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Détroit d'Ormuz
A la UneÉconomie

Crise du détroit d’Ormuz : 3 400 milliards de dollars d’investissements énergétiques bouleversés

by Sahel Tribune 31 mai 2026
written by Sahel Tribune 6 minutes read

Le rapport annuel de l’Agence internationale de l’énergie sur l’investissement mondial révèle que le conflit au Moyen-Orient et la fermeture effective du détroit d’Ormuz sont en train de remodeler en profondeur les stratégies énergétiques mondiales. Une deuxième crise majeure en cinq ans, aux conséquences potentiellement durables — et aux implications directes pour le continent africain.

Le monde face à sa plus grande crise de sécurité énergétique

En 2022, c’était l’invasion de l’Ukraine par la Russie qui secouait les marchés de l’énergie. En 2026, c’est le conflit au Moyen-Orient et la fermeture effective du détroit d’Ormuz — par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial — qui redessine les priorités. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) le dit sans détour dans son rapport annuel publié le 28 mai : le monde traverse « la plus grande crise de sécurité énergétique à laquelle il ait jamais été confronté ».

Les conséquences sur les flux d’investissement sont immédiates et profondes. L’AIE prévoit que l’investissement énergétique mondial atteindra 3 400 milliards de dollars en 2026 — une légère progression par rapport à 2025, mais dont la composition et la géographie révèlent des reconfigurations majeures. Sur ce total, environ 2 200 milliards de dollars iront aux technologies propres, aux réseaux et à l’efficacité énergétique, et 1 200 milliards aux combustibles fossiles — pétrole, gaz et charbon.

« Nous sommes au milieu de la plus grande crise de sécurité énergétique que le monde ait jamais connue. Je crois que cela va remodeler les stratégies d’investissement à l’échelle mondiale, avec des parallèles aux chocs pétroliers des années 1970. », déclare Fatih Birol, directeur exécutif de l’AIE, dans le rapport World Energy Investment 2026.

Pétrole en recul, gaz en hausse : une inversion significative

L’un des paradoxes les plus saisissants du rapport : malgré la hausse des prix du pétrole liée aux tensions dans le Golfe, les investissements pétroliers devraient baisser pour la troisième année consécutive, tombant sous la barre des 500 milliards de dollars. L’incertitude sur la durée de la crise, les longs délais de livraison des grands projets, les contraintes des chaînes d’approvisionnement et la pénurie de plateformes offshore disponibles freinent les décisions d’investissement.

Le gaz naturel, en revanche, connaît une résurgence spectaculaire. Les investissements dans ce secteur devraient atteindre 330 milliards de dollars en 2026 — leur plus haut niveau depuis dix ans — portés par une vague de nouveaux projets de gaz naturel liquéfié (GNL), notamment aux États-Unis et au Qatar. La substitution gaz-pétrole, dans un contexte de routes maritimes perturbées, accélère cette tendance.

Le retour du charbon, le boom du nucléaire

Deux chiffres illustrent la brutalité des arbitrages sécuritaires auxquels les gouvernements font face. D’un côté, l’investissement dans le charbon devrait atteindre 180 milliards de dollars en 2026, son plus haut niveau depuis 2012. La Chine concentre à elle seule près de 70 % de ces dépenses mondiales. Certains pays asiatiques frappés par la perturbation des flux énergétiques envisagent de prolonger la durée de vie de leurs centrales à charbon pour sécuriser leur approvisionnement — quitte à sacrifier leurs objectifs climatiques à court terme.

De l’autre côté, le nucléaire confirme sa résurgence. Les investissements dans cette filière dépassent désormais 80 milliards de dollars par an, avec près de 80 gigawatts de nouvelle capacité en construction dans 15 pays. La sécurité énergétique et la souveraineté sur les ressources domestiques — arguments au cœur du plaidoyer de Rosatom sur le continent africain — trouvent ici un contexte mondial particulièrement favorable.

L’électricité, grande gagnante de la recomposition

Au-delà des combustibles, c’est l’électrification qui s’impose comme la tendance structurelle dominante. Les investissements dans l’approvisionnement électrique et les infrastructures devraient atteindre 1 600 milliards de dollars en 2026, et 2 000 milliards en incluant l’électrification des usages finaux. Les réseaux électriques, longtemps parent pauvre des stratégies énergétiques, bénéficient d’une hausse de près de 20 % d’une année sur l’autre, à 550 milliards de dollars. Le stockage par batteries franchit quant à lui le cap symbolique des 100 milliards.

Un facteur nouveau s’impose dans cette équation : l’intelligence artificielle et les centres de données. Aux États-Unis notamment, la demande électrique de ces infrastructures devient un moteur majeur des décisions d’investissement. Les commandes de nouvelles centrales à gaz ont atteint en 2025 leur plus haut niveau depuis 25 ans, en partie pour répondre à ces besoins. Un effet de tension qui se répercute jusqu’aux marchés des turbines, dont la disponibilité se réduit pour le reste du monde.

Ce que cela signifie pour l’Afrique

Le rapport de l’AIE ne consacre pas de chapitre spécifique à l’Afrique, mais ses conclusions ont des implications directes pour le continent. Première conséquence : la volatilité financière induite par le conflit au Moyen-Orient renchérit le coût du financement, en particulier pour les économies émergentes et en développement. Or les pays africains paient déjà des primes de risque nettement supérieures à celles des économies avancées pour financer leurs projets énergétiques.

Deuxième enjeu : la course mondiale à la diversification énergétique — nouvelles routes de pipelines, sources domestiques, renouvelables, nucléaire — crée à la fois des opportunités et des risques pour l’Afrique. Opportunités, parce que les ressources gazières du continent — Mozambique, Tanzanie, Sénégal, Mauritanie, Nigeria — retrouvent une attractivité renforcée dans un monde qui cherche des alternatives aux approvisionnements du Golfe. Risques, parce que la compétition mondiale pour les turbines, les équipements solaires et les financements verts s’intensifie au moment précis où l’Afrique en a le plus besoin.

Troisième signal à surveiller : la résurgence du charbon en Asie. Elle pourrait renforcer les arguments de certains gouvernements africains — notamment en Afrique du Sud, au Zimbabwe ou au Botswana — qui maintiennent leur dépendance au charbon face aux injonctions climatiques de la communauté internationale. La sécurité énergétique, désormais érigée en priorité absolue par les grandes économies elles-mêmes, offre une nouvelle légitimité à ces arbitrages.

« Les pays cherchent à répondre à la deuxième crise énergétique en cinq ans avec de nouvelles routes et des ressources disponibles au niveau national — des énergies renouvelables et du nucléaire au charbon, au pétrole et au gaz, dans certains cas. », explique l’AIE, dans ce nouveau rapport. 

La bifurcation

Le rapport de l’AIE dessine en creux une bifurcation mondiale : d’un côté, les économies avancées et quelques marchés émergents qui accélèrent leur transition énergétique tout en renforçant leur résilience par la diversification ; de l’autre, un ensemble de pays — dont beaucoup en Afrique — qui risquent de se retrouver piégés entre les exigences d’une transition qu’ils n’ont pas les moyens de financer et les impératifs d’une sécurité énergétique que les marchés internationaux ne leur garantissent plus.

La deuxième crise énergétique en cinq ans est aussi un révélateur. Elle montre que la dépendance aux routes maritimes et aux marchés pétroliers mondiaux n’est pas une fatalité géologique, mais un choix politique et d’investissement. Pour les pays africains qui disposent de ressources — solaire, éolien, gaz, hydro —, le moment est peut-être venu de transformer cette leçon en stratégie.

Oumarou Fomba 

31 mai 2026 0 comments
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Réseaux-sociaux-antivaleurs-Mali
A la UneSahel Tech.

