Daouda Tékété : « L’éducation ne se limite pas à inculquer des données et des connaissances »

Daouda Tékété : « L’éducation ne se limite pas à inculquer des données et des connaissances »
Daouda Tekete, journaliste et écrivain malien. Crédit photo: Djiguiba/Le Pays

Célèbre journaliste malien, ancien conseiller technique au ministère de l’Éducation nationale, écrivain, Daouda Tékété nous livre ses analyses sur la crise de l’école malienne. Cette interview, qu’il a accordée à Sahel Tribune, est intervenue dans un contexte de bras de fer entre le gouvernement malien et la synergie syndicale de l’éducation signataire du 15 octobre 2016. Première partie de notre entretien.

Sahel Tribune : Depuis des décennies, l’école malienne traverse une véritable crise, liée notamment à des grèves intempestives. Quelle analyse faites-vous de cette crise scolaire ?

Daouda Tékété : L’absence d’une vision commune de l’avenir et le poids excessif des intérêts catégoriels à court terme neutralisent toute possibilité d’action énergique. Cette situation a pris une tournure tragique avec l’expérience du multipartisme. Les campus sont devenus des enjeux politiques au point que l’université et, de façon générale, le système éducatif, apparaissent comme les otages des partis politiques.

Partout les oppositions tentent de mobiliser les étudiants et les élèves, afin de faire pression sur les pouvoirs en place. Tandis que ceux-ci, pour desserrer l’étau, cèdent à travers certaines mesures, qui dégradent malheureusement la situation.

Les réformes indispensables, qui passent par des décisions rigoureuses et impopulaires, sont ainsi renvoyées aux calendes grecques. Les surenchères partisanes occultent le vrai débat sur le naufrage du système et les risques que cela comporte pour l’avenir.

Qu’en est-il des grèves à répétition, qui font souvent recours à la violence ?

Les grèves à répétition, suivies souvent de violences et conduisant par moment à des années entières sans scolarité constituent une illustration du désarroi dans lequel est plongée la jeunesse malienne scolarisée.

Le bilan pédagogique, quant à lui, est facile à établir : rares sont les universités qui totalisent plus de dix semaines effectives d’enseignement dans l’année. Cela se traduit dans un indicateur encore plus parlant : la baisse constatée de niveau, partout déplorée, mais nulle part en situation d’être stoppée.

Les motifs du déclenchement de ces troubles vont des résultats des examens aux questions liées aux bourses en passant par les situations les plus insolites.

C’est vrai que les bourses constituent, depuis la dévaluation du franc CFA, la raison principale des manifestations, grèves et troubles. Mais le foisonnement des causes, y compris les plus inattendues, est tel qu’il convient de les prendre en réalité pour ce qu’elles sont aujourd’hui. Et bien-sûr, l’arbre cache la forêt.

C’est de cette forêt qu’il importe de débattre sérieusement. Parce que les réponses éparses à des revendications, apparemment hétéroclites, ne sauraient tenir lieu de thérapeutique réelle face à un mal qui doit être considéré comme profond.

Quelle est votre conception de l’éducation ?

L’éducation ne se limite pas à inculquer des données et des connaissances. C’est aussi la transmission d’un ensemble de valeurs qui, à leur tour, apprécient les connaissances acquises. Lorsque ces valeurs ne sont pas favorables au progrès, les connaissances acquises deviennent inadaptées et, par conséquent, caduques.

Aujourd’hui, les indicateurs de comportement, cités pour caractériser les sociétés maliennes sont à bien des égards négatifs (corruption, abus de pouvoir, mauvaise gouvernance, destruction des biens publics…).

Ces indicateurs se rapportent particulièrement aux sortants de notre système éducatif actuel. Ils traduisent une perte des valeurs de la tradition malienne sans pour autant intégrer véritablement les finalités du système éducatif à l’Occidental, dans ses aspects positifs.

Est-ce une remise en question des programmes d’enseignement ?

Au Mali, il apparait que les programmes enseignent le savoir-faire plutôt que le savoir-être. Les programmes concernent les langues étrangères, les matières scientifiques et technologiques.

Au Mali, avec le système classique, les élèves des écoles fondamentales rencontrent des difficultés pour apprendre à lire et à communiquer. Ceux qui terminent le 1er cycle n’ont, en général, pas acquis les compétences de base pour la compréhension écrite, la rédaction de textes et le raisonnement logique mathématique.

Cette situation inquiétante n’est pas caractéristique du seul système éducatif malien. Des statistiques au niveau de l’UEMOA ont établi que le coût moyen d’un admis au certificat d’Études primaires, dans les pays de l’UEMOA, est de 24 années-élèves pour un garçon et 30 années-élèves pour une fille.

C’est-à-dire ?

En d’autres termes, un garçon sur quatre et une fille sur cinq survivent au premier cycle scolaire. Et, sur mille de ces survivants, une vingtaine réussiraient aux épreuves du baccalauréat, soit 2 % des 20 % qui étaient rescapés à l’entrée de l’enseignement secondaire ou collégial. Commence alors la 3e phase du marathon qui se solde dès la 1re année par plus de 50 % d’abandons. Ici encore, 20 % seulement des partants arrivent à la ligne d’arrivée.

Comment nous sommes arrivés à ce niveau ?

La meilleure des connaissances, c’est la connaissance de soi, dit-on. Un individu qui ne se connait pas sera à la merci de toutes sortes de manipulations.

En réalité, nous sommes arrivés à ce niveau, parce que nous avons laissé la situation se dégrader progressivement. Pas seulement au niveau des enseignants, mais aussi au niveau de l’État, des élèves, de la société et des parents d’élèves. Nous avons tous vu la dégradation arrivée. Mais nous nous sommes focalisés sur les effets plutôt que de voir les causes.

Ces causes relèvent de quoi ?

Les causes profondes sont dues au fait que notre système éducatif est la perpétuation du système éducatif hérité de la colonisation. Il ne nous permet pas d’avoir des hommes de qualité tenant compte des besoins et des intérêts de leur famille, de leur communauté, de leur village, ou de leur État.

Aussi longtemps que nous penserons que la cause se situe uniquement du côté des enseignants, nous attendrons encore des années avant de venir à bout des préoccupations de notre système éducatif. C’est la formation qui a failli.

Propos recueillis par Bakary Fomba

Sahel Tribune

Sahel Tribune est un site d’informations générales, d’analyses, d’enquêtes et de vérification des faits, crée en 2020 au Mali, sous le nom Phileingora. C’est en 2021 que ce nom bascule vers Sahel Tribune afin d’offrir un contenu plus adapté à nos lecteurs et partenaires.

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