Adama Traoré, acteur et metteur en scène : « la culture africaine n’est pas figée. Elle est évolutive et se perpétue »

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En vue de célébrer la richesse de la créativité et du patrimoine africain et afro-descendants, chaque 24 janvier, la Journée mondiale de la culture africaine et afro-descendante est célébrée. « La culture africaine et afro-descendante est un pont entre le passé, le présent et le futur de l’humanité », disait Audrey Azoulay, directrice de l’UNESCO, lors de la 1re édition de cette Journée, en 2020.

Dans sa 40e session de la Conférence générale en 2019, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) a proclamé le 24 janvier, Journée mondiale de la culture africaine et afro-descendante. Une date retenue en vue de magnifier les nombreuses cultures vivantes du continent africain et des diasporas africaines dans le monde. Il s’agit promouvoir ces cultures comme un levier efficace au service du développement durable, du dialogue et de la paix.

L’édition 2023 coïncide non seulement avec beaucoup d’évolutions culturelles à travers le monde, mais aussi de menaces, susceptibles de mettre en mal les cultures mondiales, notamment africaines.

Adama Traoré, président de la Fédération des artistes du Mali, acteur et metteur en scène de renommée internationale, a livré son analyse, à Sahel Tribune, sur la culture africaine et afro-descendante, confrontée à des défis d’actualité.

Sahel Tribune : c’est quoi la culture africaine et afro-descendante ?

Adama Traoré : la culture africaine, sémantiquement, renvoie à l’ensemble des cultures qu’on en partage les Africains. Cette culture comme toutes les autres comme patrimoine immatériel et comme patrimoine matériel.

Quelle différence faites-vous entre les deux cultures ?

Quand nous parlons de culture matérielle, celle-ci regroupe les créations, les fortifications, l’habitat (lieu de prières et de cultes). Par contre, le patrimoine immatériel représente les contes, les chansons, les devinettes jusqu’aux façons de traiter les maladies et les instruments, etc.. C’est l’ensemble des traits caractéristiques et significatifs de tout un peuple.

La culture africaine est très vaste tout comme la culture occidentale. Notre culture, quand on la prend à ses racines avec l’Égypte antique, était une culture qui a toujours été en contact d’autres cultures, d’autres peuples. Elle n’est pas figée. Elle est évolutive et se perpétue.

Vous voulez parler d’un syncrétisme ?

Bien sûr ! À un moment donné de l’histoire, des Africains ont été exportés pour être conduits sur d’autres continents. Le contact avec les cultures de ces pays a créé ce qu’on peut appeler un syncrétisme. C’est la raison pour laquelle, dans ces cultures étrangères, nous retrouvons une grande partie de la culture africaine transportée, que ce soit en Amérique ou en Europe.

En Amérique notamment, on la retrouve à travers le conte, la musique, le gospel, les systèmes de prière et d’adoration (Kondoblen, le Beria, et autre forme de Vodou).

Quelles sont les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la culture africaine ?

C’est surtout l’absence d’autres supports de communication et de diffusion, mais aussi la vitalité d’autres cultures et l’investissement économique de l’État. À un moment donné par exemple, « la culture américaine », surtout hollywoodienne, était devenue une géante culture. Cela, en raison de l’abondance de l’investissement de l’État américain dans la culture. Ce qui avait permis à cette culture américaine de créer des films qui influençaient les comportements des citoyens de plusieurs pays, notamment africains.

Cette forte domination de la culture américaine n’est pas sans impact sur la culture africaine. Il faut ajouter à cette menace la forte présence des religions révélées. Des religions qui nous poussent à abandonner notre culture au profit d’autres, et nous rendent indécis en ce qui concerne la portée et la promotion de nos cultures.

Nous avons également la problématique de la transmission. Comment transmettre cette culture africaine aux jeunes générations ? Alors que notre mode de vie n’était pas entièrement tourné vers la course à l’argent, on passait plus de temps aux côtés des parents. Il y’avait des canaux de communication et de transmission auxquels les novices étaient préalablement initiés.

Aujourd’hui, c’est des choses qui n’existent plus. Les enfants partent très tôt à l’école où la culture telle que nous la connaissons n’est pas enseignée. Au lieu de notre culture, on les fait découvrir des cultures étrangères. Du coup, le syncrétisme qui devrait exister disparait et ces autres cultures prennent le dessus.

C’est cela la décadence de la culture africaine ?

Je vous ai expliqué plus haut que la culture est liée à l’économie. Aujourd’hui dans une grande ville comme Bamako, nous avons tous des comportements différents, en raison de la diversité de nos provenances. Ce qui explique la multiplicité des cultures, une rencontre des cultures, qui s’enrichissent les unes avec les autres. Ce qui est une bonne chose en soi.

Mais le problème qui se pose et qui conduit à cette situation de décadence, c’est le fait de laisser les enfants à eux-mêmes. Dans nos familles, tout le monde sort en laissant les enfants seuls avec la télévision, à travers laquelle des programmes, qui ne reflètent pas nos réalités ni les comportements orthodoxes de notre société, sont diffusés. À force d’imitation, les enfants finissent par embrasser d’autres cultures au détriment de leur culture.

La modernité joue donc en défaveur de notre culture. La mauvaise utilisation des outils de la modernité risque de faire disparaitre notre culture. Chose qu’il faudrait éviter à tout prix.

Qu’est-ce qu’il faut aujourd’hui pour rehausser la culture africaine ?

C’est de mettre cette culture sur les différents supports de communication et de diffusion. Aussi faut-il faire en sorte de promouvoir le collectivisme qui a toujours défini notre culture. Nous étions unis, à chaque occasion. Le soir, on se retrouvait au clair de la lune pour raconter des histoires et des contes. Une pratique qui avait un but et un objectif précis dans notre société.

Aujourd’hui, nous devons mettre à profit la modernité qui gangrène notre culture, en vue de métisser cette culture africaine. Car la modernité engendre d’autres nouvelles cultures au sein de la nôtre. En un mot, c’est à nous de faire la part des choses afin de rehausser la culture africaine.

Mohamed Camara

Mohamed Camara
Mohamed Camarahttps://saheltribune.com
Mohamed Camara est détenteur d’une licence en lettres modernes, décrochée en 2019 à la Faculté des lettres, des langues et des sciences du langage (FSL), Université des lettres et des sciences humaines de Bamako (ULSHB). Il évolue dans la presse, son métier de prédilection, depuis 2018. En 2021, il est certifié journaliste culturel suite à une formation de la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ). Il a travaillé pour plusieurs journaux dont le projet Kéniéba Média dont il était le coordinateur, et lemalien.com. Il travaille actuellement pour Reflet d’Afrique (Journal hebdomadaire local de Bamako, depuis 2020) et Sahel Tribune (mai 2022). Mohamed Camara aime la lecture, la musique et les échanges interindividuels afin de mieux affiner ses connaissances.

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