Réseaux sociaux et antivaleurs : comment l’écran a pris la place du conteur

by Chiencoro 31 mai 2026
written by Chiencoro 8 minutes read

Au Mali, le Programme National d’Éducation aux Valeurs dresse un constat sans appel : les technologies numériques ont fracturé la transmission morale des générations. Le conteur a été détrôné. L’écran règne. Enquête sur une révolution silencieuse aux conséquences considérables.

Il fut un temps, pas si lointain, où la nuit tombée sur les quartiers de Bamako n’éteignait pas les voix. Sous les manguiers ou dans les grandes cours familiales, les anciens prenaient la parole. Les enfants, assis en cercle, écoutaient les contes, les récits de bravoure, les histoires de lignages dont chaque détail portait une leçon. C’était l’heure du conteur — le jeli, le sage, le grand-père ou la grand-mère — et elle durait des heures. Ce qu’on y apprenait ne s’oubliait pas. Pas parce que c’était écrit. Mais parce que c’était vivant.

Aujourd’hui, les enfants ont des smartphones. Ce glissement — banal en apparence, fondamental en réalité — est au cœur du diagnostic que pose le Programme National d’Éducation aux Valeurs (PNEV), initiative ambitieuse du gouvernement de Transition malien. En quelques décennies, les technologies numériques ont opéré ce que les rédacteurs du programme qualifient sobrement d’« agression de l’imaginaire national qui se déconstruit ». Derrière la formule, une réalité que nombre de familles vivent chaque soir sans toujours trouver les mots pour la nommer.

L’invasion du portail familial

Pour comprendre la rupture, il faut remonter le fil. Le PNEV le retrace avec une précision presque mélancolique : la radio, le théâtre, puis le cinéma avaient déjà « touché la corde sensible » des populations. Ensuite sont venues les chaînes de télévision, avec leur avalanche de fictions, d’animations, de feuilletons. Puis le numérique a tout emporté. L’ordinateur, la tablette, le téléphone. Tous les médias concentrés en un seul objet, glissé dans une poche, accessible à toute heure.

Le document note avec une précision qui donne à réfléchir que ces technologies « ont franchi le portail des maisons pour venir « assister » — remarquez l’inversion — les habitants, servis à part, presqu’individuellement ». Cette inversion n’est pas anodine. Autrefois, la famille se réunissait autour d’un média — la radio commune, le poste de télévision du salon. Désormais, chaque membre de la famille dispose de son propre écran, de sa propre bulle, de son propre flux. La technologie qui était censée relier a commencé par désunir. Elle a fragmenté l’unité familiale de l’intérieur, sans bruit, sans violence apparente, et presque sans résistance.

La conséquence logique ne s’est pas fait attendre : l’éducation aux valeurs, qui se transmettait dans ces moments de vie commune — le repas partagé, la veillée, l’histoire du soir —, a perdu ses scènes naturelles. Elle n’a pas disparu. Elle a été déplacée. Et le problème est que rien d’équivalent n’a pris sa place.

Ce que diffuse l’écran à la place du conteur

Car ce n’est pas seulement une affaire de temps d’écran. C’est une affaire de contenu. Le conteur ne racontait pas pour divertir. Il transmettait. Chaque histoire avait une moralité, un enseignement sur la bravoure, la solidarité, l’honneur, la pudeur, le respect de l’aîné. La forme était séduisante ; le fond était normatif. L’enfant captait les deux en même temps, sans s’en apercevoir.

Ce que diffuse l’écran est d’une autre nature. Le PNEV s’alarme d’un « journalisme de mercenariat », de « feuilletons sulfureux de la télévision nationale », d’un « mimétisme d’antivaleurs médiatisées en l’absence de modèles endogènes ». Les réseaux sociaux, eux, propagent une imagerie venue d’ailleurs : des codes vestimentaires, des comportements, des hiérarchies de prestige qui n’ont aucun ancrage dans la civilisation malienne. La richesse ostensible. L’arrogance comme posture. L’exhibition comme norme.

Ces modèles ne sont pas neutres. Ils façonnent les aspirations. Et quand un adolescent de Bamako consomme chaque jour des heures de contenus valorisant l’argent facile, la transgression séduisante et l’impunité assumée, il reçoit une éducation — une éducation inverse de celle que sa famille tente de lui donner. Le document pointe avec acuité « l’influence des réseaux sociaux sur les représentations que se font les publics à l’égard des libertés, de l’autorité et des pratiques institutionnelles ». En clair : TikTok, Facebook et leurs équivalents ne transmettent pas seulement des images. Ils transmettent une vision du monde. Et cette vision du monde est souvent en guerre contre celle des aînés.

Le smartphone, juge de paix de l’autorité parentale

La tension est quotidienne. Elle s’observe dans les familles de Bamako comme dans celles de Mopti ou de Ségou. Un parent interdit un contenu, un enfant y accède quand même. Un film classé « interdit aux moins de 18 ans » est regardé par toute la famille, relève le PNEV avec une ironie amère, « en dépit de la consigne ». Ailleurs, les plateformes proposent des filtres parentaux. Ici, « inopérants », note le programme.

Cette inopérance n’est pas technique. Elle est sociale. Le contrôle des usages numériques requiert du temps, de la vigilance, une culture de la régulation numérique que les parents maliens — souvent moins à l’aise avec les outils que leurs enfants — peinent à exercer. Le rapport d’autorité traditionnel, fondé sur le savoir et l’expérience de l’aîné, se trouve soudainement inversé : l’enfant maîtrise le dispositif, et le parent navigue à vue.

Ce renversement symbolique est peut-être le plus corrosif de tous. Car dans la cosmologie traditionnelle malienne, l’aîné sait. C’est de ce savoir que découle son autorité. Quand l’enfant de dix ans configure le téléphone familial que son père ne comprend pas, c’est toute la pyramide hiérarchique qui vacille.

Une consommation « sauvage » aux graves conséquences

Le PNEV ne plaide pas pour un rejet des technologies. Il serait vain, et le document le reconnaît franchement : « il est difficile de faire sans ces nouveaux outils intégrés à la culture de la société de consommation qui prévaut dans le monde. » Ce que le texte dénonce, c’est une consommation qu’il qualifie de « sauvage, anarchique » — faute d’un cadre éthique, professionnel et réglementaire adapté.

La formule est forte, et juste. Car il ne suffit pas d’avoir accès à l’outil pour en faire bon usage. Le numérique est un espace sans instituteurs. Les algorithmes des plateformes ne sont pas conçus pour former des citoyens vertueux : ils sont conçus pour maximiser le temps passé devant l’écran, ce qui favorise mécaniquement les contenus les plus clivants, les plus sensationnels, les plus désinhibiteurs. Ce que le PNEV appelle « antivaleurs » est précisément ce que ces algorithmes récompensent.

Les conséquences ne sont pas abstraites. La « jeunesse sans emploi livrée à la débauche, à l’extrémisme violent et à la radicalisation » que décrit le programme est en partie une jeunesse surinformée dans les mauvais sens, nourrie de modèles de réussite inaccessibles et de récits de violence qui normalisent la transgression. Les recruteurs terroristes l’ont compris avant les pédagogues : les réseaux sociaux sont, entre de mauvaises mains, un outil de mobilisation redoutable.

Le numérique peut-il devenir un vecteur de valeurs ?

C’est la grande question que le PNEV tente d’ouvrir, sans la refermer tout à fait. Car l’écran, à lui seul, n’est ni vertueux ni pernicieux. Il amplifie. Il accélère. Ce qu’on y met, il le propage. Et rien n’interdit, en théorie, qu’on y mette autre chose.

Le programme identifie les réseaux sociaux comme « vecteur multimédia pouvant atteindre davantage de cibles, d’abonnés, avec la possibilité du direct, de l’instantané ». La même machinerie qui diffuse des contenus dégradants peut diffuser des récits de héros maliens, des enseignements du Do Kayidara, des capsules sur l’histoire de l’Empire du Mali ou la Charte de Kurukanfuka — si quelqu’un prend la peine de les produire, et si les pouvoirs publics créent les conditions pour qu’ils circulent.

