Au Forum mondial de la décolonisation à Istanbul, le politologue François Burgat analyse les crises internationales à travers l’héritage colonial et dénonce « l’agonie du suprémacisme blanc ».
Invité du Forum mondial sur la décolonisation organisé à Istanbul les 11 et 12 mai, le politologue français François Burgat a livré une analyse globale des rapports de domination contemporains. Son intervention a relié la question palestinienne, les débats sur la décolonisation et les recompositions géopolitiques à l’œuvre dans l’ordre international.
La décolonisation comme grille de lecture du monde actuel
Pour le chercheur français, la décolonisation ne doit pas être réduite à la seule période historique des indépendances africaines ou à l’histoire coloniale classique. Selon lui, elle constitue aujourd’hui l’une des clés d’analyse des tensions internationales. « La décolonisation est l’un des concepts les plus centraux actuellement », a-t-il expliqué lors de son intervention.
Ainsi, il considère que de nombreuses crises contemporaines, notamment au Moyen-Orient, doivent être comprises à la lumière des héritages coloniaux et des rapports de domination persistants. « Le problème du monde aujourd’hui, le cancer du monde aujourd’hui, c’est l’agonie du suprémacisme blanc », a-t-il affirmé, estimant que cette dynamique se manifeste aussi bien dans la guerre à Gaza que dans certaines évolutions politiques occidentales.
Selon lui, ce suprémacisme, bien qu’affaibli, continue d’influencer les relations internationales et peut encore produire des effets déstabilisateurs.
De la domination coloniale à la domination impériale
Le politologue met surtout l’accent aussi sur la continuité entre colonisation et impérialisme. Pour lui, les indépendances nationales n’ont pas nécessairement mis fin aux rapports de domination. « À la domination coloniale a succédé la domination impériale », estime-t-il, évoquant notamment l’influence géopolitique américaine qui aurait remplacé certaines structures héritées des empires européens.
Dans cette analyse, les effets culturels et idéologiques de la colonisation continuent de structurer les imaginaires politiques, même après la fin des occupations militaires ou administratives.
Entre rejet du colonial et dynamiques internes
François Burgat met toutefois en garde contre une lecture strictement binaire de l’héritage colonial. Selon lui, les sociétés anciennement colonisées doivent distinguer les éléments imposés par la domination occidentale de ceux qui auraient pu émerger de manière autonome.
Il cite notamment l’exemple de l’Afghanistan, où les talibans rejettent l’éducation des femmes en la considérant comme une importation occidentale.
Pour le chercheur, ce type de position traduit parfois une réaction « instinctive » face à l’hégémonie culturelle occidentale, qui peut freiner des transformations sociales susceptibles d’émerger de manière endogène.
Dans sa réflexion, il se réfère également au penseur égyptien Tarek el-Bichri. Celui-ci estimait que certaines sociétés ont cessé de « s’auto-réformer » lorsque leur système symbolique a été perçu comme menacé par la domination occidentale.
Une expérience personnelle forgée dans le Sud
François Burgat a également évoqué son propre parcours intellectuel, marqué par de longues années passées dans plusieurs pays du Sud. Ces expériences auraient contribué à transformer sa perception des relations internationales. Il raconte notamment un voyage en Palestine à l’âge de 16 ans. Un jeune Palestinien lui aurait alors déclaré : « Les Juifs m’ont pris ma maison. »
Cette phrase, explique-t-il, lui aurait révélé l’absence d’une information équilibrée dans les récits auxquels il avait été exposé jusque-là. « Jamais, à l’âge de 16 ans, je n’avais eu une information équilibrée », affirme-t-il.
Selon lui, les études décoloniales cherchent précisément à corriger ce qu’il décrit comme un déséquilibre dans la production et la circulation du savoir, marqué par des « doubles standards » dans certaines analyses occidentales des relations internationales.
Un forum international sur les héritages coloniaux
L’intervention de Burgat s’inscrivait dans le cadre du World Decolonisation Forum, organisé à Istanbul. Cet événement a réuni chercheurs, intellectuels et représentants de la société civile autour des enjeux liés à l’héritage colonial, aux relations Nord-Sud et aux transformations de l’ordre géopolitique mondial.
Dans un contexte marqué par la multiplication des conflits et la remise en cause de certaines hiérarchies internationales, les débats ont mis en lumière l’importance croissante des approches décoloniales dans l’analyse du monde contemporain.
Oumarou Fomba
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