnement, bien avant toute influence juridique occidentale. Le PNEV y voit une illustration de ce que le programme appelle les « instruments endogènes de régulation étatique et sociale ».

Les manuscrits de Tombouctou

Troisième pilier : les cahiers jurisprudentiels de Tombouctou. La cité des 333 saints a longtemps été la capitale intellectuelle de l’Afrique subsaharienne. Ses bibliothèques abritent des dizaines de milliers de manuscrits en arabe et en ajami, dont une partie importante est consacrée au droit islamique tel qu’il était pratiqué et interprété par les cadis, imams et jurisconsultes maliens — avant et après le célèbre exil forcé d’Ahmed Baba à Marrakech au XVIIe siècle.

Pour le PNEV, ces archives de jurisprudence ne sont pas de simples reliques. Elles constituent, selon le texte, « une source de droit » vivante, preuve que Tombouctou fut un foyer de production intellectuelle autonome, capable d’adapter les principes religieux universels aux réalités locales. Les récupérer, les valoriser, les enseigner : voilà ce que réclame le programme.

Le Do Kayidara : la mémoire vivante

Mais la source la plus originale du PNEV est peut-être celle que le grand public connaît le moins : le Do Kayidara, un système d’enseignement initiatique traditionnel que le programme qualifie de « patrimoine immatériel » d’une portée transversale exceptionnelle.

Du Sénoufo au Tamasheq, du Peul au Songhaï, en passant par le Soninké, le Dogon ou le Maure, chaque communauté du territoire malien décline le Do Kayidara dans sa propre langue. C’est, selon le PNEV, « le fondement du vivre ensemble » de ces communautés, « un lien social puissant » irrigué de valeurs communes malgré la diversité des expressions culturelles.

Concrètement, le Do Kayidara structure l’éducation de l’enfant autour de cinq valeurs cardinales — l’humanité (mogoya), la sociabilité (mogosèbèya), la filiation sociable, l’honorabilité (horonya) et la parenté élargie (sinankunya) — auxquelles s’articulent des principes d’organisation politique et une philosophie de la connaissance de soi (Yèrèdon). Ce dernier concept — se connaître soi-même avant de prétendre gouverner ou juger — est présenté comme la valeur première du Malien, celle qui conditionne toutes les autres.

Le voyageur arabe Ibn Battuta, qui avait séjourné dans l’Empire du Mali en 1352, avait déjà été frappé par ce qui lui semblait relever d’une extraordinaire discipline morale collective. Il notait dans ses chroniques « le petit nombre d’actes d’injustice » et « la sureté complète et générale dont on jouit dans tout le pays ». Pour les rédacteurs du PNEV, ce témoignage est une preuve que ce système de valeurs a jadis fonctionné — et qu’il peut fonctionner à nouveau.

Le risque du patrimoine instrumentalisé

Toute cette démarche ne va pas sans poser des questions légitimes. La convocation des sources historiques au service d’un projet politique est un exercice délicat : entre la réhabilitation sincère d’un patrimoine et l’instrumentalisation d’un passé mythifié, la frontière est parfois ténue.

Le PNEV lui-même signale quelques zones de vigilance. Autour de la Charte de Kurukanfuka, par exemple, le texte rappelle que les débats entre chercheurs sont vifs : certains contestent l’authenticité ou la datation de certaines versions de la charte, d’autres tentent de créer « la confusion entre la Charte de Kurukanfuka et la Charte du Mandé du Professeur Youssouf Tata Cissé ». Le programme note ces controverses avec une relative honnêteté, même s’il ne les tranche pas.

Par ailleurs, réactiver des valeurs traditionnelles dans un contexte contemporain implique de faire des choix. Toutes les pratiques ancestrales ne méritent pas d’être perpétuées. Le PNEV lui-même le reconnaît, évoquant des rites tels que l’excision, « de plus en plus abandonnés sous la poussée féministe et d’organisations de cette obédience ». La mémoire des valeurs implique donc aussi un travail critique de tri — ce que le document effleure sans toujours l’approfondir.

Une mémoire à reconstruire, non à restaurer

Ce qui distingue le PNEV d’une simple nostalgie du passé, c’est sa conscience que la transmission des valeurs n’est pas automatique. Elle se produit à travers des vecteurs — la famille, l’école, les médias, les lieux de culte, les griots, les classes d’âge — et ces vecteurs sont aujourd’hui profondément affectés, voire en crise.

L’une des personnalités consultées lors du processus d’élaboration du programme l’avait dit sans détour : « Cette nouvelle aventure de la réappropriation de notre culture passe par le redressement moral, intellectuel et spirituel des talibés de l’Occident. Ce sont eux — parents, gestionnaires des services de l’État ou des services privés — qui constituent un contre-modèle évident. Si nous sommes capables d’amélioration, de ressaisie, l’entreprise va marcher. Dans le cas contraire, le bavardage ne saurait suffire. »

C’est peut-être là que réside l’enjeu véritable de toute cette démarche mémorielle. La Charte de Kurukanfuka, les lois de la Diina, les manuscrits de Tombouctou et le Do Kayidara ne sauront reprendre vie dans les comportements quotidiens des Maliens que si ceux qui sont censés les incarner — les responsables politiques, les enseignants, les religieux, les chefs de famille — commencent eux-mêmes à en vivre les exigences.

La mémoire des valeurs est là. Ce qui reste à construire, c’est la volonté de s’en souvenir.

Chiencoro Diarra 


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