Le défi est réel. Pour qu’un contenu vertueux rivalise avec un contenu viral, il doit être aussi captivant, aussi bien produit, aussi bien distribué. C’est un enjeu d’investissement public et privé, de formation des créateurs de contenus locaux, de politique culturelle numérique cohérente. Des chantiers que le PNEV pose sur la table, sans encore disposer des moyens de les mener.

Le conteur ne reviendra pas. Mais peut-on en inventer un nouveau ?

La veillée sous les manguiers ne reviendra pas. L’économie de l’attention est désormais mondiale, et les enfants maliens en font partie comme tous les autres. La nostalgie n’est pas un programme.

Ce que le PNEV propose, au fond, c’est un pari de lucidité : reconnaître que le numérique a irréversiblement transformé les circuits de transmission des valeurs, et choisir d’y entrer plutôt que de le subir. Former les enseignants, les imams, les artistes, les influenceurs locaux à devenir eux aussi des passeurs de sens. Bâtir un cadre réglementaire qui protège les plus jeunes sans interdire l’innovation. Investir dans une production culturelle malienne qui soit à la hauteur de la compétition mondiale pour l’attention.

C’est un programme de longue haleine. Et peut-être son plus grand risque est-il celui que le document pressent sans le nommer clairement : le temps de la politique est court, et le temps de la transmission est long. Très long.

Pendant ce temps, les enfants scrollent.

Chiencoro Diarra 

31 mai 2026 0 comments
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Edgar Morin
A la UneChroniques

Edgar Morin (1921-2026) : le penseur qui refusait de mourir à la pensée

by Chiencoro 30 mai 2026
written by Chiencoro 7 minutes read

Le sociologue et philosophe de la complexité est mort le 29 mai 2026, à l’âge de 104 ans. Deux de ses œuvres — L’Homme et la Mort et Où va le monde ? — résonnent aujourd’hui avec une acuité particulière : l’une parce qu’elle dit ce que nous refusons d’entendre sur notre propre finitude, l’autre parce qu’elle dit ce que nous ne voulons pas voir sur notre propre époque.

Il avait 104 ans et l’avenir en bandoulière. Edgar Morin est mort le 29 mai 2026, laissant derrière lui une œuvre inclassable — plus de soixante livres, un siècle de curiosité obstinée — et une question qui traverse chacune de ses pages : comment penser ensemble ce que le monde moderne s’acharne à séparer ?

Un siècle de refus

Edgar Nahoum, dit Edgar Morin, était né le 8 juillet 1921 à Paris, dans une famille juive séfarade venue de Salonique. Son enfance fut marquée par la mort précoce de sa mère, quand il avait dix ans. Ce deuil fondateur, il le dit lui-même, orienta son rapport au monde : il ferait de la mort non pas un sujet tabou mais une question centrale, le miroir dans lequel l’humanité tout entière se révèle.

Résistant sous l’Occupation, militant communiste puis exclu du Parti, sociologue autodidacte entré au CNRS sans thèse, cinéaste amateur, anthropologue du quotidien et du mythe, il ne cessa jamais de transgresser les frontières disciplinaires que l’université française avait élevées pour se protéger d’elle-même. Claude Lévi-Strauss disait que le but des sciences de l’homme était de « dissoudre » l’homme. Morin ne voulait pas le dissoudre — il voulait le ressaisir dans toute son épaisseur contradictoire : biologique et symbolique, rationnel et délirant, mortel et assoiffé d’immortalité.

Son œuvre-vie, La Méthode — six volumes parus entre 1977 et 2004, prolongée en 2026 par La Méthode de « La Méthode » —, est une tentative unique dans la philosophie contemporaine : construire une épistémologie de la complexité capable de penser ensemble la nature, la vie, la connaissance, les idées et l’éthique. Ambitieux jusqu’à l’hubris, peut-être. Nécessaire, certainement.

« Il faut substituer une conception complexe à la conception simpliste régnante. La conception simpliste croit que passé et présent sont connus, que les facteurs d’évolution sont connus, que la causalité est linéaire, et, par là, que le futur est prédictible. », explique Edgar Morin, dans Où va le monde ?, Éditions de L’Herne, 2007. 

L’Homme et la Mort : lire Morin le jour même de sa mort

Il y a une ironie que Morin lui-même aurait savourée : mourir le jour où ses lecteurs redécouvrent L’Homme et la Mort. Publié pour la première fois en 1951, revu et augmenté en 1970, ce livre fut son premier grand coup d’éclat — et reste l’un des textes les plus singuliers de la pensée française du XXe siècle.

Son point de départ est archéologique, presque préhistorique : la sépulture. Morin observe que c’est l’enterrement des morts — avant l’outil, avant l’écriture, avant la cité — qui constitue le premier geste proprement humain. Les hommes de Néanderthal enterraient leurs morts, rassemblaient parfois leurs corps. Ce souci de la mort, dit Morin, est « le passeport sentimental » de l’humanité — moins visible que l’outil, mais plus révélateur.

« Il est un autre passeport sentimental, qui ne fait l’objet de nulle méthodologie, de nulle classification, de nulle explication, un passeport sans visa, mais qui contient une révélation émouvante : la sépulture, c’est-à-dire le souci des morts, c’est-à-dire le souci de la mort. », explique Edgar Morin, dans L’Homme et la Mort, Seuil, 1951 (éd. revue 1970). 

Mais L’Homme et la Mort n’est pas un livre d’archéologie. C’est un livre sur nous. Sur notre incapacité contemporaine à regarder la mort en face — à l’intégrer dans nos vies plutôt que de la reléguer dans les hôpitaux, les pompes funèbres et les euphémismes. Morin montre que plus les sociétés s’individualisent, plus l’angoisse de mort s’intensifie : dans les groupes archaïques, où l’individu se fond dans la communauté, la mort est moins terrorisante parce que la perte de soi l’est moins. C’est la modernité — avec son culte de l’individu, de la performance, de la jeunesse éternelle — qui a fabriqué notre rapport pathologique à la finitude.

Pourquoi lire ce livre aujourd’hui ? Parce qu’en 2026, dans un monde où les promesses transhumanistes de vie prolongée indéfiniment coexistent avec des guerres qui fauchent des milliers de vies chaque jour, la question de la mort n’a jamais été aussi chargée de contradictions. Morin ne nous donne pas de réponses consolantes. Il nous donne quelque chose de plus précieux : des outils pour regarder.

Où va le monde ? : le prophète qui avait vu

Si L’Homme et la Mort est le livre de la profondeur anthropologique, Où va le monde ? est le livre de l’urgence politique. Publié initialement en 1981, réédité chez L’Herne en 2007, ce texte bref — moins de cent pages — est d’une densité et d’une actualité qui confondent.

Morin y règle ses comptes avec les faux prophètes de la prospective. Ces experts qui, dans les années 1960 et 1970, croyaient prédire l’avenir en projetant les tendances du présent, se sont « régulièrement trompés », comme le reconnaissait lui-même Robert Gibrat, président des Sociétés statistiques de France. Pourquoi ? Parce que leur conception de la causalité était linéaire : passé connu, présent stable, futur prévisible. Or, dit Morin, le monde fonctionne autrement — par rétroactions, par bifurcations, par émergences imprévisibles. « Le passé est construit à partir du présent. La rétrospective fait sans cesse de la prospective. Et c’est pourquoi le futur est toujours une surprise. »

Ce que Morin appelait en 1981 la « méga-mort » — la mort massive, industrielle, que le XXe siècle avait inventée — résonne différemment à l’heure où les conflits armés se multiplient, où le détroit d’Ormuz est fermé, où les crises climatiques, sanitaires et géopolitiques s’enchaînent à un rythme qui dépasse la capacité d’adaptation des institutions. Sa notion de « polycrises » — des crises qui s’alimentent mutuellement, dont les effets s’enchevêtrent jusqu’à rendre vaine toute solution sectorielle — est devenue le vocabulaire courant des économistes, des géopolitologues et des écologues.

