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France–Afrique : les crises intérieures françaises face à la recomposition du continent

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Blocages lycéens, grèves dans l’éducation, budget sans majorité, appel à la « mobilisation générale » du 17 octobre : la France traverse une séquence de tension sociale et politique à six mois de l’élection présidentielle. Dans le même temps, son recul en Afrique, militaire, commercial et symbolique, se poursuit. Entre ces deux scènes, les liens ne sont pas mécaniques, mais ils sont réels.

Le mouvement est né à la mi-septembre 2026 dans quelques lycées d’Île-de-France avant de gagner le pays. Les élèves dénoncent des bâtiments dégradés, des classes surchargées, des emplois du temps inapplicables, des professeurs absents non remplacés et les inégalités liées à Parcoursup. Les chiffres officiels rapportés par la presse donnent la mesure : plus de 1 000 lycées perturbés et plus de 200 bloqués lors de la journée la plus tendue, 564 établissements touchés le vendredi 2 octobre, un peu plus de 400 le lundi 5 octobre selon le ministère.

Le bilan humain et judiciaire est lourd. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a fait état de plus de 5 000 interpellations en une semaine, en majorité de mineurs. Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, évoque 190 élèves blessés et des centaines de policiers et près d’une centaine de personnels de l’éducation blessés. Deux drames ont marqué l’opinion : un adolescent de 15 ans a perdu une main à Lens le 5 octobre, un lycéen de 16 ans a perdu l’usage d’un œil à Tours, dans des circonstances que le parquet rapproche d’un tir de LBD. L’IGPN a par ailleurs été saisie après un autre incident à Saint-Ouen-l’Aumône.

Une riposte gouvernementale jugée lente par les syndicats

Le ministre a promis un plan d’action pour accélérer le remplacement des enseignants absents, une réflexion sur les rythmes scolaires et la « démocratie scolaire », ainsi qu’une plateforme de recueil des revendications. Des renforts ont été envoyés dans certains établissements, comme le lycée Saint-Exupéry de Créteil. Les organisations jugent ces réponses insuffisantes : « on ne va pas attendre encore six mois », a prévenu un responsable syndical. Une intersyndicale (FSU, CGT, FO, CFDT, Unsa, Sud, Solidaires) a appelé à rejoindre la mobilisation, y compris par la grève, notamment le 6 puis le 13 octobre. Des organisations lycéennes et étudiantes réclament en outre un effort budgétaire supplémentaire de l’ordre de 10 milliards d’euros pour l’éducation et l’abrogation de Parcoursup.

La crise éducative : un symptôme avant d’être une cause

Le précédent de 1990, rappelé par les observateurs, éclaire la situation : un mouvement lycéen massif, culminant le 5 novembre 1990 avec 150 000 à 200 000 manifestants, avait arraché un plan d’urgence de 4,5 milliards de francs. Trente-six ans plus tard, les revendications se ressemblent (bâtiments, effectifs, remplacements), ce qui suggère moins un accident conjoncturel qu’un sous-investissement accumulé.

Ce qui change, c’est le contexte budgétaire. En 1990, l’État pouvait répondre par un plan. En 2026, il consolide : le projet de budget 2027 prévoit de ramener le déficit à 5 % du PIB, avec 43 milliards d’euros de mesures de redressement (54 milliards en cumulant les mesures antérieures). L’école, comme les collectivités locales et la protection sociale, se trouve prise entre des besoins qui s’accroissent et une marge qui se réduit. C’est là le cœur de la crise éducative : la promesse républicaine d’égalité des chances se heurte à une contrainte financière que le pays ne parvient plus à desserrer.

La crise politique : un budget sans majorité, sous la pression des marchés

Le gouvernement de Sébastien Lecornu ne dispose d’aucune majorité à l’Assemblée nationale. Le bloc central et la droite ne suffisent pas à adopter le budget, et l’exécutif doit obtenir la neutralité ou le soutien du Parti socialiste ou du Rassemblement national pour éviter la censure. Le 9 octobre, la commission des finances a rejeté presque unanimement la partie « recettes » du projet, seuls les députés Ensemble pour la République votant pour. Les débats en séance ont débuté le 13 octobre.

La crise est donc double : une crise de gouvernabilité (aucune majorité stable) et une crise de soutenabilité (la dette française est désormais payée plus cher qu’à aucun moment depuis vingt-quatre ans). La proximité de l’élection présidentielle de 2027 aggrave l’une et l’autre, puisque chaque camp calcule désormais en fonction de la campagne.

