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Former des citoyens ou reproduire des sujets ? L’éducation civique au Mali, enjeu de souveraineté

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Dans un pays traversé par des crises institutionnelles profondes et des ingérences extérieures répétées, la question de ce que l’on enseigne à l’école — et au nom de quoi — est devenue un acte politique majeur.

Il existe, dans chaque nation, un moment où l’école cesse d’être un simple outil d’alphabétisation pour devenir le lieu où se joue la définition même du peuple. Le Mali vit aujourd’hui l’un de ces moments. Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, depuis la rupture avec la France et le recentrage souverainiste du régime de transition, une question traverse les couloirs des ministères, les amphithéâtres universitaires et les classes de quartier : que doit-on enseigner aux Maliens pour qu’ils se pensent Maliens — et pas seulement des administrés ?

La question de l’éducation civique n’est jamais innocente. Partout dans le monde, les programmes scolaires sont des terrains de bataille idéologique. Mais au Mali, elle prend une résonance particulière, car elle croise plusieurs fractures simultanées : une crise de légitimité de l’État, une défiance profonde envers les institutions héritées de la colonisation, une jeunesse démographiquement écrasante et une pression des puissances étrangères — anciennes comme nouvelles — pour modeler à leur avantage la conscience politique malienne.

Statistique du taux d'alphabétisation au Mali.
Statistique du taux d’alphabétisation au Mali. ©Image générée par IA.

L’héritage colonial, une blessure encore ouverte dans les programmes

L’école malienne, dans sa structure profonde, reste largement un héritage de l’administration coloniale française. Les programmes, les manuels, les examens, la langue d’enseignement : tout ou presque a été pensé, à l’origine, pour former des auxiliaires de l’empire, pas des citoyens d’une République souveraine. Indépendance proclamée en 1960, cette architecture n’a été que partiellement réformée.

La langue française, imposée comme vecteur exclusif de l’instruction officielle, est symptomatique de cette persistance. Dans un pays où le bambara est parlé par plus de la moitié de la population, où le peul, le dogon, le soninké et le songhaï structurent des millions de vies, l’enseignement exclusivement en français constitue, pour beaucoup d’enfants ruraux, une première forme d’exclusion. On leur enseigne la citoyenneté dans une langue qui n’est pas celle de leur foyer, de leurs rêves, de leur rapport au monde.

Selon le Pédagogue éducateur et penseur suisse, pionnier de la pédagogie moderne, Johann Heinrich (Jean-Henri) Pestalozzi, « On aura beau faire des lois meilleures, dit-il, ce ne sera point assez ; l’avenir des nations est dans les écoles ; ce sont les écoles qu’il faut réformer. ». Cette phrase était inscrite au fronton de l’école « Jules Ferry » de Batna en Algérie.

Des expériences pédagogiques novatrices tentent de corriger cette trajectoire. Depuis les années 1990, des écoles dites « communautaires » ou « à curriculum convergent » intègrent les langues nationales dans les premières années d’apprentissage, avant d’introduire le français progressivement. Les résultats, documentés par plusieurs études, sont probants : meilleure compréhension, taux de déperdition scolaire réduit, sentiment d’appartenance renforcé. Mais ces programmes restent marginaux, insuffisamment financés, souvent dépendants de bailleurs étrangers.

« Un peuple qui perd sa langue devient colonisé par le ou les pays de la langue qu’il a adoptée », a déclaré Montesquieu, pour souligner la place centrale que joue la langue dans la décolonisation des esprits et dans la quête de la souveraineté.Conscientes de cet état de fait, les autorités maliennes de la transition ont accordé une place considérable aux langues nationales élevées au rang de langues officielles tandis que le français est relégué au rang de langue de travail. 

Que transmettre ? La bataille des valeurs nationales

Au-delà de la langue, c’est le contenu même de l’éducation civique qui est en débat. Quelles valeurs nationales enseigner ? Sur quelles références morales et historiques fonder le sentiment d’appartenance à la République du Mali ?