Où va le monde ? plaide pour ce que Morin appelait le « sursaut d’humanité » — une prise de conscience collective que l’humanité est une et que sa survie passe par la reconnaissance de cette unité. Non pas comme idéal abstrait, mais comme nécessité concrète face à des menaces qui ignorent les frontières. En 2026, cette intuition n’a rien perdu de sa pertinence — elle en a gagné.

Ce que nous perdons

On dira que Morin était parfois touffu, répétitif, que La Méthode est plus souvent citée que lue, que son optimisme humaniste résistait mal à l’épreuve du réel. Ces critiques ne sont pas sans fondement. Mais elles passent à côté de l’essentiel : dans une époque de spécialisation obsessionnelle, où le biologiste ignore le sociologue qui ignore le philosophe, Morin représentait une forme de pensée — la pensée complexe, dialogique, capable de tenir ensemble les contraires — dont l’absence se fait chaque jour plus cruellement sentir.

Il avait 104 ans. Il travaillait encore. Son dernier livre, La Méthode de « La Méthode », est paru en 2024. Il ne considérait pas avoir fini. Dans un monde qui a besoin de penseurs capables de relier ce qu’il sépare, de nommer ce qu’il refuse de voir, de résister à la simplification confortable — Edgar Morin manquera.

« Éveiller l’humanité, aujourd’hui, se confond avec la nécessité de réveiller l’humanité, c’est-à-dire de provoquer le sursaut d’humanité qui puisse arrêter la marche à la mort. », déclare Edgar Morin, dans Où va le monde ?

Chiencoro Diarra 

30 mai 2026 0 comments
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doute-contre-désinformation
A la UneLes démystificateurs du Sahel

Le doute comme méthode : une éthique de la vigilance face à la désinformation

by Fousseni TOGOLA 29 mai 2026
written by Fousseni TOGOLA 14 minutes read

Dans un monde où le mensonge se pare des habits de la vérité — chiffres, expertises, deepfakes —, le doute n’est plus une faiblesse philosophique. C’est une discipline. Une éthique. Et peut-être la seule posture intellectuelle qui tienne encore debout.

Socrate savait une chose que nous avons oubliée : il ne savait rien. Et c’est précisément pour ça qu’il était le plus sage de sa cité. Dans l’Athènes du Ve siècle avant notre ère, la maïeutique — cet art d’interroger jusqu’à ce que les certitudes s’effondrent — était une méthode philosophique. Dans l’Europe et l’Afrique du XXIe siècle, c’est devenu une urgence démocratique.

Car nous vivons dans l’âge du mensonge triomphant. Non pas le mensonge grossier, celui que l’on peut débusquer à vue d’œil. Mais le mensonge sophistiqué, le mensonge habillé en vérité, le mensonge qui se promène avec des statistiques sous le bras et des sources en bandoulière. La désinformation contemporaine ne nous ment plus : elle nous montre des données. Et c’est bien là le problème. 

Le doute n’est pas le scepticisme

Il faut d’abord lever un malentendu. Douter n’est pas renoncer. Ce n’est pas s’enfoncer dans un nihilisme confortable qui déclarerait que tout se vaut, que la vérité n’existe pas, que chacun a « sa propre réalité ». Ce relativisme-là est précisément l’une des armes favorites de la désinformation : si rien n’est vrai, alors tout peut l’être. Si les faits sont une construction, alors mes faux faits valent bien les vôtres.

Non. Le doute dont il est question ici est méthodique. C’est le doute de Descartes — qui cherchait, en doutant de tout, à trouver ce qui résistait au doute. C’est le doute de Karl Popper — qui construisit toute sa philosophie des sciences sur une intuition en apparence paradoxale : la meilleure façon de s’approcher de la vérité n’est pas de chercher à la confirmer, mais de chercher à la réfuter.

« La vraie méthode, écrivait Spinoza dans son Traité de la réforme de l’entendement, ne consiste donc pas à chercher un signe extérieur permettant de reconnaître la vérité après coup. Elle consiste plutôt à partir de l’idée vraie elle-même, en allant du plus parfait au moins parfait. » Ce programme-là, sévère et exigeant, est le contraire du scepticisme. C’est une discipline.

Dans un monde saturé de données, la vérité n’a plus besoin d’être cachée. Il suffit de la noyer dans le bruit.

La vérité n’est plus manifeste

Pendant des siècles, les philosophes ont cru à ce que Popper appelait la « théorie de la vérité manifeste ». Pour Descartes, l’idée claire et distincte s’impose d’elle-même à l’esprit attentif. Pour Bacon, la nature est un Grand Livre ouvert dont il suffit d’apprendre à lire les signes. Pour Spinoza, « la vérité est norme d’elle-même et du faux, comme la lumière se fait connaître elle-même et fait connaître les ténèbres ».

Ce programme était beau. Il était même juste — dans un monde où les obstacles à la connaissance étaient l’ignorance, la paresse, les préjugés. Mais il n’avait pas prévu ceci : un monde où les obstacles à la connaissance sont fabriqués délibérément, industriellement, à l’échelle planétaire, en temps réel.

La désinformation moderne ne prive pas les gens d’information. Elle les en inonde. Elle n’éteint pas la lumière : elle multiplie les fausses lumières jusqu’à ce qu’on ne puisse plus distinguer l’une de l’autre. Et dans cette cacophonie — ce que les chercheurs appellent désormais l’« infobésité » —, la vérité manifeste devient parfaitement invisible. Comme Platon l’avait pressenti avec son allégorie de la caverne : nous croyons regarder le réel, nous ne regardons que ses ombres. Sauf que les ombres d’aujourd’hui sont en haute définition, vérifiables en apparence, sourcées, chiffrées.

Bachelard le formulait avec une précision qui tranche : « La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres. Elle n’est jamais immédiate et pleine. » L’information que nous recevons instantanément, via les réseaux sociaux ou les agrégateurs de nouvelles, n’est donc qu’une première lueur du réel. Elle ne l’atteint pas dans sa plénitude. Et c’est dans ce manque — dans cette ombre portée — que la désinformation prospère.

En mars 2026, plusieurs médias internationaux affirmaient que les autorités maliennes avaient libéré des détenus terroristes présumés en échange de carburant. L’info a fait le tour du monde. Quelques jours plus tard, l’armée malienne démentait officiellement. La reprise successive avait conféré à l’affirmation une apparence de vérifiabilité — sans que personne n’ait vérifié la source primaire.

Comment nos cerveaux fabriquent de la vérité à partir du faux

La désinformation ne triomphe pas malgré nos facultés cognitives. Elle triomphe à travers elles. C’est cela que Popper avait saisi dans sa critique de l’inductivisme, et que Bachelard avait nommé les « obstacles épistémologiques ».

L’inductivisme — la tendance à généraliser à partir de cas particuliers — est l’heuristique fondamentale de notre esprit. Si j’observe un phénomène se répéter, j’en conclus qu’il est général. Si plusieurs personnes disent la même chose, j’en conclus que c’est probablement vrai. Si une source m’a bien informé hier, je lui fais confiance aujourd’hui. Ce sont des raccourcis cognitifs raisonnables. Ce sont aussi des portes ouvertes à toutes les manipulations.

Car la désinformation industrielle a compris avant les philosophes ce que Popper avait identifié logiquement : en multipliant la diffusion d’un même message à travers différents canaux, elle simule l’accumulation d’observations indépendantes. La répétition crée l’apparence de la preuve. La fréquence tient lieu de vérité. C’est ce que Popper appelait la « régression à l’infini » : cherchez la source derrière la source, et vous découvrez souvent la même main originelle, relayée en boucle jusqu’à paraître universelle.