La crise sociale : « mobilisation générale » ou convergence en construction ?

Le 17 octobre était annoncé comme la journée de convergence. Un appel né sur les réseaux sociaux début septembre, autour de la hausse des carburants et du coût de la vie, porté par les Gilets jaunes, puis rejoint par la CGT, Solidaires, la Confédération paysanne, La France insoumise, le PCF, des organisations lycéennes et étudiantes et le mouvement « Bloquons tout ». Les estimations de l’ampleur divergent fortement : plus de 1 300 actions recensées par une carte collaborative des collectifs, contre environ 250 appels et 80 manifestations pour le ministère de l’Intérieur. Les revendications dépassent le pouvoir d’achat : financement de l’éducation et de la santé, fin des violences policières, action climatique, participation citoyenne.

Il faut rester rigoureux sur le vocabulaire. À la date de rédaction, le bilan consolidé de la journée n’est pas établi, et plusieurs analystes invitent à la prudence. Le sociologue Laurent Frajerman estime que la « convergence des luttes » est moins avancée que ne l’affirment ses promoteurs, les mouvements ayant des revendications différentes. Antoine Bristielle, de la Fondation Jean-Jaurès, juge les craintes d’un retour des Gilets jaunes amplifiées par les réseaux sociaux et les chaînes d’information. À l’inverse, la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, estime que « le gouvernement est fébrile et a peur d’une mobilisation ». L’exécutif, lui, a prévenu qu’il répondrait « de manière ferme et immédiate » à toute violence, le Premier ministre évoquant des « violences urbaines ».

Ce qui paraît solide, en revanche, c’est la convergence des colères : cherté de la vie, services publics sous-dotés, défiance envers la réponse policière. Ce sont les ingrédients classiques d’une crise de légitimité.

L’autre scène : le recul de la France en Afrique

Pendant ce temps, la présence française en Afrique s’est contractée à un rythme que peu d’observateurs prévoyaient il y a dix ans. Le mot « perte » est celui des opinions africaines et d’une partie des analystes ; Paris parle plutôt de « redéfinition » ou de « diplomatie d’appui ». La réalité est nuancée, mais la tendance est nette.

PaysRepère
MaliRetrait des forces françaises achevé en août 2022, fin de l’opération Barkhane en novembre 2022
Burkina FasoDépart des forces françaises début 2023, après la demande des autorités
NigerDépart des dernières troupes françaises en décembre 2023
TchadRetrait achevé le 31 janvier 2025 (environ 1 000 militaires)
Côte d’IvoireCamp du 43e BIMA rétrocédé le 20 février 2025 ; contingent réduit d’une centaine de militaires axé sur la coopération
SénégalRemise des emprises dès le 7 mars 2025 ; fin de la présence permanente le 17 juillet 2025 (dernier contingent de 350 militaires)
GabonBase récupérée en 2025 selon les analyses publiées (AllAfrica, sept. 2026)

Sources : Revue Conflits, AllAfrica/Camer.be (23 sept. 2026), chronologie publique des retraits.

Un recul aussi commercial et monétaire

Sur le plan économique, un article d’AllAfrica (janvier 2026) chiffre la part de marché française en Afrique à environ 4,2 %, soit à peu près la moitié de son niveau d’il y a dix ans, tandis que la Chine capterait près de 17 % des échanges du continent. Les exportations françaises ont progressé en valeur depuis 2015, mais leur poids relatif a reculé. Emmanuel Macron lui-même a reconnu une part de responsabilité interne, évoquant la « prudence excessive » des entreprises et une réglementation jugée dissuasive. Le sommet « Africa Forward », coorganisé avec le Kenya à Nairobi les 11 et 12 mai 2026, a été présenté comme la première étape d’un repositionnement fondé sur le partenariat plutôt que sur la présence.

Sur le terrain monétaire, la loi française mettant fin à l’usage du franc CFA par les pays d’Afrique de l’Ouest a été ratifiée fin 2025, et la CEDEAO a réaffirmé en juillet 2026, à Freetown, son objectif de lancer l’Eco en 2027. Plusieurs économistes africains restent cependant sceptiques sur la rupture réelle, certains y voyant un CFA rebaptisé. Il convient donc de ne pas tenir pour acquis ce qui n’est encore qu’un calendrier.

Le canal budgétaire : la fin du luxe stratégique

Prétendre que la crise française « découle » de la perte de l’Afrique serait une erreur d’analyse : la fragmentation de l’Assemblée, la dette, la crise des services publics ont des racines intérieures profondes et antérieures. En revanche, cinq canaux permettent de lire les deux scènes ensemble. Ce sont des hypothèses d’interprétation, non des relations causales démontrées.

