Le mot « renaissance » circule avec une aisance suspecte dans les discours sur l’Afrique contemporaine. Entre dynamiques créatrices incontestables et récits politiquement construits, il est temps d’en examiner la substance.
Le terme fait désormais florès dans les colonnes des magazines culturels, les discours des chefs d’État et les argumentaires des fonds d’investissement : l’Afrique vivrait une « renaissance culturelle ». Afrobeats diffusé dans les clubs de Tokyo et de São Paulo, films nigérians distribués par Netflix, mode sénégalaise sur les podiums de Milan, littérature kenyane récompensée à Francfort — les exemples semblent plaider d’eux-mêmes. Mais une telle profusion de signes mérite qu’on s’y arrête. Une renaissance culturelle, ce n’est pas une somme de succès internationaux. C’est un mouvement de profondeur, enraciné dans des sociétés qui se réapproprient leur propre rapport au monde. La question est : sommes-nous face à l’un ou à l’autre ?
Des dynamiques créatrices incontestables
Commençons par ce qui ne peut pas être nié. Sur le plan des industries créatives, l’Afrique subsaharienne connaît une expansion remarquable depuis une quinzaine d’années. La scène musicale — afrobeats, amapiano, afropop — a conquis des audiences mondiales sans précédent. Nollywood, l’industrie cinématographique nigériane, produit aujourd’hui plus de deux mille films par an, dépassant Hollywood en volume. La littérature africaine contemporaine, de Chimamanda Ngozi Adichie à Boubacar Boris Diop en passant par Scholastique Mukasonga, impose des voix qui ne sollicitent plus la validation du centre mais la défient.
Ces dynamiques ne sont pas cosmétiques. Elles traduisent l’émergence d’une classe créative africaine qui dispose de moyens techniques inédits — studios d’enregistrement accessibles, plateformes de distribution numériques, réseaux sociaux comme vecteurs de diffusion horizontale — et qui refuse de se conformer aux canons esthétiques occidentaux pour exister. L’afrofuturisme, courant artistique et intellectuel qui imagine des futurs africains libérés du poids colonial, illustre cette ambition : il ne s’agit plus de rattraper la modernité telle qu’elle a été définie ailleurs, mais d’en proposer une version propre.
Une renaissance culturelle ne se mesure pas au nombre de streams sur Spotify. Elle se mesure à la capacité d’une société à produire et à transmettre sa propre vision du monde.
Le piège du récit : quand la renaissance devient un produit
Mais c’est précisément ici que le doute s’installe. Car la « renaissance culturelle africaine » est aussi devenue une narration commercialement et politiquement rentable. Les plateformes de streaming ont compris que la musique africaine générait de l’engagement et des abonnements. Les maisons de luxe ont intégré des références « afro » dans leurs collections. Les gouvernements — qu’ils soient africains cherchant une légitimité intérieure, ou étrangers souhaitant tisser des liens avec le continent — ont investi le vocabulaire de la renaissance pour habiller des agendas qui n’ont parfois rien de culturel.
Ce phénomène n’est pas nouveau. L’histoire des cultures dominées est jalonnée de moments où une effervescence créatrice authentique a été captée, reformatée et renvoyée à ses auteurs sous une forme appauvrie et lucrative. La Harlem Renaissance des années 1920, au cœur de laquelle des artistes afro-américains redéfinissaient leur rapport à la dignité et à la beauté, a ainsi rapidement été transformée en exotisme consommable pour les salons blancs de New York. La question qui se pose à la renaissance africaine d’aujourd’hui est identique : qui contrôle les récits ? Qui en tire les bénéfices économiques ? Et à quel prix les artistes africains accèdent-ils aux scènes mondiales ?
- Les droits musicaux de nombreux artistes africains restent captés par des majors internationales installées hors du continent.
- Les infrastructures culturelles — salles de concert, musées, maisons d’édition — demeurent insuffisantes dans la plupart des pays africains.
- La reconnaissance internationale précède souvent la reconnaissance locale, créant des artistes célébrés à Paris avant d’être lus ou écoutés à Bamako ou à Kampala.
- Le financement de la création reste très largement dépendant de fondations étrangères ou d’institutions comme l’Union européenne ou les agences culturelles françaises.
La souveraineté culturelle, condition de la renaissance
Une renaissance culturelle qui ne reposerait pas sur des bases économiques et institutionnelles solides resterait un phénomène de surface — spectaculaire, photogénique, mais fragile. La vraie question n’est donc pas de savoir si les cultures africaines contemporaines sont vivantes et créatives — elles l’ont toujours été, y compris dans les périodes les plus sombres — mais de savoir si les conditions d’une véritable souveraineté culturelle sont en train de se construire.
Cette souveraineté suppose plusieurs choses. D’abord, des politiques publiques qui soutiennent la création, la formation et la diffusion sans les subordonner à des agendas extérieurs. Ensuite, des industries culturelles nationales capables de générer des revenus qui restent sur le continent et alimentent des écosystèmes locaux. Enfin, et peut-être surtout, une éducation qui transmette aux jeunes générations non pas seulement un patrimoine figé mais une relation vivante à leurs propres traditions intellectuelles et artistiques.
Sur ce terrain, le bilan est plus contrasté. Certains États ont engagé des politiques culturelles ambitieuses — le Rwanda a misé sur le design et l’architecture, le Sénégal a longtemps soutenu une scène littéraire et cinématographique exigeante, le Kenya a vu émerger une industrie de la mode et du design graphique remarquable, le Mali a engagé plusieurs initiatives depuis l’arrivée de Mamou Daffé, au portefeuille de l’Artisanat, de la Culture, de l’Industrie hôtélière et du Tourisme. Mais ces efforts restent inégaux, souvent interrompus par les crises politiques ou économiques, et rarement accompagnés de l’investissement public à la hauteur des ambitions affichées.
Ni euphorie ni cynisme : penser la renaissance comme processus
La renaissance culturelle africaine n’est ni un mythe ni une réalité accomplie. C’est un processus, avec ses avancées incontestables et ses contradictions profondes. Prétendre qu’elle est pleinement advenue serait naïf — ou complaisant. La nier serait aveugle — ou malveillant.
Ce qui est sûr, c’est que les sociétés africaines ne manquent pas de ressources créatives. Ce qu’elles manquent, c’est parfois des conditions pour que cette créativité se déploie pleinement, en dehors des contraintes du marché mondial, de la dépendance aux financements extérieurs et des instrumentalisations politiques de toutes sortes. La renaissance, si elle doit avoir lieu, ne sera pas décrétée par un discours ou célébrée par un festival. Elle se construira, silencieusement, là où une institutrice enseigne dans la langue de ses élèves, là où un jeune romancier publie sans se demander si son texte « intéressera les éditeurs parisiens », là où une communauté décide que sa mémoire vaut la peine d’être transmise.
C’est ce travail-là — discret, patient, souvent ingrat — qui fait les vraies renaissances.
Oumarou Fomba
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