Pire encore : nos biais de confirmation font le reste du travail. Comme l’avait diagnostiqué Bacon avec ses « idoles » — ces illusions qui empêchent une compréhension objective du monde —, nous sélectionnons inconsciemment les informations qui corroborent nos croyances préexistantes. Ce que Bachelard nommait la pensée préscientifique : celle qui s’ancre dans des expériences premières, immédiates, et résiste à la critique parce qu’elle est confortable.

Popper avait raison : l’erreur n’est pas l’opposé de la connaissance. Elle en est le moteur. À condition de la reconnaître.

La falsifiabilité : une arme pratique

La réponse de Karl Popper n’est ni naïve ni désespérée. Elle est méthodique. Contre le vérificationnisme — qui cherche des preuves confirmant ce qu’on croit déjà —, il propose le falsificationnisme : chercher activement ce qui pourrait réfuter ce qu’on affirme.

Une proposition est scientifique — et plus généralement digne de confiance — non pas parce qu’elle a été confirmée mille fois, mais parce qu’elle prend un risque. Elle dit : voici ce qui me rendrait fausse. Si rien ne peut me réfuter, je ne suis pas de la connaissance — je suis du dogme.

Appliqué à l’information quotidienne, ce principe change tout. Une information fiable n’est pas une information répétée cent fois. C’est une information précise, qui nomme des faits vérifiables, situe des acteurs identifiables, donne les moyens de sa propre mise à l’épreuve. À l’inverse, une information vague — « des emplois seront créés », « la situation s’améliore», « des sources bien informées affirment » — se protège de la réfutation par son imprécision même. C’est le portrait-robot de la désinformation habillée en prudence journalistique.

Popper distinguait avec soin les théories scientifiques des « systèmes interprétatifs » — psychanalyse freudienne, astrologie, idéologies closes —, qui ont en commun de pouvoir tout expliquer. Une théorie qui explique tout ne risque jamais d’être réfutée. Elle s’adapte à chaque fait pour survivre. Cette capacité d’adaptation universelle est, aux yeux de Popper, le signe distinctif du dogme. Et la désinformation, dans sa version la plus élaborée, fonctionne exactement comme ça : elle s’adapte aux démentis, intègre les corrections, les retourne contre ceux qui les font.

Toute information doit être traitée comme une hypothèse provisoire, exposée à la réfutation. Considérer l’information comme une hypothèse à tester : c’est une transformation profonde de notre rapport au savoir. 

L’éthique du doute n’est pas une affaire de spécialistes

On pourrait objecter : tout cela est bien beau pour les philosophes et les journalistes d’investigation. Mais le citoyen ordinaire, submergé de notifications, pressé, fatigué, ne peut pas appliquer la méthode poppérienne à chaque tweet qu’il consulte.

C’est vrai. Et c’est précisément pourquoi la question est d’ordre éthique — et non seulement méthodologique. Une éthique de la vigilance ne consiste pas à vérifier chaque information à la source. Elle consiste à développer une disposition intellectuelle : celle du doute réflexe, de la prudence active, de la résistance au mouvement de déglutition cognitive qui nous fait avaler l’information sans la mâcher.

Kant l’avait formulé en 1784 avec une clarté qui n’a pas vieilli : « Aie le courage de te servir de ton propre entendement. » Sapere aude ! Ce n’est pas une compétence technique. C’est une posture morale. Et c’est cette posture que la désinformation cible en premier : non pas notre intelligence, mais notre confiance en elle. En nous faisant croire que la vérité est trop complexe pour nous, trop technique, trop politique, elle nous invite à déléguer notre jugement — à l’autorité officielle, ou à l’influenceur qui dit tout haut ce que nous pensions tout bas.

Selon certains spécialistes du fact-checking en Afrique : « La faible portée des corrections face à la viralité des fausses informations » est l’un des problèmes structurels les plus graves. Le mensonge court. La vérité marche. Et si l’on ne peut pas toujours rattraper le mensonge, on peut au moins refuser de lui ouvrir la porte.

Le doute n’est pas la paralysie. C’est l’hygiène minimale de la pensée en régime de désinformation.

Qui contrôle l’information contrôle les esprits — et le remède

La dimension structurelle du problème ne peut pas être ignorée. La désinformation n’est pas seulement une pathologie cognitive individuelle. Elle est aussi le produit d’un écosystème informationnel façonné par des intérêts économiques et politiques considérables.

Myret Zaki, journaliste économique dont les travaux sur la désinformation financière sont éclairants, le formule avec une brutalité bienvenue : « Les milliardaires sont, en quelque sorte, les rédacteurs en chef du monde. Si le monde était un journal, ils en définiraient la ligne éditoriale. » Ce que Chomsky et Herman appelaient la « fabrique du consentement » n’a pas disparu avec Internet — il s’est démultiplié, décentralisé, algorithmisé.

Les algorithmes des plateformes numériques ne cherchent pas la vérité : ils cherchent l’engagement. Et ce qui engage, c’est l’émotion — la colère, la peur, l’indignation. La désinformation est émotionnellement efficace. Elle court-circuite le raisonnement critique en activant les circuits affectifs. Des spécialistes du fact-checking l’observent sur le terrain : « Le mensonge court plus vite que la vérité. Les algorithmes mettent en avant les contenus sensationnels qui génèrent plus d’engagement. »

À l’ère des deepfakes et des avatars générés par intelligence artificielle, cette asymétrie s’aggrave encore. Le Forum économique mondial classe depuis 2024 la désinformation alimentée par l’IA comme le risque numéro un à l’échelle mondiale. Des avatars numériques se font passer pour des journalistes. Des voix synthétiques imitent des personnalités publiques. Des vidéos falsifiées circulent à des vitesses que les démentis ne peuvent jamais rattraper. Comme le note le philosophe Luc Ferry : nous ne sommes plus seulement dans une ère de fausses informations, mais dans une ère de fabrication de l’information.

Face à cette réalité, l’éthique du doute ne peut pas rester individuelle. Elle suppose des institutions. Non pas des institutions qui décrèteraient autoritairement ce qui est vrai — ce serait remplacer une domination par une autre —, mais des institutions qui organisent les conditions structurelles de la critique : indépendance éditoriale, transparence algorithmique, formation à l’esprit critique dès l’école, responsabilité des plateformes.

Douter ensemble : la dimension sociale du rationalisme critique

Popper l’avait compris : la falsifiabilité n’est pas seulement une méthode individuelle. Elle est fondamentalement sociale. La science progresse parce qu’elle organise la critique collective : les hypothèses sont publiées, exposées, attaquées, défendues, améliorées. C’est la communauté scientifique qui fait tenir l’édifice — pas le génie isolé.

Il en va de même pour l’espace public. Une démocratie qui fonctionne n’est pas une démocratie où les citoyens ont accès à toutes les informations. C’est une démocratie où les citoyens ont les outils cognitifs et institutionnels pour évaluer ces informations de manière critique — et pour le faire ensemble. John Stuart Mill l’avait mis en évidence dans sa défense de la liberté d’expression : la confrontation libre des idées est le mécanisme par lequel la vérité se fraye un chemin. Mais ce mécanisme suppose que les participants jouent selon des règles épistémiques minimales. Quand ces règles sont systématiquement violées par des acteurs disposant de ressources industrielles pour produire du faux, la liberté d’expression seule ne suffit plus.

C’est pourquoi l’éthique de la vigilance est aussi une éthique politique. Elle engage la manière dont nous concevons l’espace public, l’éducation, les médias, la régulation des plateformes. Elle engage notre conception de ce que c’est que d’être citoyen dans une démocratie.

La science progresse non pas par accumulation de certitudes, mais par élimination progressive des erreurs. C’est la seule manière honnête de naviguer dans l’océan informationnel contemporain.

La vérisimilitude comme horizon : jamais vrai, toujours plus proche

Il faut être honnête sur ce que le doute peut accomplir — et sur ce qu’il ne peut pas. Il ne peut pas produire la certitude. Il ne peut pas éliminer totalement l’erreur. Et il ne peut pas — surtout pas — proposer un tribunal supérieur qui déciderait souverainement du vrai et du faux.