Une puissance dont la dette coûte 4,96 % à dix ans et qui doit trouver 43 milliards d’économies n’a plus les moyens de financer, simultanément, un dispositif militaire étendu, une aide ambitieuse et un service public d’éducation à niveau. Le recul des bases est aussi, du côté français, un arbitrage de ressources. La contrainte financière réduit la capacité d’influence extérieure et, en retour, la perte d’influence extérieure diminue les rentes politiques que l’exécutif pouvait en tirer.

Ce que les capitales sahéliennes reprochent à l’ancienne relation (le sentiment d’une tutelle, d’un manque de respect, d’une souveraineté sous contrainte) trouve un écho étonnant dans les griefs des lycéens français : ne pas être écoutés, subir des décisions prises sans eux, voir l’État répondre par la police plutôt que par l’écoute. Dans les deux cas, ce qui est contesté, c’est un mode de gouvernement vertical, perçu comme déconnecté. Le parallèle ne vaut pas équivalence, mais il éclaire une crise de confiance partagée.

Le canal du récit : l’Afrique comme sujet de politique intérieure

L’Afrique était un espace où la France pouvait afficher puissance et continuité. Son reflux prive le pouvoir d’un récit de grandeur au moment même où les difficultés intérieures s’accumulent. À l’approche de 2027, la politique africaine devient, selon les camps, un argument de reproche (« échec ») ou d’apaisement (« nouveau partenariat »), ce qui la rend plus difficile à conduire avec constance.

Une part de marché divisée par deux en dix ans, dans un contexte de croissance française attendue à 1 %, signifie moins de débouchés pour les entreprises et moins de marges pour les finances publiques. Les marchés extérieurs africains, dont la démographie est la plus dynamique du monde, ne sont plus un relais acquis.

Le canal sécuritaire et migratoire : des dépendances croisées

Les crises de sécurité au Sahel et les mouvements de population nourrissent le débat intérieur français, souvent sur le mode du soupçon. À mesure que la coopération institutionnelle se réduit, la France dispose de moins de canaux de dialogue pour traiter ces questions, ce qui peut compliquer l’action publique autant que l’audibilité de son discours.

Vu de Bamako, de Ouagadougou et de Niamey, la séquence française confirme le diagnostic fondateur de la Confédération des États du Sahel : une relation fondée sur le respect de la souveraineté et sur l’intérêt mutuel est plus durable qu’une relation fondée sur la présence. La rencontre du 17 octobre à Dakar entre la CEDEAO et l’AES, où les deux ensembles ont posé les bases d’un dialogue d’égal à égal, va dans ce sens : l’Afrique de l’Ouest se parle désormais sans intermédiaire.

Transformer la crise française en construction de souveraineté durable

Les leçons de l’éducation française, enfin, valent aussi au Sud : un système scolaire sous-doté finit par produire une crise sociale. Les États sahéliens ont tout intérêt à faire de l’école, comme le président du Conseil national de Transition l’a rappelé à l’ouverture de la session du 5 octobre, une priorité budgétaire plutôt qu’un poste d’ajustement.

Les indicateurs à surveiller sont simples : le taux de l’emprunt français à dix ans, le sort du projet de budget (49.3, motion de censure, ordonnances), la tenue ou l’essoufflement des mobilisations lycéennes et sociales au-delà des vacances de la Toussaint, la suite du sommet de Nairobi, et l’évolution des parts de marché françaises en Afrique.

La France d’octobre 2026 est un pays qui cherche à se réparer. Ses lycéens réclament des classes avec des professeurs, ses syndicats un budget d’éducation à la hauteur, ses marchés financiers une trajectoire crédible, et son gouvernement une majorité qu’il n’a pas. Ce moment, qui n’a rien de spécifiquement africain, croise pourtant l’histoire d’un continent qui a décidé de redéfinir ses partenariats. Il serait faux de dire que l’un explique l’autre. Mais il serait tout aussi inexact de les ignorer ensemble. Un État qui peine à satisfaire ses citoyens a moins de moyens pour peser au dehors, et un continent qui s’affirme oblige ses anciens partenaires à se réinventer. Pour l’Afrique de l’Ouest, l’enjeu n’est pas de se réjouir de la difficulté de l’autre, mais de transformer ce moment en construction de souveraineté durable.

Foula D. Massé

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