Pendant des décennies, les manuels scolaires maliens ont reproduit un récit national construit autour de quelques grandes figures — Soundiata Kéïta, fondateur de l’empire du Mali au XIIIe siècle ; Modibo Kéïta, premier président de la République — et d’un panthéon républicain importé de la tradition jacobine française : liberté, égalité, fraternité. Ces valeurs ne sont pas sans fondement dans l’histoire malienne, mais elles peinent à dialoguer avec les réalités vécues, notamment les solidarités communautaires, les hiérarchies sociales, les pratiques religieuses qui structurent profondément la vie quotidienne. 

La question se pose avec une acuité particulière dans le contexte sécuritaire actuel. Les groupes armés terroristes qui sévissent dans le nord et le centre du pays ont développé leur propre offre éducative — écoles coraniques radicalisées, endoctrinement des jeunes désœuvrés. Former à la citoyenneté est aussi, dans ce contexte, un acte de résistance contre la propagande des groupes extrémistes.

Dans les régions de Mopti, Ségou, Gao et Ménaka, des centaines d’écoles publiques ont été fermées ou abandonnées depuis 2012 sous la pression des groupes armés. UNICEF estimait en 2024 que plus de 1,2 million d’enfants maliens se trouvaient privés d’accès à l’éducation du fait des violences. Le vide ainsi créé est souvent comblé par des structures confessionnelles radicales qui offrent gîte, couvert et un récit identitaire aux jeunes les plus vulnérables.

Les autorités maliennes de la transition ont entamé une réforme profonde dans ce sens en interdisant en 2025 l’enseignement de la Révolution française de 1789 dans les écoles maliennes. Aussi faut-il rappeler que le but recherché derrière le Programme national d’éducation aux valeurs (PNEV) est précisément la revalorisation de l’éducation civique et morale dans les établissements scolaires.  

La refondation civique, projet politique ou programme scolaire ?

Le gouvernement de transition malien a affiché, depuis 2021, une ambition de « refondation » nationale. Cette rhétorique irrigue désormais les discours officiels sur l’éducation : il s’agit de former de nouveaux citoyens maliens, fiers de leur identité, débarrassés de la « mentalité coloniale », capables de bâtir un État fort. 

Le ton est donné à travers la décision du président de la transition, le général d’armée Assimi Goïta de faire de la période 2026-2027 « l’année de l’éducation et de la culture ». L’ambition des autorités maliennes est la formation d’« un citoyen nouveau, patriote, compétent et responsable, capable de porter le destin du Mali avec dignité et excellence ». Mais aussi il s’agit d’engager « un effort national déterminé pour refonder durablement notre école et investir dans le capital humain », pour une « prospérité partagée ».

Car la refondation civique par l’école suppose un consensus sur les valeurs que l’on souhaite transmettre. C’est toute la portée du Programme national d’éducation aux valeurs (PNEV). Qui prend en compte toute la diversité du pays, composé d’une mosaïque de communautés ethniques, religieuses et régionales dont les histoires, les mémoires et les aspirations divergent parfois radicalement. 

Vers une souveraineté éducative assumée

Ce que le Mali affronte, en définitive, n’est pas une question pédagogique mais une question philosophique et politique : de quoi est fait un peuple ? Sur quoi repose le lien national lorsque les frontières héritées de la colonisation ne correspondent à aucune réalité ethnique ou culturelle préexistante, lorsque les puissances extérieures continuent de disputer à la société malienne le droit de se définir elle-même ?

La réponse ne peut pas venir de l’extérieur — ni des anciens colonisateurs, ni des nouveaux partenaires qui proposent simplement de substituer une dépendance à une autre. Elle doit émerger d’un dialogue intérieur, difficile, entre toutes les composantes de la société malienne : les enseignants et les parents, les élus locaux et les chefs traditionnels, les théologiens et les philosophes laïques, les femmes et les jeunes qui portent l’essentiel du poids de la crise.

Former des citoyens, au Mali comme ailleurs, c’est parier sur l’avenir d’un peuple capable de se gouverner lui-même. C’est l’acte de souveraineté le plus profond qui soit — et sans doute le plus urgent. C’est le veste chantier ouvert par les autorités maliennes de la transition. 

Chiencoro Diarra 


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