Ce que Popper appelait la « vérisimilitude » — l’approximation progressive à la vérité — est un horizon, pas une destination. Les théories scientifiques ne sont pas vraies ou fausses : elles sont plus ou moins proches de la vérité, et leur proximité se mesure à leur capacité à survivre à la critique. Une théorie réfutée par l’expérience est une théorie qui a progressé la connaissance — même en échouant.

Transposé au domaine informationnel, ce principe est libérateur. Il nous dégage de l’obsession de la certitude — qui est elle-même un terrain fertile pour la désinformation. Celui qui cherche une certitude absolue est celui qui est le plus vulnérable aux prophètes et aux théoriciens du complot, parce qu’ils lui offrent précisément ce qu’il cherche : une réponse définitive, close, immuable. L’éthique du doute, elle, accepte l’inconfort de l’incertitude. Elle dit : je ne sais pas encore, mais voici comment je vais chercher. Et voici ce qui me ferait changer d’avis.

« Seule l’idée de la vérité nous permet de parler, avec pertinence, d’erreur ou de rationalisme critique », écrivait Popper. Sans référence à la vérité, on ne peut ni se tromper ni apprendre. C’est précisément pour cela que la quête de la vérité — imparfaite, provisoire, toujours exposée à la réfutation — est le fondement de toute éthique intellectuelle sérieuse.

Le doute n’est pas le doute comme résignation 

Dans son allégorie de la caverne, Platon imagine un prisonnier qui, libéré de ses chaînes, remonte vers la lumière — et revient ensuite dans la caverne pour en informer les autres. Les autres ne le croient pas. L’habitude de l’ombre est trop forte. Et le prisonnier revenu risque sa vie.

Nous sommes ce prisonnier revenu. Non pas parce que nous détenons la vérité — nous ne la détenons pas. Mais parce que nous avons appris que les ombres sont des ombres. Et que cette leçon, inconfortable, inachevée, perpétuellement à recommencer, est la seule qui tienne dans un monde où le mensonge se donne des airs de vérité manifeste.

Le doute comme méthode, ce n’est pas le doute comme résignation. C’est le doute comme engagement. L’engagement de ne rien avaler sans mâcher. De ne rien croire sans questionner. De ne rien partager sans vérifier. De rester, toujours, le sujet critique de sa propre connaissance — et non l’objet passif des stratégies de ceux qui fabriquent du consentement.

Kant le disait en une formule que deux siècles n’ont pas usée : Sapere aude ! Ose savoir ! Dans l’âge de la désinformation industrielle, j’ajouterai seulement : et ose douter de ce que tu sais.

Fousseni Togola 

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RoboTaxi
A la UneÉconomie

Taxi sans chauffeur : pourquoi Bamako, Casablanca et Mumbai doivent déjà s’inquiéter

by Sahel Tribune 29 mai 2026
written by Sahel Tribune 8 minutes read

Des taxis sans chauffeur électriques opèrent commercialement dans plus de 20 villes, quasi exclusivement en Chine et aux États-Unis, révèle le nouveau rapport de l’AIE, publié en début mai 2026. Une technologie encore embryonnaire en Occident, mais dont les effets pourraient frapper en premier les travailleurs du transport informel dans les pays du Sud — des millions de personnes qui n’ont encore rien vu venir.

Il existe deux façons de lire la page 165 du rapport que l’Agence internationale de l’énergie a publié en mai 2026. La première, rassurante : les robotaxis ne sont encore que 8 000 dans le monde, concentrés dans quelques villes américaines et chinoises, toujours déficitaires, et le chemin vers leur déploiement massif reste semé d’obstacles réglementaires, techniques et financiers. La deuxième, plus inquiètante : l’histoire de la disruption technologique a rarement prévenu avant de frapper. Et cette technologie-là a une caractéristique que peu d’autres ont eue : son premier effet économique est d’éliminer précisément ce que représente le travail humain dans le coût d’un trajet — plus de 50 % du prix selon l’AIE.

Pour des dizaines de millions de chauffeurs de taxi, de moto-taxis, de conducteurs de tuk-tuk et de minibus informels à travers l’Afrique, l’Asie du Sud et le Moyen-Orient, c’est une sentence potentielle qui s’écrit dans des laboratoires de Californie et de Shanghai. Eux n’ont pas encore de syndicat du robotaxi à combattre. Ils n’ont souvent même pas de contrat de travail à défendre.

Ce que dit vraiment le rapport

Le Global EV Outlook 2026 de l’AIE consacre pour la première fois un chapitre substantiel aux véhicules autonomes. Il en dresse un bilan sobre et sans triomphalisme : la flotte mondiale de robotaxis a plus que doublé en 2025 pour dépasser 8 000 véhicules, répartis dans une vingtaine de villes. Tous sont électriques — sans exception. Les services commerciaux sont aujourd’hui concentrés chez Waymo aux États-Unis, et chez Baidu, WeRide et Pony.AI en Chine. Dubai et Abu Dhabi ont quelques véhicules sur les routes. L’Europe, le Japon et la Corée en sont encore à la phase de tests.

Le rapport est explicite sur les perspectives : d’ici 2035, le parc mondial de robotaxis pourrait atteindre entre 700 000 et 3 millions de véhicules, « concentrés dans 40 à 80 villes ». À San Francisco, Waymo est déjà devenu le deuxième service de VTC de la ville, dépassant Lyft en part de marché en 2025. À Wuhan, Baidu a annoncé avoir atteint la rentabilité opérationnelle pour la première fois, grâce à une couverture locale dense et des coûts véhicules en chute.

La mécanique économique de la disruption

Pour comprendre pourquoi cette technologie est potentiellement explosive pour les pays du Sud, il faut saisir sa structure de coût radicalement différente de celle du taxi classique. Dans un taxi traditionnel, le salaire du chauffeur représente plus de 50 % du coût total de la prestation. C’est précisément ce poste que le robotaxi élimine. En contrepartie, il déplace les coûts vers le haut : investissement initial en capteurs et en informatique embarquée, maintenance spécialisée, centres de supervision à distance, cartographie numérique haute précision, accréditation réglementaire ville par ville.

Cette structure de coût a une implication directe : le robotaxi est rentable là où les salaires sont élevés, les réglementations favorables, les infrastructures numériques denses et les villes cartographiées au centimètre près. Il est, au moins pour l’instant, économiquement absurde là où la main-d’œuvre est bon marché, les réseaux mobiles instables, les rues non numérisées et les autorités sans cadre légal pour l’homologuer. C’est-à-dire, précisément, dans la plupart des villes africaines, sahéliennes et d’Asie du Sud.

« Démarrer des opérations dans une nouvelle ville peut coûter jusqu’à 30 millions de dollars et prendre un à deux ans, en comptant les infrastructures, l’homologation réglementaire, la cartographie et les tests de flotte. », explique l’AIE dans le 8ème chapitre de son Global EV outlook 2026. 

Déploiement Robotaxi
Etat du Déploiement du Robotaxi par région.

Le paradoxe du chauffeur de Bamako

Pour Moussa, chauffeur de taxi à Bamako depuis douze ans, la menace est abstraite. Il n’a jamais vu de robotaxi. Son marché, lui, est simple : la clientèle locale, quelques trajets vers l’aéroport, la concurrence des motos-taxis et des applications comme Yango — filiale de Yandex qui a investi le marché sahélien. Ses craintes immédiates sont le prix du carburant et les barrages routiers.

Pourtant, c’est lui qui, paradoxalement, pourrait être le premier touché par la vague. Non pas parce que des robotaxis vont débarquer à Bamako demain — ce n’est pas pour demain. Mais parce que la disruption ne frappe jamais là où elle se prépare. Elle frappe là où les systèmes de protection sont les plus fragiles. Un chauffeur Waymo à San Francisco a un contrat, des protections légales, la possibilité de se recycler dans un marché du travail diversifié. Moussa, lui, n’a souvent ni contrat, ni filet de sécurité, ni alternative professionnelle évidente.

La mécanique est connue : la technologie émerge dans les pays riches, y supprime des emplois progressivement, crée de la pression sur les prix à l’échelle mondiale, et finit par atteindre les économies du Sud via les plateformes numériques — bien avant que les véhicules physiques ne s’y déploient. Uber n’avait pas de voitures autonomes quand il a commencé à désorganiser le secteur du taxi informel en Afrique. Il avait juste une application.

Comparatif chauffeurs nord sud
Comparatif chauffeurs nord sud.

Bolt, Uber, Yango — les chevaux de Troie

C’est ici que le rapport de l’AIE révèle quelque chose que peu de commentateurs ont encore souligné. Parmi les acteurs qui ont annoncé des partenariats avec des développeurs de conduite autonome, l’AIE cite nommément : Uber, Lyft, et Bolt. Or Bolt est aujourd’hui l’une des applications de VTC les plus utilisées en Afrique — présente au Kenya, en Tanzanie, au Ghana, en Afrique du Sud, au Nigeria, au Maroc. C’est l’application qui sert à commander le taxi à Nairobi ou à Accra.

Ces partenariats visent des « lancements commerciaux en 2026 et 2027 », précise le rapport — dans les villes occidentales, pour l’instant. Mais une plateforme qui intègre des robotaxis dans son infrastructure algorithmique dans une ville transforme mécaniquement la façon dont elle fixe les prix, gère les incitations et traite ses chauffeurs humains partout ailleurs. La frontière entre « là où il y a des robotaxis » et « là où ils n’y en a pas encore » est plus poreuse qu’il n’y paraît.

FOCUS — L’INDE, LABORATOIRE DU FUTUR

L’Inde est citée dans le rapport comme l’un des terrains où des tests de conduite autonome ont commencé. Ce n’est pas un hasard. Le pays concentre à la fois un marché du taxi gigantesque (des dizaines de millions de chauffeurs d’auto-rickshaws, de taxis et de conducteurs de plateforme), une industrie technologique parmi les plus avancées du monde, et un trafic urbain chaotique que les ingénieurs de Waymo eux-mêmes considèrent comme « le test ultime » de leurs algorithmes.

Si l’IA de conduite autonome résout le trafic de Mumbai ou de Delhi — avec ses vaches, ses motos à contresens et ses piétons imprévisibles — elle pourra fonctionner partout. Et l’Inde, avec ses 3 à 5 millions de chauffeurs de plateforme enregistrés sur Ola et Uber, serait alors le premier pays du Sud à connaître une disruption de grande ampleur.

Le gouvernement Modi a lancé en 2025 une stratégie nationale de véhicules autonomes, mais elle se concentre sur les camions de fret, pas sur les taxis de personnes. L’angle social — que faire des millions de chauffeurs humains — reste à ce jour un angle mort.

Ce que les gouvernements africains devraient faire — et ne font pas

La leçon de toutes les disruptions technologiques précédentes est que le moment pour agir n’est pas quand la technologie arrive — c’est avant, quand elle est encore loin. Les gouvernements qui ont anticipé la numérisation (formations, reconversions, filets sociaux pour les travailleurs de plateforme) ont amorti le choc. Ceux qui ont attendu ont subi.

Sur le robotaxi, l’Afrique et les pays du Sud ont paradoxalement de l’avance temporelle : la technologie n’y débarquera pas avant 2030 au plus tôt dans le meilleur des cas. C’est une fenêtre. Pour former les chauffeurs à d’autres métiers liés à la mobilité électrique — techniciens de maintenance, opérateurs de bornes de recharge, gestionnaires de flotte. Pour construire des systèmes de protection sociale qui couvrent les travailleurs informels. Pour négocier avec les plateformes les conditions d’intégration des chauffeurs humains dans un monde hybride.

Aucun gouvernement africain n’a encore de stratégie publique sur le robotaxi. Aucun n’a engagé de dialogue social avec les syndicats de transporteurs sur cette question. Le Mali, le Maroc, le Kenya et l’Inde ont des millions de chauffeurs dont le métier pourrait disparaître à l’horizon d’une génération. La fenêtre est ouverte. Pour combien de temps encore ?

A.D

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A la UneSeko ni Donko

Renaissance culturelle africaine : mythe, réalité ou souveraineté culturelle en construction ?

by Sahel Tribune 29 mai 2026
written by Sahel Tribune 6 minutes read

Le mot « renaissance » circule avec une aisance suspecte dans les discours sur l’Afrique contemporaine. Entre dynamiques créatrices incontestables et récits politiquement construits, il est temps d’en examiner la substance.

Le terme fait désormais florès dans les colonnes des magazines culturels, les discours des chefs d’État et les argumentaires des fonds d’investissement : l’Afrique vivrait une « renaissance culturelle ». Afrobeats diffusé dans les clubs de Tokyo et de São Paulo, films nigérians distribués par Netflix, mode sénégalaise sur les podiums de Milan, littérature kenyane récompensée à Francfort — les exemples semblent plaider d’eux-mêmes. Mais une telle profusion de signes mérite qu’on s’y arrête. Une renaissance culturelle, ce n’est pas une somme de succès internationaux. C’est un mouvement de profondeur, enraciné dans des sociétés qui se réapproprient leur propre rapport au monde. La question est : sommes-nous face à l’un ou à l’autre ?

Des dynamiques créatrices incontestables

Commençons par ce qui ne peut pas être nié. Sur le plan des industries créatives, l’Afrique subsaharienne connaît une expansion remarquable depuis une quinzaine d’années. La scène musicale — afrobeats, amapiano, afropop — a conquis des audiences mondiales sans précédent. Nollywood, l’industrie cinématographique nigériane, produit aujourd’hui plus de deux mille films par an, dépassant Hollywood en volume. La littérature africaine contemporaine, de Chimamanda Ngozi Adichie à Boubacar Boris Diop en passant par Scholastique Mukasonga, impose des voix qui ne sollicitent plus la validation du centre mais la défient.

Ces dynamiques ne sont pas cosmétiques. Elles traduisent l’émergence d’une classe créative africaine qui dispose de moyens techniques inédits — studios d’enregistrement accessibles, plateformes de distribution numériques, réseaux sociaux comme vecteurs de diffusion horizontale — et qui refuse de se conformer aux canons esthétiques occidentaux pour exister. L’afrofuturisme, courant artistique et intellectuel qui imagine des futurs africains libérés du poids colonial, illustre cette ambition : il ne s’agit plus de rattraper la modernité telle qu’elle a été définie ailleurs, mais d’en proposer une version propre.

Une renaissance culturelle ne se mesure pas au nombre de streams sur Spotify. Elle se mesure à la capacité d’une société à produire et à transmettre sa propre vision du monde.

Le piège du récit : quand la renaissance devient un produit

Mais c’est précisément ici que le doute s’installe. Car la « renaissance culturelle africaine » est aussi devenue une narration commercialement et politiquement rentable. Les plateformes de streaming ont compris que la musique africaine générait de l’engagement et des abonnements. Les maisons de luxe ont intégré des références « afro » dans leurs collections. Les gouvernements — qu’ils soient africains cherchant une légitimité intérieure, ou étrangers souhaitant tisser des liens avec le continent — ont investi le vocabulaire de la renaissance pour habiller des agendas qui n’ont parfois rien de culturel.

Ce phénomène n’est pas nouveau. L’histoire des cultures dominées est jalonnée de moments où une effervescence créatrice authentique a été captée, reformatée et renvoyée à ses auteurs sous une forme appauvrie et lucrative. La Harlem Renaissance des années 1920, au cœur de laquelle des artistes afro-américains redéfinissaient leur rapport à la dignité et à la beauté, a ainsi rapidement été transformée en exotisme consommable pour les salons blancs de New York. La question qui se pose à la renaissance africaine d’aujourd’hui est identique : qui contrôle les récits ? Qui en tire les bénéfices économiques ? Et à quel prix les artistes africains accèdent-ils aux scènes mondiales ?

  • Les droits musicaux de nombreux artistes africains restent captés par des majors internationales installées hors du continent.
  • Les infrastructures culturelles — salles de concert, musées, maisons d’édition — demeurent insuffisantes dans la plupart des pays africains.
  • La reconnaissance internationale précède souvent la reconnaissance locale, créant des artistes célébrés à Paris avant d’être lus ou écoutés à Bamako ou à Kampala.
  • Le financement de la création reste très largement dépendant de fondations étrangères ou d’institutions comme l’Union européenne ou les agences culturelles françaises.

La souveraineté culturelle, condition de la renaissance

Une renaissance culturelle qui ne reposerait pas sur des bases économiques et institutionnelles solides resterait un phénomène de surface — spectaculaire, photogénique, mais fragile. La vraie question n’est donc pas de savoir si les cultures africaines contemporaines sont vivantes et créatives — elles l’ont toujours été, y compris dans les périodes les plus sombres — mais de savoir si les conditions d’une véritable souveraineté culturelle sont en train de se construire.

Cette souveraineté suppose plusieurs choses. D’abord, des politiques publiques qui soutiennent la création, la formation et la diffusion sans les subordonner à des agendas extérieurs. Ensuite, des industries culturelles nationales capables de générer des revenus qui restent sur le continent et alimentent des écosystèmes locaux. Enfin, et peut-être surtout, une éducation qui transmette aux jeunes générations non pas seulement un patrimoine figé mais une relation vivante à leurs propres traditions intellectuelles et artistiques.

Sur ce terrain, le bilan est plus contrasté. Certains États ont engagé des politiques culturelles ambitieuses — le Rwanda a misé sur le design et l’architecture, le Sénégal a longtemps soutenu une scène littéraire et cinématographique exigeante, le Kenya a vu émerger une industrie de la mode et du design graphique remarquable, le Mali a engagé plusieurs initiatives depuis l’arrivée de Mamou Daffé, au portefeuille de l’Artisanat, de la Culture, de l’Industrie hôtélière et du Tourisme. Mais ces efforts restent inégaux, souvent interrompus par les crises politiques ou économiques, et rarement accompagnés de l’investissement public à la hauteur des ambitions affichées.

Ni euphorie ni cynisme : penser la renaissance comme processus

La renaissance culturelle africaine n’est ni un mythe ni une réalité accomplie. C’est un processus, avec ses avancées incontestables et ses contradictions profondes. Prétendre qu’elle est pleinement advenue serait naïf — ou complaisant. La nier serait aveugle — ou malveillant.

Ce qui est sûr, c’est que les sociétés africaines ne manquent pas de ressources créatives. Ce qu’elles manquent, c’est parfois des conditions pour que cette créativité se déploie pleinement, en dehors des contraintes du marché mondial, de la dépendance aux financements extérieurs et des instrumentalisations politiques de toutes sortes. La renaissance, si elle doit avoir lieu, ne sera pas décrétée par un discours ou célébrée par un festival. Elle se construira, silencieusement, là où une institutrice enseigne dans la langue de ses élèves, là où un jeune romancier publie sans se demander si son texte « intéressera les éditeurs parisiens », là où une communauté décide que sa mémoire vaut la peine d’être transmise.

C’est ce travail-là — discret, patient, souvent ingrat — qui fait les vraies renaissances.

Oumarou Fomba 

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A la UneExclusif

Mali : deux morts à un checkpoint de Bamako dans un contexte de haute tension sécuritaire

by Sahel Tribune 28 mai 2026
written by Sahel Tribune 4 minutes read

Dans un Mali toujours marqué par une forte pression sécuritaire depuis les attentats du 25 avril 2026, les autorités militaires ont annoncé jeudi 28 mai 2026 la mort de deux jeunes hommes après un refus d’obtempérer à un poste de contrôle à Bamako. L’état-major général des armées affirme que les forces de sécurité ont agi dans le cadre des procédures de protection mises en place dans la capitale.

Selon un communiqué diffusé par les Forces armées maliennes (FAMa), l’incident s’est produit vers 5 h 30, aux abords de l’Office de radiodiffusion télévision du Mali (ORTM), dans un secteur hautement sensible de la capitale.

D’après l’armée, « un binôme à moto venant du côté du pont des Martyrs a forcé un premier checkpoint devant l’ORTM». Les deux occupants ont ensuite ignoré les tirs de sommation effectués au niveau d’un second poste de contrôle. « Des tirs de sauvegarde des agents en poste ont été conduits », précise le communiqué. Les deux jeunes hommes, grièvement blessés, ont été transportés à l’hôpital mais n’ont pas survécu.

Les enquêtes ont été ouvertes afin de déterminer les circonstances exactes de l’incident.

Une capitale sous haute vigilance

Depuis les attaques coordonnées du 25 avril 2026, qui avaient visé Bamako, Kati et certaines régions du pays, et conduit à la mort du ministre de la Défense Sadio Camara, les autorités de transition ont considérablement renforcé le dispositif sécuritaire dans la capitale. Ces attentats terroristes avaient coordonnées par ces groupes terroristes avec le soutien de sponsors étatiques étrangers ainsi que d’acteurs internes. 

Dans la foulée, les FAMa, appuyées par leurs partenaires russes, ont multiplié les contrôles routiers, les opérations de ratissage et les mesures de surveillance dans les zones considérées comme vulnérables. Le pouvoir de transition, dirigé par le général d’armée Assimi Goïta, devenu aussi le ministre de la Défense et des Anciens combattajnts après la mort de Sadio Camara, défend une doctrine sécuritaire fondée sur la fermeté et la prévention maximale face au « terrorisme multiforme ».

Les autorités estiment que cette vigilance accrue demeure indispensable dans un contexte où les groupes armés cherchent régulièrement à contourner les dispositifs militaires par des attaques éclairs ou des infiltrations urbaines.

Les autorités appellent à la coopération

Dans son communiqué, l’état-major a insisté sur « la nécessité pour tout usager des routes de respecter les points de contrôle, de se soumettre calmement aux contrôles et de ne pas prendre de risque inutile ».

Le ton du message traduit la nervosité persistante des forces de sécurité, confrontées à un environnement où chaque refus d’obtempérer peut être interprété comme une menace potentielle. Depuis plusieurs semaines, les autorités maliennes multiplient les appels à la coopération de la population afin d’éviter tout incident dramatique dans un climat marqué par la vigilance. « L’état-major général des armées rassure la population qu’il mettra tout en œuvre pour créer un climat de quiétude leur permettant de circuler normalement », ajoute le communiqué. 

Une stratégie sécuritaire assumée

Le gouvernement malien revendique depuis plusieurs mois une stratégie de souveraineté sécuritaire rompant avec l’approche qui prévalait avant le retrait des forces françaises et européennes du pays. Bamako affirme désormais privilégier une réponse nationale, soutenue par une coopération militaire renforcée avec la Russie et les partenaires de l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger.

Pour les autorités de transition, la multiplication des contrôles et des opérations préventives répond à une nécessité existentielle : empêcher les groupes terroristes de reconstituer des réseaux morts et de prévoir des frappes dans les centres urbains.

Dans une capitale encore traumatisée par les violences d’avril, la présence militaire visible et les checkpoints sont devenus le symbole d’un État qui entend rassurer une population éprouvée, tout en démontrant sa détermination à maintenir le contrôle sécuritaire du pays. 

A l’occasion de la célébration de la fête de Tabaski, dans une interview accordée à la presse, le président de la transition a expliqué que le Mali est confronté aux « terrorismes multiformes » : terrorisme médiatique, économique, politique, d’État et international. Face à cette menace plurielle, il a appelé tous les Maliens, chacun dans son domaine de compétence, à s’unir pour venir à bout de ce fléau.

A.D

28 mai 2026 0 comments
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